Laïcité, cantine et incurie politicienne

Comptes de campagne truqués, vente d'armes à un dictateur marquée du sceau de la corruption : les sujets graves, essentiels pour la démocratie, ne manquent pas quand on aborde la candidature de Nicolas Sarkozy aux primaires de la présidentielle. Pouvons-nous accepter qu'ils soient masqués par de faux débats sur la laïcité, aussi ridicules que celui de la double ration de frites à la cantine ?

 Une tribune du Cercle des enseignant-es laïques.

Faire des repas de substitution à la cantine un problème de l’école publique aujourd’hui, c’est très mal connaître les vraies difficultés auxquelles sont confrontées les écoles aujourd’hui.  La cantine est un lieu de sociabilisation et la seule occasion offerte à beaucoup d'enfants d'avoir un repas complet et équilibré – la proposition de doubler la ration de frite n'en paraît que plus déconnectée du réel.

 © By Sidg13 - Own work, CC BY-SA 3.0 © By Sidg13 - Own work, CC BY-SA 3.0

 

La question des menus de substitution doit être prise en charge par des personnes compétentes et de bonne volonté. Est-ce trop demander à des élu-es de connaître le cadre juridique laïque et de l'appliquer avec bienveillance, dans un souci de vie en commun ? En la matière, le cadrage est souple, mais très clair. Il a été rappelé par deux documents institutionnels, Pédagogie de la laïcité, d'A. Bidar, pour le ministère de l'Éducation nationale, et le Livret de la laïcité réalisé par le même ministère et l'Observatoire de la laïcité. Les cantines d'une école laïque ne peuvent fournir de plats consacrés, mais rien n'empêche une collectivité de permettre à des enfants de respecter des interdits de nature religieuse grâce à des menus de substitution.

Le principal obstacle est la mauvaise volonté et l'instrumentalisation politicienne des débats. D'autres obstacles existent encore : la concentration des cuisines dans un unique site où sont préparés les repas pour plusieurs écoles (les « cuisines centrales »), et parfois éloigné des cantines, donc des réalités et des besoins locaux ; la baisse des dotations d'État aux collectivités territoriales, qui se traduit par une restriction des personnels. Une fois de plus, ces obstacles n'ont rien à voir avec une emprise religieuse, et tout à voir avec les conséquences des politiques publiques menées ces dernières années. Tout cela rend plus difficiles, mais pas impossibles, des solutions, qui peuvent passer par des menus végétariens ou la mise en place de commissions de repas scolaires rassemblant toutes les parties prenantes.

L'urgence, ce sont les dettes des familles, des enfants qui ne se rendent plus à la cantine parce que leurs parents ne peuvent plus payer et parce que, comme c'est le cas dans des mairies FN, et d'autres, les municipalités ne veulent plus les aider et empêchent ainsi les élèves d’accéder à la restauration scolaire.

Ces situations prouvent l'incapacité de nos dirigeant-es à compenser les effets des crises économiques et de l'aggravation de la situation des populations déjà précaires. L'urgence, ce sont donc des questions sociales, dont on attend qu'elles soient traitées par les politiques.

L'urgence, ce sont ces lobbys industriels, agro-alimentaires, qui exercent une emprise de plus en plus forte sur la restauration scolaire, via des campagnes d'éducation au goût ou à la nutrition, ou des partenariats sur les activités péri-scolaires. En débattre publiquement reviendrait à interroger les politiques menées par la droite comme par le PS qui ont vendu des pans entiers de l’Éducation nationale au secteur privé.

Nicolas Sarkozy se garde bien d’évoquer ces urgences et ne sait pas répondre à un enjeu aussi simple que celui des menus de substitution autrement que par des provocations ineptes. Cela montre simplement qu'il n'est pas apte à diriger un pays à un poste où seront exigées de lui des compétences bien plus grandes. Nous n'avons pas à accepter qu'il étale son incompétence sur la laïcité et son ignorance des urgences de l'école pour stigmatiser musulman-es et juif-ves et s'assurer aux dépens de ces populations une diversion politicienne aux questions réelles que pose sa candidature. La laïcité ne doit plus servir à masquer les incuries de nos responsables politiques.

Le Cercle des enseignant-es laïques (Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Lepâtre, Jérôme Martin) a co-écrit avec Jean Baubérot un Petit manuel pour laïcité apaisée (éditions La Découverte) qui consacre une section à la question des menus scolaires.

Couverture du Petit manuel pour une laïcité apaisée Couverture du Petit manuel pour une laïcité apaisée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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