Mon enfance sous l'emprise d'un pervers narcissique

Rémy a été l'une des proies d'un pervers narcissique pendant 13 ans. La puissance de la perversion peut engendrer chez les victimes des conséquences psycho-traumatiques de même mesure que les troubles des soldats revenant de guerre. Cependant, Rémy a lutté et aujourd'hui, il est toujours debout. Voici son histoire.

Je m'appelle Rémy, je suis un adolescent de 16 ans. Marcuss m'a permis de prendre la parole dans ce blog pour partager une partie de ma vie, de mon combat. Jamais je n'ai osé parler de mon vécu et c'est bien la première fois que je m'expose aux yeux des autres. Mais n'est-il pas plus facile de s'exprimer par l'écriture ? Cioran le pensait : « On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu'on n'oserait confier à personne ».

J'ai été victime pendant 13 ans d'un pervers narcissique. Un homme que je qualifierais de malade. Il a réussi à s'approprier des proies, en l’occurrence ma mère et par ricochet ses enfants dont moi-même. Je m'appelle Rémy, toujours debout et ceci est mon histoire.

 

Tout d'abord, laissez-moi vous présenter le contexte familial.

Ma mère se nomme Estelle. Elle a divorcé de mon père biologique lorsque j'avais 1 an, soit en 2002, avec qui elle avait 3 autres enfants, mes 3 grands frères. A la fin de l'année 2002, arrive à la maison un nouvel nommé Hervé. Bien que j'étais encore assez jeune, je me souviens très bien de sa sévérité. Mais tout de suite, je l'ai appelé Papa, car il a prétexté que j'étais trop jeune pour aller voir mon vrai père. Ce pervers narcissique est l'homme qui m'a donc élevé. En 2003, arrive un heureux événement, un petit homme nommé Sébastien. C'est mon demi-frère mais que je considère comme un frère à part entière. A ce moment, Hervé avec des manipulations assimilées à la perversion, a commencé par ruiner la vie de mon père biologique en lui volant de l'argent. Mon père étant dépassé, est parti sans donner de nouvelle pendant plus d'un an. Juste après ceci, l'agressivité de Hervé n'a cessé d'augmenter. Il a mis à la rue un de mes grands frères, notre aîné, avec juste une valise et rien d'autre si ce n'est de l'incompréhension et de la honte. Il est allé vivre chez ma grand-mère. Je comprends maintenant tous ces mécanismes propres à la perversité narcissique. Le fait d'éloigner des personnes qui pourraient être dérangeantes pour lui, afin de pouvoir garantir une maîtrise totale de ses proies.

Hervé aimait également raconter ce qu'il avait fait dans son passé, mais comme beaucoup de pervers narcissique, il avait une tendance à avoir tout fait, et tout dit pour se valoriser, pour être reconnu comme supérieur aux autres par ses « différentes qualités » (bien souvent inventées), ou par son vécu (également inventé). Par exemple, toute la famille sait qu'il a été un légionnaire dans les Marines et un agent secret au service de.... De plus, vous souvenez-vous de la prise d'otage de l'école de Neuilly en 1993 ? Et bien Hervé faisait parti du GIGN qui a sauvé ces enfants de la mort. Mais ce n'est pas tout, en 1994 pendant la prise d'otage de l'avion d'Air France, c'est bien lui, le premier qui est rentré dans l'avion afin de sauver toutes ces personnes innocentes, et il aurait d'ailleurs été blessé au visage, d'une balle dans la tête. C'était très difficile de le croire à la vue de sa forme physique malgré la teneur, la consistance, la force et la croyance dans ce qu'il disait. Mais il voulait juste être admiré. Mais croyait-il vraiment à ce qu'il disait ? Est-il vraiment mythomane en plus de sa structure psychique perverse ? Mais ce n'est pas cela le plus important.

Il savait également comment attendrir les gens autour de lui afin de tirer parti de leur gentillesse, de leur compassion. C'est très classique chez les pervers narcissiques. Ils essaient toujours d'avoir de bonnes relations avec l'entourage de leurs victimes. Il se servait souvent de l'excuse du suicide de ses parents, un événement traumatique pour lui qui pouvait justifier certains de ses mauvais comportements. Mais la vérité est que ses parents sont toujours en vie et en bonne santé. Il y a également la mort de son ex-femme, exécutée par les services secrets, comment, pourquoi, par qui...? On ne saura jamais, c'est secret...

 

Le déménagement familial, ou le commencement de l'emprise de la perversion narcissique ?

Quelques mois plus tard (toujours en 2003), nous avons déménagé à plus de 600 kilomètres. Le seul but de ce déménagement était d'isoler ma mère de toute sa famille, donc de toute aide extérieure. C'est une technique élémentaire du pervers : le collage et l'éloignement.  D'une part il va coller sa proie de manière abusive afin qu'elle ne puisse échapper à sa maîtrise, et d'autre part il va essayer de l'éloigner de toutes les ressources qui pourraient constituer une aide. Pour nous, c'était notre famille. Nous nous sommes donc éloigner de tout le monde mais personne ne pouvait se douter de quelque chose...D'ailleurs, nous avons vécu heureux pendant de nombreuses années après ce déménagement, mais après...mais après...

Vers 2010, ma mère a voulu trouver un travail, Hervé ne voulait pas. Un travail aurait permis à ma mère de s’éloigner d'un certain contrôle d'Hervé et de lui faire perdre une part de maîtrise sur elle. Ma mère a tout de même insisté et a réussi à travailler à l’hôpital. Régulièrement le matin avant de partir, les pneus de la voiture étaient crevés sans jamais trouver de coupable... Lorsqu'elle réussissait à partir pour aller travailler, Hervé n'assumait pas ses responsabilités parentales, il n’emmenait ni moi, ni mon petit frère à l'école. Il a commencé à vouloir cliver la relation entre moi/mon petit frère et lui et ma mère. A chaque fois qu'elle partait travailler, il nous disait et répétait sans cesse qu'elle nous avait « abandonnés, une mère ne doit pas laisser ses enfants, c'est une mère indigne » nous disait-il. Finalement, il a réussi à casser ce premier lien d'émancipation que ma mère avait tissé contre lui : le travail car elle démissionnera un peu plus tard. 

Il s'attaquait de plus en plus à elle psychologiquement, il voulait la détruire. Il projetait sa haine et sa frustration sur elle. Il voulait que ma mère se sente responsable de son irresponsabilité, de sa violence en la faisant culpabiliser dans des situations dont il était le seul responsable. Je connais maintenant ce mécanisme du pervers narcissique. C'est une méthode utilisée que l'on appelle l’identification projective. En fait, chaque personne est clivée et ressent des conflits en elle. Le pervers ne peut les assumer et les accepter. Il va donc projeter sur sa proie toutes ses mauvaises pulsions incontrôlées, toute sa répugnance, tout son dégoût, toute son inhumanité grâce à la projection, afin de garder sa partie positive et de se trouver en accord avec lui même. Plus besoin de souffrir, c'est l'autre qui souffre à notre place de nos maux. Vous savez, je ne compte plus le nombre de fois où j'ai vu ma mère pleurer. Elle était poussée à bout, sans aucune aide extérieure, et personne n'était au courant. Et comment comprendre cette violence psychique souvent banalisée ? Un jour alors que Hervé était une fois de plus en colère, j'écoutais ma mère et je l'ai entendue dire « J'espère que j'ai un cancer ».  Hervé avait réussi à faire rentrer ma mère dans un syndrome dépressif, et ça le rendait plus fort.

 

Pour un pervers narcissique, plus sa victime s'effondre, plus il monte en puissance.

Je me souviens aussi que nous avions tous été invités à un mariage de famille. Hervé n'aimant pas les fêtes, nous sommes partis sans lui. Nous lui avons confié notre chat mais.... je n'ai plus jamais revu mon petit chat. Quelques mois plus tard, je l'ai entendu dire à l'un de ses amis, avec toute sa fierté possible : « je lui ai mis une balle dans la tête ». Il ne nous l'a jamais dit, mais je reste convaincu que c'était un avertissement pour ma mère. Une menace afin de lui faire comprendre qu'il ne fallait plus qu'elle parte.

En 2012, ma mère a rencontré un homme. Il lui a donné du courage pour fuir cet enfer dominé par la violence perverse de Hervé. C'est à ce moment qu'elle est partie, enfin ! Elle a loué une maison, à 60 kilomètres du lieu d'habitation de Hervé. En ce qui concerne la garde de leur enfant commun, mon petit frère, ma mère a insisté pour avoir Sébastien un week-end sur deux mais je devais aussi aller chez Hervé. Malgré les violences subies par ma mère, moi j'étais jeune, je ne pouvais pas tout voir ni comprendre et je me plaisais très bien chez lui avec mon petit frère, et il n'y avait plus trop de tension. Mais il n'était pas devenu meilleur...

 

Mon anniversaire sous le drapeau des armes 

Pour mes 12 ans, il m'a offert un fusil 22 long rifle. Est-ce un cadeau que l'on offre à un enfant de 12 ans ? Il m'a appris comment le manier, comment le charger, comment le décharger, comment tirer sur une cible. Puis lorsque j'ai su l'utiliser avec brio, il m'a emmené à la chasse ou plutôt braconner ! Et rappelez vous, je n'avais que 12 ans... Il m'emmenait la nuit, depuis sa voiture la fenêtre ouverte, j'étais obligé de tirer sur des chevreuils et des sangliers. Nous roulions sur des petites routes de campagne. Lui éclairait les champs avec une lampe tout en conduisant, moi j'étais derrière, avec mon fusil prêt à tirer. Lorsqu'un chevreuil était tranquillement en train de manger dans son champ, Hervé s’arrêtait. Je prenais le chargeur et l’insérais dans la carabine. Je vise....je respire...je vise....je respire....je vise puis JE TIRE.

Je voyais l'animal tomber dans un rugissement de douleur. Ce type de situation, je l'ai vécu des centaines et des centaines de fois. Je voudrais que vous imaginiez un enfant de 12 ans, totalement démuni devant cet homme qui l’emmenait chaque semaine braconner en voiture, le canon du fusil dépassant de la fenêtre ouverte, et l'obligeant à tirer sur l'innocence d'un animal. Il m'a fait vider des chargeurs complets, des dizaines de cartouches, et jamais personne n'a été au courant. Je ne pouvais rien dire mais bon sang, ce ne sont pas des choses que l'on enseigne à un enfant ! Ces moments ont été pour moi des événements traumatiques.

 

La perversion échappe à la justice

En 2014, ma mère est revenue voir Hervé chez lui. Il avait l'air d'avoir changé et elle y est restée pendant tout une semaine. Un matin, lorsqu'on était tous ensemble, ma mère s'est levée mais a titubé. Elle avait l'air totalement perdu, les images que lui renvoyaient ses yeux étaient d'un flou constant et inexplicable. Elle a pris sa voiture avec mon petit frère pour partir, mais ce trajet aurait pu être le dernier. Elle montait sur le bord des trottoirs, elle n'avait plus de notion de distance. Quand elle s'est réveillée le lendemain, elle ne se souvenait plus de rien. Comme si la journée n'avait pas eu lieu. Puis le soir, elle s'est rendue compte qu'il y avait de la poudre dans le verre que Hervé lui avait apporté. Elle avait été droguée. Elle a continué encore quelques jours à aller le voir car c'était le seul moyen pour elle de voir son jeune fils Sébastien. Mais ça ne pouvait pas durer, elle s'est donc échappée de nouveau.

Lorsque que ma mère a porté plainte, j'ai été interrogé au commissariat de police sur cette affaire. Je savais que Hervé avait mis mon téléphone sur écoute, d'ailleurs tous les téléphones ont été mis sur écoute par ce pervers, et la webcam de l'ordinateur principal de la famille a également été piraté. On a su cela que bien plus tard. De ce fait, il voyait et entendait ce qu'il se passait dans la famille. Mais au commissariat, j'ai eu peur que mon témoignage aux policiers soit répété à Hervé, je n'ai donc pas raconté ce que j'ai vraiment vu. J'ai dit que ma mère prenait des médicaments (c'est ce que Hervé me disait, mais c'était faux, mais je devais répété son discours sinon......). En informel, il a dit à ma mère qu'il avait en fait l'intention de la tuer. La police a emmené ma mère dans un laboratoire pour une analyse. Le résultat était sans appel : les médecins lui ont dit qu'elle avait frôlé la dose mortelle ! Ma mère a également reçu le témoignage d'une femme lui racontant avoir bu un verre avec Hervé et le lendemain, c'était le vide absolu, le trou noir. Elle ne se souvenait plus de rien si ce n'est un verre offert par Hervé et une fracture du nez.



Une chose est sûre : ma mère n'est pas la première victime, mais elle n'est pas la dernière.

Quelques mois plus tôt, Hervé a encore été jugé au tribunal pour une autre affaire, une de plus. Il enfreint la loi sans cesse : il a conduit pendant deux ans une voiture sans permis ; il braconnait (chasse et aussi pêche illégale), et vendait ce qu'il prenait ; il possédait des armes non-déclarées, .....la liste est longue, s'ajoutent à cela les menaces de mort envers ma mère, et toute ma famille. Combien de fois il a appelé ma mère en lui disant qu'il avait chargé sa carabine et qu'il venait à la maison pour la dernière fois...

Puis pour l'audience au tribunal le confrontant à ma mère, elle et son avocate avaient construit un solide dossier. Elles avaient récupéré de nombreux témoignages : une ex-femme de Hervé, d'anciens amis à Hervé, même sa propre fille qui a changé de nom par dégoût envers son père qu'elle considère comme malade, et des témoignages de notre famille. Mais il y avait également des dossiers scolaires montrant que mon petit frère Sébastien avait 3 ou 4 de moyenne et qu'il allait deux ou trois jours seulement à l'école par semaine, bref des manquements à ses responsabilités parentales. Mais au tribunal, l'avocate de ma mère lui a dit « Hervé me fait peur, votre ex-mari me fait peur ». Hervé a été relaxé et a obtenu la garde de Sébastien. Ma mère ayant été mal défendue du fait de la peur de son avocate.

 

Notre (dés)espoir demande de la patience

Mon petit frère Sébastien était donc enfermé dans l'espace social de cet homme pervers. Il devait et doit encore raconter un discours appris par cœur, disant qu'il ne souhaite pas venir vivre avec sa mère. Et pourtant, il me répète souvent qu'il aimerait revoir toute la famille, et qu'il aurait aimé revoir une dernière fois notre grand-père avant qu'il ne décède il y a deux ans, mais cette espérance lui a été enlevée. Parfois, quand je lui parle de certains membres de notre famille, il se souvient de leur nom, pas de leur visage. 

Cela fait 3 ans que nous n'avons pas revu Sébastien, et toujours aucune réponse de la justice. Il me dit qu'on lui manque. Le problème, c'est que Sébastien dit devant le juge qu'il ne souhaite plus revoir notre mère, par peur de ce que pourrait lui faire la perversité de son père en retour. Mais devant autant de dysfonctionnements, de violences attribuées à cet homme, devant autant de témoignages que ce soit de notre famille, de sa propre fille, devant autant de délits dont certes seulement une minorité est reconnue, est ce possible de continuer à laisser un enfant entre ses mains ? Les juges n'ont-ils pas remarqué que les phrases que prononcent mon petit frère Sébastien ne viennent pas de lui mais sont totalement construites par un adulte ? Comme pour l'avocat, Hervé a réussi à pervertir les juges...c'est à dire à leur faire croire son récit du réel. Et plus ma mère portait plainte contre Hervé et plus il menaçait de mettre en danger Sébastien. Elle a donc préféré ne plus donner suite à ses plaintes car cela met sa vie en danger. En définitive, nous pourrons peut-être le revoir que dans 4 ans, lorsqu'il sera majeur.

 

Pour finir

En ce qui me concerne, j'ai pu en réchapper de ce pervers car il n'était que mon beau père et donc ma mère a eu logiquement ma garde. Malgré cela, je ne peux pas écrire toutes les violences psychologiques que j'ai subies à cause de lui, de son inhumanité. J'ai du faire des choses que je regrette tellement mais dont je ne dois pas me sentir responsable. On n’éduque pas un enfant en lui apprenant à tuer des animaux à l'age de 12 ans non ?

Mon petit frère me manque, ma mère à été démoli psychiquement mais aujourd’hui elle a réussi à bien se ressaisir. Moi, victime d'un pervers pendant mon enfance, il n'a pas réussi à me pervertir et à me faire devenir comme lui ; un monstre froid n'ayant aucune empathie, qui aime faire souffrir les autres, c'est en fait son loisir, son passe temps, son métier. Oui je m'en suis sorti mais je sais que je ne suis pas le seul et que des milliers de personnes ont vécu ou sont encore dans ce type de situation, notamment des enfants, mais dites vous que l'on peut réussir à s'en sortir.

 

Remy, maintenant un adolescent de 16 ans, éduqué en partie par un pervers narcissique, je suis toujours debout et je le resterai !

 

Témoignage recueilli le 15/02/2018

Edition de témoignages « Ecrire pour exister »

 

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