Le mot «islamophobie» est clair et désigne une forme de racisme

Alors qu'une nouvelle polémique lancée par Henri Peňa-Ruiz et certain-es responsables de la France Insoumise tend à faire croire que le mot «islamophobie» viserait à empêcher la critique de l'islam, nous publions le passage du Petit Manuel Pour une Laïcité Apaisée que nous y avons consacré.

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En France, le terme d’islamophobie continue de faire débat alors qu’il est largement accepté dans le monde anglo-saxon, dans les instances internationales et dans le milieu universitaire. Le concept d’islamophobie est critiqué pour plusieurs raisons. D’abord, utilisant le terme « islam », ce mot entretiendrait la confusion entre lutte contre les discriminations et critique légitime d’une religion. Ensuite, le terme « phobie » aurait tendance à transformer un fait social en pathologie. Enfin, en focalisant l’attention sur l’islam, il enfermerait les personnes racisé.e.s dans une identité religieuse.

Si le terme islamophobie est évidemment critiquable, ces objections le sont tout autant. La première se renverse aisément : la critique de la religion, tout à fait légitime, ne doit pas servir comme c’est souvent le cas de paravent à la discrimination. Le mot « islam » sert souvent de métonymie, procédé qui remplace un concept par un autre, pour rendre « acceptable » la stigmatisation des « musulmans », voire des « Arabes ». Oui, la critique de l’islam, comme de toute religion, est possible dans un cadre laïque, et non, le terme « islamophobie » ne vise pas à restaurer un délit de blasphème. La laïcité vise à assurer la liberté de conscience de chacun.e, non-croyant.e.s, athées, anticléricaux ou croyant.e.s. On peut y critiquer la religion, on peut aussi y critiquer la critique de la religion.

D’autre part, celles et ceux qui émettent des réserves sur le suffixe -phobie oublient qu’il a pris un sens spécifique, marqueur d’une discrimination, d’abord dans les discours militants, ensuite dans les sciences sociales et qu’il s’est normalisé dans les débats publics. En dehors de quelques cas très isolés, plus personne n’utilise cet argument contre le mot « xénophobie » ni même contre le mot « homophobie », pourtant très fortement critiqué dans ces termes il y a encore vingt ans.

Enfin, relever l’existence d’une discrimination ou d’un racisme visant spécifiquement celles et ceux qui sont identifié.e.s comme « musulman.e.s » ne signifie pas que le racisme ne mobilise pas d’autres prétextes pour stigmatiser les mêmes personnes ou d’autres groupes sociaux. Cela ne signifie pas non plus que l’on réduise ces personnes à un seul élément, leur religion supposée, pas plus que la lutte contre l’homophobie ne réduirait des personnes à leur orientation sexuelle. Il s’agit dans un cas comme dans l’autre de désigner le noyau d’une discrimination, ce qui pose problème pour une partie de la société. Comment lutter contre la stigmatisation si on n’en désigne pas l’origine ?

« Islamophobie » désigne l’ensemble des discours et des pratiques qui essentialisent et stigmatisent les personnes perçues comme musulmanes. L’essentialisation implique de réduire des individus ou un phénomène complexe à une de leurs dimensions en la rendant naturelle, évidente et éternelle. L’essentialisation n’apparaît pas toujours directement comme de la stigmatisation (« la femme est douce ») mais, en figeant une personne ou un phénomène social, elle en est un vecteur important.

Dans le cas de l’islamophobie, l’essentialisation est accompagnée d’un processus de racialisation, c’est-à-dire de construction sociale d’un groupe supposé homogène en fonction d’un certain nombre de critères, dont l’origine supposée, l’accent, la couleur de la peau, etc. En ce qui concerne l’islam, l’essentialisation revient à imaginer une communauté musulmane monolithique, identifiée aux immigré.e.s des anciennes colonies, et à expliquer des comportements et des habitudes avec le seul prisme du dogme réduit à un discours unique, à l’exclusion de tout autre facteur social.

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