Le végétarisme, la génétique et le cancer

Une nouvelle série d'articles plus ou moins pompés les uns sur les autres, et mettant en garde contre les dangers du végétarisme a été déclenchée par une étude américaine. En fait, l'étude américaine dit plus ou moins le contraire.

Les présentations

Europe 1, propriété du mastodonte médiatique Lagardère, contrôlé à la fois par l'héritier Arnaud Lagardère et par le fonds souverain d'investissement du Qatar (QIA), nous gratifie d'un article au titre à la fois racoleur, rassurant (pour la majorité de non végétariens) et faux : "une étude américaine alerte sur les dangers du régime végétarien de longue durée". En deux mots : le végétarisme sur plusieurs générations provoque une mutation génétique (carrément) qui prédispose aux maladies inflammatoires, au cancer, et même à l'obésité et au diabète avec le concours d'une alimentation appauvrie en graisses oméga-3.

Là où Europe 1 a au moins le mérite de citer (en la trahissant complètement, mais bon...) comme source un article de vulgarisation émanant directement de l'université Cornell, où l'étude a été faite, le site medisite.fr reprend les mêmes informations, déformées à peu près de la même manière, mais en citant pour unique source un article du DailyMail, dont une visite de quelques secondes sur la page d'accueil vous permettra d'apprécier la rigueur éditoriale en matière de science. Medisite.fr vante "son approche complète de la santé" pour rendre les internautes "acteurs de leur santé". Ce site appartient au groupe Planet.fr, qui vante à ses actionnaires et annonceurs une base de données de 4 millions d'adresses emails à spammer ; vous savez, quand vous vous inscrivez sur un site pour pouvoir commenter ou poser une question, et que vous recevez ensuite des tonnes de pubs dans votre boîte email ? Ben c'est ça ! C'est leur fond de commerce. Medisite.fr a un double label qualité décerné par Harris Interactive, qui appartient au groupe Nielsen, spécialiste de l'accumulation de données à propos du comportement des internautes. La branche Europe de Harris Interactive a été cédée à Toluna, dont le fond de commerce est de vendre de grandes listes d'adresses emails à polluer avec du spam...

L'article de Medisite.fr est encore plus court et caricatural que celui d'Europe 1. L'article du DailyMail vers lequel il renvoie est une merveille de journalisme-poubelle (trash news). Dans la première partie de l'article, tout est outrancièrement faux. Dans la seconde partie de l'article, on cite certains faits scientifiques ou phrases du "parrain scientifique" de l'article (pas un des auteurs, donc), qui de toute façon disent le contraire des conclusions fausses qui sont en début d'article. Il est amusant de constater dans l'article du DailyMail des informations qui ne sont pas dans l'article original de l'université Cornell, que l'auteur a donc totalement inventées (et qui sont fausses, bien sûr), et qu'on retrouve dans l'article d'Europe 1 ; cela suggère qu'Europe 1 a pompé des morceaux de l'article du DailyMail sans oser se compromettre en le citant comme source.

Je passe rapidement sur la reprise de cette (dés)information par WikiStrike, qu'on ne présente plus, jamais à court de conneries copiées-collées.

La palme revient au New York Post, journal-poubelle notoire (cliquez pour vous faire une rapide opinion), propriété de l'inénarrable Rupert Murdoch, qu'on ne présente plus non plus. Ce journal, dans un non-article qui mériterait sa place dans "Le journalisme pour les Nuls" comme exemple de ce qu'il ne faut surtout pas faire (fausses citations, jugement gratuit et péremptoire (et faux), occultation des vraies données et du raisonnement de l'étude...), et dont le merveilleux titre est "La science prévient qu'être végétarien pourrait vous tuer" (voir ce que je dis des faussaires de la science qui emploient le terme "pourrait" à tort et à travers, ici, paragraphe "Le Sage") fait carrément une fausse citation de "chercheurs" (sans préciser lesquels) selon laquelle le "gène végétarien [...] augmente le risque de maladies cardiaques et de cancer du côlon" ou, un peu plus loin, "menace le cœur et le côlon".

La désinformation

Maintenant que les présentations sont faites, que disent ces articles, au juste ? En passant sur les nuances de langage de l'un ou l'autre, de l'extrémisme outrancier à la modération respectable, ils se rejoignent sur un noyau dur d'idées que je vous résume ci-dessous.

Chez les peuples qui ont favorisé un régime végétarien sur plusieurs générations, un gène a varié par rapport aux peuples au régime carné. Selon les articles, ce "gène du végétarisme" est carrément qualifiée de "mutation", alors qu'il est tout aussi probable que ce soit la version "gène carnivore" qui soit une mutation ; mais passons, chacun voit midi à sa porte. Ce gène favoriserait la transformation des graisses oméga-6 que l'on mange en acide arachidonique, qui favorise les réactions inflammatoires, et donc à terme le cancer et les maladies cardio-vasculaires. Ce gène défavoriserait en outre la "production de [graisses] oméga-3", qui elles sont anti-inflammatoires et protègent contre le cancer.. Mais nulle part il n'est fait mention de ça dans l'étude originale ; c'est une pure invention. Je ne sais même pas si le corps humain peut produire des oméga-3. Mais bon... De plus, les régimes modernes tendant à apporter trop d'oméga-6 et pas assez d'oméga-3, la population irait doublement vers une mauvaise santé à cause de ce "gène végétarien".

Je passe les délires du New York Post sur le cancer du côlon, jamais mentionné dans l'étude scientifique citée, et sans doute pure invention de l'auteur de l'article (je n'ose pas écrire "journaliste").

La vérité

Pour commencer, je vous encourage à lire un très bon travail journalistique écrit par Kaleigh Rogers dans Vice et qui démonte en règle la manière dont la presse grand public a traité cette étude, pourtant sérieuse au départ. Les auteurs de l'étude sont d'ailleurs les premiers à être outrés que la presse industrielle ait fait dire à leur étude le contraire de ce qu'elle disait réellement.

Cette démonstration de falsification étant établie et confirmée par les chercheurs qui ont publié l'étude originale, il ne me reste qu'à effectuer le debunking scientifique.

L'article qui vulgarise cette étude, sur le site de l'université Cornell où elle a été conduite, est assez clair et fidèle à la publication scientifique originale (qui, elle, est assez ésotérique).

Il existe un gène humain qui peut avoir plusieurs versions. Une version d'un gène s'appelle un "allèle". L'étude montre qu'une version d'un gène spécifique, un allèle donc, est beaucoup plus présente en Asie du Sud, notamment en Inde que dans les populations occidentales, ou que dans les populations inuites. La version du gène qu'on retrouve fréquemment en Asie du Sud permet de mieux assimiler les graisses végétales oméga-6 et oméga-3, qui sont indispensables pour produire des composés qui assurent le bon fonctionnement des cellules, notamment des cellules cérébrales. La version du gène qu'on retrouve plus fréquemment en Occident ou chez les Inuits (presque complètement carnivores) rend l'assimilation de ces graisses végétales moins aisée, avec un rendement plus faible. Ainsi, on pourrait dire que la version "carnivore" du gène est une version "fainéante", puisque le corps a moins besoin de s'activer pour produire ces composés importants, vu qu'il les trouve dans la viande ; au contraire, la version "végétarienne" du gène est plus "active" car il y a plus de travail à fournir pour produire les composés à partir des graisses végétales.

Étant donné le rôle de ce gène dans l'assimilation des graisses oméga-3 et oméga-6, Tom Brenna, chercheur et "parrain" de cette étude avait émis l'hypothèse que ses différentes versions avaient été favorisées dans certaines populations et défavorisées dans d'autres par les régimes alimentaires traditionnels. Ce n'est pas démontré, c'est une hypothèse. Cette hypothèse est crédible car, en effet, une version d'un gène mieux adaptée au régime alimentaire traditionnel d'une population a de meilleures chances de se répandre dans cette population au fil des générations, par le mécanisme de sélection génétique naturelle, puisqu'elle favorise la bonne santé, et donc les chances de reproduction des porteurs de cette version. La présente étude, qui consiste principalement en une statistique comparative de la fréquence de ces différentes version du gène selon les populations et leur régime, montre des fréquences "compatibles" avec cette hypothèse. Cela veut dire que cela tend à la confirmer par l'observation statistique, mais ça ne la démontre toujours pas. Et surtout, ça ne donne aucune conclusion pour la santé d'un régime ou d'un autre.

Voilà tout ce que cette étude dit. Le reste n'est que tentatives maladroites d'en tirer des conclusions, qui sont malheureusement totalement fausses et ne font que révéler le manque de professionnalisme de leurs auteurs.

Conclusion

Dans tous les cas, que l'on consomme des graisses végétales ou animales, il faut veiller à ne pas en consommer trop (ni pas assez), et à avoir un rapport d'environ 1/3 à 1/5 entre les oméga-3 et les oméga-6. Ces deux groupes de graisses ont certains effets contradictoires sur le métabolisme, et il faut donc un équilibre entre ces deux actions. Cet équilibre est atteint pour la proportion 1/4, donc. Les oméga-6 permettent au corps de produire de l'acide arachidonique, indispensable au bon fonctionnement des cellules. Mais consommer trop d'oméga-6 par rapport aux oméga-3 (ce qui est souvent le cas dans les régimes modernes, végétariens ou pas) provoque une surabondance d'acide arachidonique dans le corps, ce qui favorise les inflammations et, à terme, les cancers ou maladies cardio-vasculaires.

Les articles que j'incrimine commettent une première erreur en considérant une hypothèse comme une vérité : le régime provoque une mutation génétique. Mais comme on l'a vu, cette hypothèse est statistiquement crédible, alors cette première erreur peut passer.

La deuxième erreur, beaucoup plus grave, est de dire que comme l'allèle "végétarien" permet d'assimiler les graisses plus efficacement, il y aura plus d'acide arachidonique produit par le corps, ce qui est dangereux. En fait, ils se contredisent eux-mêmes. Car si le régime provoque bien une variation génétique, cela veut donc dire que l'allèle "carnivore" est issue d'un régime carné, qui lui-même est très riche en acide arachidonique déjà présent dans la chair animale en bien plus grande quantité, et donc encore plus dangereux. Mais ça, ils oublient (?) de le dire.

De plus, pour les oméga-3, les porteurs de l'allèle "carnivore" devront soit consommer beaucoup de poisson gras sauvage (le seul qui se nourrit de micro-algues riches en oméga-3), comme les Inuits, soit consommer une assez grande quantité de graisse végétale oméga-3, puisque leur gène "fainéant" ne saura en tirer parti qu'avec un assez faible rendement. Le problème, c'est que la plupart des huiles végétales industrielles sont riches en oméga-6 et pauvres en oméga-3, donc il faut vraiment bien choisir son huile. S'ils ne font pas cet effort sur l'apport en oméga-3, ce sont bel et bien eux, les porteurs de l'allèle "carnivore", qui seront en excédent d'acide arachidonique et donc sujet aux excès de réactions inflammatoires et aux cancers et maladies cardio-vasculaires.

La troisième erreur est de se servir des deux premières erreurs et de faire un racourci : le régime végétarien provoque une mutation qui favorise le cancer. Alors qu'en toute logique, et selon les auteurs de l'étude eux-mêmes, c'est le régime carné qui favorise l'excès d'acide arachidonique (sauf si on mange beaucoup de poisson gras sauvage, mais il n'y en a presque plus dans nos océans) et donc le cancer.

De leur côté, les porteurs de la version "végétarienne" du gène devront faire attention de ne pas consommer trop de graisses végétales pauvres en oméga-3, car leur version "active" du gène va s'occuper de transformer la surabondance d'oméga-6 en surabondance d'acide arachidonique.

La combinaison à éviter, pour tout le monde, est de consommer des graisses animales (sauf poisson gras sauvage) et des graisses végétales pauvres en oméga-3. Et il est vrai que cette mauvaise combinaison sera sans doute plus néfaste aux porteurs de la version "végétarienne" et donc "active" du gène.

La meilleure combinaison, pour tout le monde, est d'éviter la chair animale (sauf poisson gras sauvage, mais encore une fois, c'est cher et de plus en plus rare, en plus d'être écologiquement catastrophique) et de consommer des graisses végétales (ou certains fruits ou des micro-algues type spiruline) riches en oméga-3. Dans ce cas, le désavantage des porteurs de la version "carnivore" et donc "fainéante" du gène est qu'ils devront ingérer plus de graisses végétales pour avoir le même bénéfice, et qu'ils augmenteront donc leur taux de graisse dans le métabolisme, ce qui comporte d'autres risques (mais ne fait pas grossir, contrairement à une idée reçue). 

Pour finir, les progrès incroyables faits par l'épigénétique, qui prouvent (scientifiquement, pas par des corrélations statistiques) que l'alimentation peut, non pas faire muter des gènes, mais les "endormir" ou les "réveiller", et sachant que 85 % de nos gènes sont "endormis", on a une bonne marge de progrès quant à savoir comment notre corps s'adapte à notre régime (ou vice-versa). De plus, il semble de plus en plus clair que la configuration des gènes endormis et réveillés peut se transmettre aux descendants (Merci @KUCING, j'avais oublié de préciser ça), qui ensuite peuvent la conserver ou la modifier au cours de leur vie, selon ce qu'ils mangent, respirent, ressentent, pensent etc.

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