Quand Le Point grignote la rigueur et la déontologie journalistiques

Restauration scolaire - Le magazine essaie de faire passer pour atteinte à la laïcité... une pratique courante, légale, encadrée et prévue par le « Vade Mecum de la laïcité » mis en place par l'actuel ministre de l’Éducation nationale. Une analyse du Cercle des enseignant-es laïques.

{Analyse publiée sur le site du Cercle des enseignant-es laïques]

Image de Une : Max Liebermann: Kindervolksküche, 1915. Image de Une : Max Liebermann: Kindervolksküche, 1915.

Dans un dossier sur « Les services publics face aux islamistes », l'hebdomadaire Le Point propose un article intitulé : « Au collège public de Sucy-en-Brie, la laïcité grignotée ».


De quoi est-il question dans cet article vendu comme « exclusif » ? D'une pratique pourtant très courante : la dispense de frais d'inscription pour la période concernée par le Ramadan. Cette dispense est intitulée « remise d'ordre » en jargon institutionnel. Elle est décrite dans la fiche n°12 du Vade Mecum de la laïcité mis en place par l'actuel ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer.


Le document rappelle que les collectivités territoriales (dans le cas d'un collège, c'est le département) sont compétentes pour arrêter le règlement intérieur de la restauration collective et prévoir les règles applicables en matière de remise d'ordre. « Rien n'oblige la collectivité à procéder à des adaptations du service de restauration scolaire fondées sur des motifs religieux, rien ne s'y oppose », rappelle le Vade Mecum. La seule condition est que le réglement intérieur le stipule. En cela le Vade Mecum est conforme à la laïcité telle que définie par la loi de 1905, qui précise dans son article 1 que la République « garantit le libre exercice des cultes ». Permettre de pratiquer le Ramadan sans avoir à payer un service que l'on n'utilise pas rentre pleinement dans ce cadre.


La laïcité n'est donc en rien « grignotée » comme le prétend Le Point. Et il n'y a rien « d'exclusif » à cette pratique. Elle est courante et conforme au droit en vigueur qui définit le cadre juridique de la laïcité. La vérification de ce fait nous a pris trente secondes, trente secondes que Nadjet Chérigui n'a pas daigné prendre. Il est vrai que la journaliste est coutumière du fait : c'est à elle que l'on doit un dossier sur Saint-Denis dans laquelle s'accumulaient, en mai 2016, des contre-vérités islamophobes facilement réfutables.


Au lieu de faire cette simple vérification, la journaliste a préféré demandé son avis à une enseignante, Fatiha Agag-Boudjahlat tout en orthographiant mal son nom. Celle-ci conclut d'une pratique banale et prévue par le cadre juridique laïque que « la religion prend le pas sur la réussite scolaire. » Ne pas faire payer des repas non pris marquerait donc le triomphe de la religion et entraverait le travail et la réussite scolaire.


Elle s'offusque d'une précision apportée par le collège dans le document remis aux familles : la remise d'ordre sera impossible si un ou plusieurs repas sont pris durant cette période. Elle y voit « une façon pour l'établissement d'encourager la pratique religieuse ». Toute personne connaissant la réalité des pratiques administratives et comptables sait pourtant là qu'il s'agit d'une pratique courante de la part des restaurations scolaires, Ramadan ou non, d'inciter à des dépenses forfaitaires et non aux tarifs journaliers. Tout dépend, comme le rappelle là encore le Vade Mecum, des conditions fixées à cette remise dans le réglement intérieur.

On n'insistera jamais sur le caractère paradoxal d'une certaine défense de la laïcité qui consiste à voir du religieux ou de la complaisance envers le religieux là où d'autres facteurs, ici les pratiques administratives et comptables, jouent.
Rien ne justifie donc la conclusion de la collègue : « Cette administration va au-delà de ce que demandent la loi et la règle budgétaires. » La loi, la règle budgétaire et la laïcité sont respectés par ce collège.


Chacun-e a le droit de défendre sa vision de la laïcité. Encore que dans le cas de cet article, il soit absurde de poser comme laïque le fait de faire payer aux familles un service non rendu. Mais ni Fatiha Agag-Boudjahlat, ni le Point n'ont le droit de mentir à propos de l'état actuel du droit, et de faire croire que le cadre juridique actuel correspondrait à leur « vision »de la laïcité, et empêcherait ce collège et d'autres de prévoir cette remise d'ordre. Il s'agit là d'une falsification de la laïcité prise dans son existence juridique actuelle, donc d'un mensonge, qui disqualifie ses autrices.

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