La science - 1b. Comment ne fonctionne pas la science !

Petit bestiaire, surtout pas exhaustif, des manipulateurs rhétoriques qui se drapent dans la respectabilité de la science et la souillent de leur grasse ignorance, parfois feinte. Ces spécimens avilissent la science, et la font passer pour une catin aux yeux de la foule. Pourtant cette foule aurait grand besoin des bienfaits prodigués par la (vraie) science, qui les délivrerait des imposteurs.

Le prestidigitateur

Le prestidigitateur occulte une partie des faits aux yeux du public, parfois en attirant activement son regard ailleurs que là où tout se joue. Le public, ne voyant qu'une partie des faits, reconstruit alors inconsciemment l'autre partie d'une manière intuitive. Le prestidigitateur sait où l'intuition inconsciente mènera le public, et en joue pour le tromper et ainsi créer une illusion. Cette technique est par exemple utilisée dans certaines publicités qui vantent une offre apparemment alléchante, alors que l'information réellement utile pour juger cette offre est écrite en tout petit avec un astérisque. Un autre exemple est le tour de passe-passe rhétorique, déguisé en raisonnement scientifique, que je débusque dans ce billet de blog.

Un prestidigitateur vendeur de voitures vantera les qualités écologiques d'un modèle en attirant le regard du public sur les faibles émissions de CO2 (dioxyde de carbone, ou "gaz carbonique") tandis qu'en coulisses, il n'a fait que dérégler la carburation du moteur. Outre la réelle baisse d'émissions de CO2, les autres conséquences sont désastreuses : augmentation des émissions de CO (monoxyde de carbone, extrêmement toxique) et d'autres gaz polluants, baisse de rendement et encrassage du moteur, mais le public non averti ne peut pas s'en douter.

Un autre exemple de prestidigitateur est celui qui vous dit que consommer sa daube divise par deux le risque de maladie (cardiovasculaire, cholestérol, obésité etc.). Ce prestidigitateur compte sur le fait que votre intuition traduira par "si je consomme cette daube, j'ai deux fois plus de chances de rester en bonne santé". Ce qui est totalement faux. Si, par exemple, le risque "normal" de la maladie en question est de 2 %, alors consommer la daube (en supposant qu'elle réduit réellement le risque de moitié) réduit ce risque à 1 %. Ce qui veut dire que vous passez de 98 % de chances de rester en bonne santé à 99 % de chances de rester en bonne santé ; la chance de rester en bonne santé n'est pas du tout doublée, contrairement à ce qu'une intuition traîtresse avait suggéré avant qu'on y réfléchisse vraiment. C'est comme jouer deux grilles de Loto différentes au lieu d'une : on double réellement les chances de gains, mais dans l'absolu, on passe d'une chance sur 14 millions à deux chances sur 14 millions. Pas de quoi se faire trop d'illusions.

C'est un peu comme les promotions "50 % de produit gratuit en plus". Si par exemple la quantité de base était 200 mL, 50 % de 200 en plus veut dire 100 mL en plus. On a donc finalement 300 mL au prix de 200 mL, ce qui est équivalent à une remise de 33 % et non de 50 %.

Ceux qui vantaient les "85 % d'économies" des ampoules fluorescentes omettaient de préciser que c'était 85 % sur la consommation de l'éclairage seul, et non sur la facture électrique finale. Pour un foyer moyen, cela représente au maximum une poignée d'euros d'économisés en un an.

Dernier exemple, ceux qui vous vendent un yaourt pour mieux faire caca. L'histoire de ce yaourt à l'emballage vert est assez rigolotte. Au début, la pub disait "aide à mieux digérer" ou un truc du genre. Les autorités ont demandé des preuves. Le producteur de yaourt a donc embauché des biologistes pour trouver que c'était efficace. Malheureusement, ces biologistes n'ont trouvé aucune efficacité, une action aussi neutre que de l'eau. Cela dit, ils n'avaient pas non plus trouvé de preuve formelle qu'il est impossible que ce soit efficace. Du coup, la rhétorique a été retournée : "on n'a trouvé aucune preuve d'efficacité" est devenu "on n'a trouvé aucune preuve d'inefficacité", donc les résultats (nuls) ne sont pas formellement incompatibles avec l'affirmation "aide à digérer". Comme ce n'était pas suffisant pour les autorités et qu'elles ont interdit l'utilisation de cette phrase, le yaourt a depuis été vendu comme un produit qui "peut aider à digérer". Voilà, il peut ! Il ne le fait jamais, sans doute par flemme, mais s'il veut, il peut.

Le cheval de course

Il ne vend rien, n'a pas de conflit d'intérêt, n'est pas dogmatique ; il est diplômé, enthousiaste... Mais il est juste mauvais en statistique, muni d'œillères XXL et trop pressé de donner du sens à ce qui n'en a pas, de l'espoir là où il n'y en a pas, de la peur là où il n'y a aucun danger.

De plus en plus d'articles grand public relatent de nouvelles "découvertes scientifiques" révélées par une "grande étude" portant sur des milliers d'individus, pendant des années etc. C'est surtout vrai dans le domaine de la santé. Par exemple, on nous a longtemps dit que boire un verre d'alcool par jour était bon pour la santé. Mais comment ces brillants scientifiques sont-ils arrivés à cette conclusion ? Ils ont étudié la santé de milliers d'individus et leur consommation d'alcool, et se sont rendu compte que ceux qui buvaient un verre d'alcool par jour étaient, en moyenne, en meilleure santé. Puis ils ont mis les œillères les plus larges et fermées possibles pour conclure que la consommation de ce verre quotidien était la cause de cette bonne santé, précisément parce qu'ils ne mesuraient que la consommation d'alcool chez ces sujets et ignoraient tous les autres facteurs. Il y a des millions d'autres facteurs pertinents qui peuvent expliquer la santé de ces individus aussi bien, mais on s'est focalisé sur la mesure de la consommation d'alcool. Qui sont les gens qui boivent un verre par jour ? Des gens qui ont les moyens de le faire et qui sont suffisamment sereins pour ne pas sombrer dans l'excès. Donc des gens qui ne sont pas pauvres, pas trop stressés ni tourmentés, qui n'ont pas a priori de névrose addictive, et dont l'hygiène de vie n'est pas déplorable. Évidemment que ces gens seront en meilleure santé ! Et ils le seraient tout autant s'ils ne buvaient pas ce verre d'alcool par jour ! Ce n'est pas parce que deux faits sont statistiquement corrélés, comme ici la bonne santé et la consommation d'un verre d'alcool par jour, qu'il y en a forcément un qui est la cause de l'autre. Et ceux qui, à la lecture de cette étude, se mettront à boire un verre par jour n'amélioreront pas leur santé.

On peut par exemple observer que, statistiquement, il y a plus d'individus aux yeux bleus parmi les blonds que parmi les bruns. Le fait d'avoir les yeux bleus est donc statistiquement corrélé au fait d'être blond. Mais ces deux faits ne sont pas causalement reliés. Vous pourrez vous déteindre les cheveux pour les avoir aussi clairs que vous voudrez, vos yeux ne vont pas bleuir pour autant. Même si dans le futur on peut choisir les gènes de nos bébés (ce que je suis loin de cautionner), choisir le gène des cheveux blonds n'aura aucun impact sur la couleur des yeux ; il faudra également acheter le gène "yeux bleus" si c'est ce qu'on veut pour le bébé.

Ce qu'il faut retenir : des choses qui arrivent souvent ensemble (statistiquement corrélées) ne sont pas forcément causalement reliées. Elles ont plus de chances d'avoir une cause commune. Par exemple : ceux qui fréquentent souvent l'opéra de Paris ont statistiquement un grand logement. Ce n'est pas parce qu'ils ont un grand logement qu'il vont à l'opéra, ni parce qu'ils vont à l'opéra qu'ils ont un grand logement. C'est parce qu'ils ont un bon salaire qu'ils vont à l'opéra d'une part, et qu'ils ont un grand logement d'autre part.

Le faussaire

Le peintre faussaire sait très bien peindre. Il reproduit une toile de maître à la perfection. Il manie les pinceaux et les couleurs avec virtuosité, mais simplement, ce n'est pas la toile vierge originale, ce n'est pas la peinture originale. On peut comparer le point de départ de la peinture (la toile et les pigments) avec celui du raisonnement scientifique (les hypothèses). Il y a une multitude de faussaires de la science qui manient très bien le raisonnement scientifique, leur édifice théorique est sophistiqué, majestueux, robuste, il impressionne, donc il convainc. On en oublie qu'il repose sur des hypothèses complètement farfelues. C'est ce qu'on appelle de la pseudo-science. Évidemment, comme on l'a vu dans le billet précédent, le meilleur des raisonnements scientifique, s'il est bâti sur des hypothèses ineptes, donnera des résultats faux (au sens de "non conforme à ce qui est mesuré dans une expérience réelle").

Par exemple, la majorité des économistes, qui soutiennent et promeuvent la théorie néo-classique, pleine d'équations, de déductions, de calculs compliqués, de graphiques, ont appris en première année de faculté (puis très vite oublié ensuite) que les hypothèses de cette théorie incluent entre autres des choses aussi irréalistes que :

  • Chaque personne a un comportement "rationnel" : elle cherche à maximiser son profit, sa richesse, et même au milieu de milliers de paramètres, elle sait parfaitement comment y parvenir (conséquence -et ce n'est pas une exagération, c'est réellement ce que dit la théorie noir sur blanc- : ceux qui sont au chômage ont fait le calcul que leur temps libre avait plus de valeur que le fait de travailler, soit parce que les salaires sont trop bas, soit parce que les conditions de vie du chômage sont trop confortables).
  • Les choses ont une valeur objective et tout le monde a les mêmes goûts en matière de consommation.
  • Il existe un pouvoir politique central, tout-puissant et bienveillant (eh oui ! Sans cette hypothèse qui se traduit par des simplifications très importantes dans les équations, tout l'édifice de l'économie actuelle s'écroule !).
  • L'argent n'a aucune influence sur l'économie, il n'a pas de valeur et n'est pas un bien ; il n'est là que pour symboliser les transactions (c'est pourtant un bien que les banques vendent cher depuis que les états n'ont plus le droit de créer la monnaie, c'est le manque de liquidités qui provoque la crise actuelle, et ce sont les politiques monétaires qui redressent ou abattent l'économie de peuples entiers).
  • ... (il y en a bien d'autres)

Il n'est donc guère étonnant que dans les grandes études menées par des cabinets d'audit, des analystes financiers, des ingénieurs des affaires etc. on ne retrouve aucun des résultats de la théorie néo-classique dans la réalité. Ni au niveau de l'offre et de la demande, ni au niveau des prix et de la valeur, ni au niveau des causes de succès ou d'échecs de grandes entreprises, ni dans leur manière de prendre leurs décisions et de planifier/organiser leur activité etc. (lire absolument "L'imposture économique" de Steve Keen). En fait, le seul endroit où la théorie néo-classique arrive à expliquer les flux économiques, c'est dans les places boursières, dans le marché des actions et obligations. Mais ce succès a été de courte durée, puisque les places boursières n'existent plus et que tout est désormais l'affaire de combats entre robots où les lois de l'électronique et de l'opto-électronique supplantent celles des marchés (voir l'excellent documentaire "Les nouveaux loups de Wall Street").

Malheureusement, cette pseudo-science qu'est la théorie néo-classique, et qui je le rappelle est démentie tous les jours, à tous les niveaux, par les faits de l'économie réelle, est le fondement des politiques économiques menées par la plupart des gouvernements actuels. Les membres des gouvernements ont appris la politique, la négociation, le ménagement du mouton et du loup (évidemment non égalitaire car l'un a un pouvoir de nuisance bien supérieur à l'autre), mais ils n'y connaissent rien en science ni en économie. Ils suivent donc aveuglément le dogme dominant, même si c'est une pseudo-science.

Heureusement, de plus en plus d'économistes s'intéressent à la vraie science et de plus en plus de scientifiques s'intéressent à l'économie. Le dogme néo-classique est en train de chanceler, mais la refondation de l'économie en une théorie rigoureuse prendra encore des décennies.

Le prêtre du Culte du cargo

L'expression "Culte du cargo" désigne aujourd'hui une tentative maladroite d'imiter une pratique dont on ignore les tenants et les aboutissants. Le résultat n'est jamais au rendez-vous, bien sûr. À l'origine, les adeptes du Culte du cargo, tribus qui découvraient les hommes blancs colonisateurs, pensaient obtenir les faveurs des dieux-cargo et recevoir leurs marchandises, supposément détournées par les colons, en imitant les opérateurs radio blancs, mais ils furent déçus. De même, certaines personnes en quête de reconnaissance imitent la rhétorique hermétique, quasiment ésotérique, de la science, sans en connaître les tenants et les aboutissants. Ils emploient des termes savants et les enchaînent dans des phrases qui, réellement, ne veulent rien dire. Un scientifique qui les écoute ressent la même chose qu'un vrai opérateur radio qui regarde ces indigènes d'il y a 60 ans parler dans un morceau de bois en pensant faire venir un dieu-avion. Face au manque de réceptivité des scientifiques à leurs élucubrations, ces personnes se vivent souvent comme des génies incompris, trop en avance, trop rebelles et trop libres pour que les scientifiques, supposés dogmatiques et bornés par nature, ne les reconnaissent.

Culte du cargo Culte du cargo

On voit beaucoup de théories "Culte du cargo" dans le mouvement New Age. Beaucoup de ces "prêtres" invoquent la mécanique quantique et ses paradoxes (sans rien en connaître) pour justifier leurs croyances en des phénomènes paranormaux. D'autres ont TOUT compris, et peuvent donc tout expliquer, en glissant au passage qu'Einstein avait tort ; la classe... Certains vous redémontrent, avec des documentaires de plus d'une heure sur Youtube -très bien fait, d'ailleurs-, que la Terre est en réalité plate, ou qu'elle est creuse et que d'autes civilisations sont au centre...

Certains, comme Rupert Sheldrake, élaborent des théories poétiques, oniriques, jolies... Mais pas scientifiques. Ils ont oublié en route que pour être scientifique, une théorie doit prédire des faits mesurables, et donc définir des concepts traduisibles en dispositif expérimental. Quand Sheldrake parle de "champs morphogénétique", ça peut à la limite être une abstraction commode en philosophie, mais tant qu'il ne définit pas précisément et physiquement ce dont il s'agit, on ne pourra faire aucune mesure pour (in)valider sa théorie. Ça n'est donc pas de la science, même si ça permet à certains d'appréhender le monde d'une manière plus commode d'un point de vue philosophique.

Malgré tout ce qu'on a pu faire ou expliquer, le Culte du cargo a continué d'exister dans certaines îles du Pacifique. Ses adeptes sont sûrs de leur dogme. 

Ainsi, malgré toutes les démonstrations (un peu ardues, il faut avouer) et les indices concourrants, et surtout malgré les 100 % d'échecs et le 0 % de réussite (dès qu'on mesure correctement les choses), beaucoup soutiennent encore aujourd'hui qu'ils ont inventé un moyen de produire un mouvement perpétuel ou une machine surunitaire (qui produit plus d'énergie qu'elle n'en consomme). Je rappelle à tout hasard que si c'était vrai, il suffirait à leurs inventeurs de connecter leur machine au réseau EDF pour gagner de l'argent, et ainsi construire une machine plus grosse etc. jusqu'à devenir milliardaire, en moins de dix ans.

Comme dans toutes les religions, si vous ne croyez pas ces prêtres, ils diront que c'est parce que votre esprit est trop fermé, que vous êtes conditionné par un système de pensée obscurantiste, mais que dans leur grande mansuétude, ils vous pardonnent et restent disponible pour vous aider à évoluer vers la (leur) vérité.

Le commercial

En publicité, tout est affaire de symboles. Certains "trucs" déclenchent automatiquement certains sentiments, certaines émotions, comme la confiance. Un gars en bleu de travail plein de cambouis qui vous dit que le dentifrice machin est bon pour vous, vous y croirez moyen. Le même mec, dans un décor style labo, tout blanc, tout propre, avec des microscope et des machins blancs qui ont l'air hi-tech, bien éclairé, et avec une blouse blanche, là ça fait pro, là c'est crédible, là on a confiance.

C'est comme le mot "clinique". Beaucoup de cosmétiques ou de pilules de confort (faibles anti-douleurs, pilules minceur, bronzage etc.) sont "cliniquement testés". Ça fait sérieux. La clinique, c'est là qu'il y a des docteurs, des blocs opératoires, des scanners, des gens qui savent, qui soignent... Sauf que "clinique" est un mot qui veut dire "examen au chevet du patient, par observation et interrogation". Pas d'analyse sanguine, pas de scanner, pas d'examen poussé, et surtout, pas de véritables règles de procédure pour le diagnostic. Demander à quelqu'un si ça va, et écouter sa réponse, c'est déjà un examen clinique. Donc "cliniquement testé", contrairement à l'impression que ça laisse, ça veut dire exactement que c'est testé à l'arrache, à la louche, au pif, qu'on a juste demandé aux cobayes si ça allait bien, qu'ils ont répondu "je crois que oui", qu'on a regardé qu'ils n'étaient pas tout bleus ou tout gonflés, et qu'on a validé le produit. Ensuite on leur a demandé s'ils se sentaient plus bronzé et plus mince (peut-être en sortant un billet de 100 €, l'air de rien), et ils ont répondu oui. Donc voilà, "efficacité cliniquement prouvée". C'est beau !

Tous les trucs qui ont l'air scientifique dans les pubs (cosmétique, pharmacie, para-pharmacie, prévention sanitaire, vaccin contre la grippe ou le papillomavirus, anti-vieillissants, énergisants, aliments-médicaments contre le cholestérol, laits trafiqués pour les enfants, gels douches et shampooings hi-tech...) sont scientifiquement nuls. C'est juste un discours marketing vide de sens, vide de recherche pertinente.

Le sage

Le sage est modéré, raisonnable, c'est un bon père de famille qui ne sombre pas dans les extrêmes. Face aux vrais scientifiques qui assènent fanatiquement que 2 + 2 font toujours 4, il est la voix de la raison qui carresse le public dans le sens du poil en expliquant qu'il faut éviter d'être péremptoire, qu'il ne faut pas être dogmatique, que les scientifiques n'ont pas tout-à-fait tort (bien sûr, sinon c'est lui qui passerait pour un extrémiste), mais que la réalité est plus nuancée qu'on ne le croit. Ainsi, dans certaines circonstances, 2 + 2 pourraient faire 4,1 ou 3,9, tout dépend... Le sage (je veux dire, le faux sage qui dévoie la science) emploie souvent le conditionnel et/ou le verbe pouvoir ("il se peut que...", "le yaourt peut vous aider à mieux faire caca"...).

Il s'appuie sur l'aversion du public pour tout absolu. Après tout, c'est vrai : nous avons mis des siècles à nous distancier des absolus imposés par un clergé obscurantiste, ce n'est pas pour replonger dans des absolus imposés par des scientifiques qui nous disent que ceci est absolument vrai et cela absolument faux. Il doit y avoir un juste milieu, il faut savoir transiger, tout est relatif... Sauf que non ! Tant que l'addition est définie comme on l'a définie, 2 + 2 fera toujours exactement 4, et pas 4,1, ni même 3,99999999999. C'est un fait, et ce fait est absolu.

On peut s'amuser à redéfinir l'addition : par exemple, il existe une forme d'"addition relativiste" qui permet d'additionner les hautes vitesses dans la théorie d'Einstein. Selon cette "addition relativiste", et si on emploie les bonnes unités, 2 + 2 = 2,8 (pour que ce soit vrai, il faut que l'unité employée soit le dixième de gigamètre par seconde ; en mètres par seconde, par exemple, ce serait faux). Mais ce symbole "+" ne désigne plus l'addition telle que couramment définie. Dans l'addition usuelle, 2 + 2 font absolument, précisément, éternellement 4. Et celui qui vient pourfendre l'extrémisme en se donnant une apparence de sage, de personne mesurée et raisonnable, en disant qu'on peut transiger avec ça, n'est qu'un menteur.

Les menteurs de ce genre sont légions parmi les climato-négationniste (qui bien sûr se nomment eux-mêmes "climato-sceptiques", puisqu'ils sont censés être modérés, et non pas péremptoires), les anti-écologistes, les défenseurs de l'agriculture industrielle et chimique, les défenseurs de l'industrie du pétrole ou de l'uranium. Ils ont compris que pour séduire le public, il ne fallait pas asséner une affirmation opposée à celle des vrais scientifiques (car sur ce terrain, ils perdraient), mais juste faire passer les scientifiques pour des extrémistes, parce qu'ils ont l'arrogance de considérer que "2 + 2 = 4" est une contrainte absolue, et que le public n'a pas envie de devoir changer à cause d'une contrainte absolue. Le public préfère qu'on lui dise que ce qu'il fait est la bonne chose, qu'il n'a pas besoin de changer ses pratiques, son mode de vie, et qu'il ne doit pas se laisser effrayer par des fanatiques scientistes. Comme disait Einstein : "Si les faits ne correspondent pas à la théorie, changeons [ignorons] les faits".

Ces menteurs ne nient plus le changement climatique, mais feignent un doute raisonnable sur l'origine réellement humaine de ce changement (Comme Claude Allègre et 70 % des Républicains américains). Ils ne nient plus la nécessité de faire attention à l'environnement, mais feignent de se demander si c'est compatible avec le bonheur, ou même la santé des humains (comme ce Paul Fischbeck). Ils ne nient plus la toxicité des gaz polluants, mais minimisent (énormément) cette toxicité (comme le pneumologue réputé Michel Aubier, qui réduisait cette toxicité à un effet marginal dans Allô Docteur et dans un rapport du sénat, mais dont on a su ensuite qu'il avait touché plus d'un million d'euros en une quinzaine d'années de la part de Total).

Les faux sages instillent le doute là où il n'y en a pas. Ils prônent la flexibilité, la modération. Mais face à tous les lobbyistes, avocats véreux, politiciens vendus ou dupés, scientifiques vendus qui travestissent les chiffres, diplomates arc-boutés, qui fondent toute leur rhétorique sur la négociation, la flexibilité, l'adaptabilité et le doute soi-disant raisonnable, les faits ne ploieront jamais. Car les faits sont les faits, quoi qu'on en pense ou dise. 2 + 2 ne fera jamais 5, ni 3,9, ni même 4,0000000000001. Ça fera toujours exactement 4, même si toute l'humanité le nie.

Le crétin

Typiquement, l'électeur républicain américain (70% ne croient pas à la cause humaine du réchauffement climatique, une grande partie ne croit à aucune forme d'évolution des espèces) ou l'extrémiste religieux (qui, aux USA, est souvent républicain, d'ailleurs). Pour lui, la science est un mode de pensée comme un autre. Pas vraiment comme un autre, en fait : pire qu'un autre car il contredit ce que certains pasteurs zélés leur présentent comme la parole de Dieu. Il ne sait pas ce qu'est la logique, la notion de prédiction vérifiable et vérifiée... Tout  ce qui sort de son dogme est juste un autre dogme, forcément moins bien que le sien, puisque le sien est parole de Dieu. On trouve également beaucoup de ces crétins parmi les religieux radicaux des religions juives et musulmanes, et sans doute dans d'autres religions.

Pour eux, il y a deux sortes de science : une science dogmatique qui ne bouscule pas leurs croyances et qui est donc acceptable (et donc utilisable pour défendre leurs croyances), et une autre science dogmatique qui bouscule leurs croyances et n'est donc pas acceptable. Et je parle bien de leurs croyances au sens le plus large, et non pas seulement de leurs croyances religieuses. En effet, nulle part il n'est écrit dans la Bible ou le Coran que la Terre est plate et statique. Mais nombre de crétins ne peuvent pas envisager que la Terre est sphérique car leur expérience quotidienne la fait apparaître plate (impossibilité de visualiser une courbure sur une échelle suffisamment grande pour que le sol paraisse localement plat). Un imam saoudien (qui n'est pas pris au sérieux par ses confrères, heureusement) a même entrepris ici de démontrer "logiquement" (sic) que la Terre ne tournait pas en expliquant que comme le Coran annonce que la maison de Dieu descendrait du ciel à la Mecque, elle raterait sa cible si la Terre tourne ; et comme le Coran ne peut pas se tromper, c'est que la Terre ne tourne pas.

Les Témoins de Jehovah croient démontrer scientifiquement une manifestation divine dans le fait que les animaux et les humains sont des formes très structurées de la matière, alors que le Second principe de la thermodynamique stipule que la matière ne peut que se désorganiser au fil du temps (laissez un verre dans une boîte pendant des milliards d'années, il ne restera que du sable ; laissez du sable dans une boîte autant que vous voudrez, un verre n'apparaîtra jamais). Mais le second principe ne s'applique qu'à un système isolé de tout, et n'interdit absolument pas que la matière se structure sous l'effet d'influences extérieure (lumière et chaleur du soleil, cycle de l'eau, rythme circadien, marées, vents, foudre, activité volcanique...).

Je pourrais continuer ce bestiaire sur des dizaines de pages... Ce qu'il faut retenir, c'est que tout ce qui ressemble à de la science n'en est pas. Loin s'en faut. Comme le public a progressivement plus cherché la vérité du côté de la science que du côté de la religion, les bonimenteurs ont délaissé la rhétorique religieuse (ce qui a fait beaucoup de bien à la religion et l'a assainie, par ailleurs), et se sont emparés de la rhétorique scientifique. Mais dans un cas comme dans l'autre, il ne s'agit que d'idiots ou de menteurs qui veulent vendre ou dominer, et qui déguisent leur propos selon la forme à la mode du moment (religieuse, puis scientifique, puis de plus en plus "humaniste/altruiste/éco-responsable" ces derniers temps).

 

 

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