Cesser d'exister trente-cinq heures par semaine

A l'heure où la crise des urgences s'intensifie avec maintenant 95 services en grève, une psychologue nous conte par la poésie la déshumanisation des métiers du soin, prise en otage par la financiarisation.

Cesser d'exister trente-cinq heures par semaine.

Au nom de quoi ? La numérisation des rapports humains.
Dans quel intérêt ? Rentabilité, efficience, et déni de masse.
Pour quel salaire ? L’échelon 1.
A quel prix ? La santé.


D'abord, étudier à l'université, s'investir passionnément, découvrir, apprendre et croître.
Se construire.


Après. Devoir mendier du travail.


Et puis, décrocher Le Poste.
Etre recruté pour son diplôme, mais utilisé à d'autres fins.


Sentir le mépris pour ce que l'on a appris, ce que l'on sait, ce que l'on est, la place qu'il faut tenir.
Se voir sommé à bafouer l'éthique et le savoir de son métier. Il faut gagner du temps, gagner de
l'argent. On est pressé tout le temps, tout le temps, tout le temps.
Un savoir-être qui dérange la rentabilité, les idées reçues, les verrous humains, la folie de certains...


Etre tenu à distance. Et censuré même.
Résister pour sa dignité, pour les personnes qu'il s'agit d'accompagner.
Pour gagner son pain. Et pour l'humanité même.


La commande ? Traiter la souffrance des autres comme une machine, à la chaîne, et dans un coin.
Un coin dont personne ne veut rien savoir. Surtout pas savoir... Et surtout, surtout pas entendre.
Suis-je rémunéré pour penser la parole ou pour étouffer des cris ?


Dans un coin. Comme tout un chacun. Chacun son coin.
On ne peut pas collaborer. On a pas le temps. Mais on doit tout tracer.
Sur logiciel. De l'ordinateur le matin, de l'ordinateur le midi, de l'ordinateur le soir. C'est la prescription.


Tandis que partout des non-dits planent, des silences lourds, des rires nerveux. Agressivités rentrées, agressivités déployées. Des têtes baissées, des regards furtifs, des regards fuyants, des regards d'appel, des regards de détresse, des regards entendus, des regards hautains, des regards
gênés. Des regards méfiants. Défendre l'éthique de sa profession, défendre l'éthique tout simplement.


Défendre son travail, défendre son patient, défendre sa personne.
Tenter de communiquer, d'établir un contact, peut-être une relation.
Tenter de sensibiliser, d'ouvrir un champ, peut-être d'ouvrir à l'autre.
Tenter de travailler, tout simplement.
Persister, persévérer, chercher chez ces autres, ce qui fait d'eux des femmes et des hommes.
Chercher ce qui fait leur beauté. Chercher, pour les aimer.


S'amenuiser beaucoup.
Voir la violence des rapports, voir la violence des clans.
Voir la violence de ces collègues. Voir la violence des soignants.
Voir les coups donnés, les coups rendus. Les coups tordus.
Voir voir voir !
Subir de voir !


Juste voir ! Perversion.
Se sentir piégé, coincé, emprisonné.
Continuer d'avancer. Dialogue de sourds.
Un horizon à plat.
Quel sens à tout ça ?
C'était quoi mon métier déjà ?


Accueillir l'autre. Le porter à porter sa souffrance. Restaurer du sens, humaniser le patient.
Témoigner de lui. Humaniser le soin.


Je suis psychologue et je travaillais là-bas.
J'ai nommé l'innommable, puis j'ai pris mon envol.
Depuis, je fais mon métier.


L'hôpital doit soigner

Mais qui soigne l'hôpital ?

 

Edition de témoignages « Ecrire pour exister »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.