Confusionnisme ou clarification du droit? Les sages de la laïcité doivent choisir

Dans cette tribune, le Cercle des enseignant-es laïque revient sur les propos mensongers de Laurent Bouvet sur les affiches de la FCPE et appelle à en finir avec 30 ans de débats falsifiés sur la laïcité.

Quand des mères accompagnent des sorties scolaires, elles s'impliquent bénévolement dans les activités pédagogiques, qui, sans elles, ne seraient pas possibles. Un tel engagement, profondément républicain, est passé sous silence dès lors qu'il s'agit de mères qui portent le voile.

Le droit est pourtant clair : en sorties scolaires, les parents ne sont pas tenu-es aux mêmes devoirs de neutralité que les fonctionnaires. Cela a été rappelé par une étude du Conseil d'Etat de décembre 2013 et plusieurs décisions de justice : « Entre l’agent et l’usager, la loi et la jurisprudence n’ont pas identifié de troisième catégorie de ‘collaborateurs’ ou ‘participants’, qui serait soumise en tant que telle à l’exigence de neutralité religieuse. »

On peut manifester son désaccord avec ce cadre juridique. C'est le propre du débat politique, même si nous regrettons, en cette rentrée où les baisses continues des moyens rendent insoutenables les dysfonctionnements dans tous les aspects de l'école publique, que certain-es aient pour priorité une croisade contre des mères investies dans l'école de leur enfant.

Faire croire que le port du voile en sortie scolaire est une atteinte à la laïcité, que l'interdiction serait la règle, ne relève plus du débat politique. C'est une malhonnêteté qui devrait discréditer son auteur. À plus forte raison quand il s'agit d'un membre du Comité des sages de la laïcité. C'est le cas de Laurent Bouvet.

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Le co-fondateur du Printemps républicain a relayé des messages prétendument humoristiques critiquant une affiche de la FCPE. Celle-ci représente une femme portant le voile, affirmant qu'elle accompagne une sortie scolaire. L'ensemble est commenté par le slogan : « la laïcité, c’est accueillir tous les parents sans exception ». Alors que les falsificateurs de la laïcité tentent d'imposer dans le débat public un devoir de neutralité que le droit n’impose pas, rappeler que la laïcité interdit les discriminations pour raisons religieuses est bienvenu.

Laurent Bouvet a qualifié cette affiche de « Laïcité MacDo », indiquant par là que la FCPE dévoierait le cadre juridique et légal laïque, donc que l'interdit serait la norme. Il a aussi relayé plusieurs détournements de l'affiche. Sur l'un d'entre eux, la mère portant le voile était remplacée par des terroristes de Daesh. Un tel mensonge sur le droit et une telle insulte, sous l'alibi de l'humour, sont incompatibles avec les règles de rigueur de débat public, qui s'imposent avec encore plus de force pour Laurent Bouvet de par son statut universitaire et de « Sage de la laïcité ».

Le fondateur du Printemps républicain invoque la liberté d'expression et le droit à l'humour pour justifier son amalgame raciste entre femmes portant le voile et terroristes. Mais d'une part, le problème n'est pas l'humour, réel ou prétexte, du message. C'est bien son caractère raciste. D’autre part, il semble malvenu d'invoquer la liberté d'expression pour couvrir un mensonge et une provocation raciste, quand on passe son temps à vouloir priver ses adversaires de ce droit : de combien d'événements antiracistes, colloques universitaires, formations pédagogiques ou syndicales d'enseignant-es et de festivals militants Laurent Bouvet a-t-il demandé l'interdiction?

La liberté d'expression est-elle un buffet à volonté qui serait ouvert à l'universitaire, mais restreint à tous ceux avec qui il est en désaccord ? Est-ce cela, « l'universalisme » ?

Par ailleurs, Laurent Bouvet est toujours au front pour invoquer le respect dû aux attentats afin de faire taire toute critique argumentée contre Charlie Hebdo ou s'indigner d'un concert du rappeur Médine au Bataclan. Mais où est le respect dû à ces mêmes victimes dans le visuel qu'a envoyé Laurent Bouvet et qui galvaude le terrorisme, pour en faire un simple épouvantail destiné à stigmatiser les femmes portant le voile ?

Comment aborder sereinement en classe les enjeux de la liberté d'expression et ses limites, les attentats ou la laïcité quand une personne, missionnée pour nous éclairer sur ces questions, ne cesse dans le débat public de multiplier provocations, mensonges et approximations ?

Certes, Laurent Bouvet n'est pas le seul à falsifier la laïcité et à invoquer la liberté d'expression pour couvrir des mensonges ou des provocations racistes. Il est un symptôme des dysfonctionnements de nos débats sur la laïcité, qui ont commencé il y a 30 ans. Cinq idéologues accusaient dans une tribune le ministre de l’Éducation Lionel Jospin d'être comme Daladier face à Hitler, uniquement parce qu'il avait demandé un avis du Conseil d'État sur le port du voile par des élèves.

Si les partisans d'une interdiction de l'espace public aux femmes portant le voile défendaient honnêtement la laïcité, pourquoi auraient-ils besoin d'en passer par de telles pratiques qui pourrissent les débats depuis trente ans et empêchent les mobilisations sur les vraies priorités de l'école, notamment les inégalités matérielles ?


Il est temps d'en finir avec trente ans de débats falsifiés. Nous devons collectivement appeler le Conseil des sages de la laïcité à se désolidariser des pratiques de Laurent Bouvet, qui n'ont rien à voir avec ce qui est attendu de leur instance, et relèvent d'une entreprise de falsification idéologique. Il est temps de se battre pour un débat honnête et rigoureux, ne confondant pas cadre juridique et débat politique, et assaini de toute forme de confusionnisme raciste.

Anaïs Flores, Paul Guillibert, Jérôme Martin et Florine Leplâtre sont des enseignant-es membres du Cercle des enseignant-es laïques et co-auteur-es du Petit manuel pour une laïcité apaisée (Editions La Découverte ; 2016)

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