Je me souviendrai toujours de leur visage

Que ce soit en Centre d’Accueil et d’Orientation (CAO), en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), pendant les maraudes avec le Samu-Social de la Croix-Rouge, je me souviens de ces dizaines de regards d’enfants, de femmes et d’hommes, qui, ayant fuient la violence de leur pays natal, subissaient désormais le rejet des pays d’ « accueil ».

Pour tous les réfugiés et exilés que j'ai rencontrés, et tous les autres

Quand les souvenirs remontent en moi, c’est le rappel de leur visage, en premier lieu, qui me renvoie à tous ces moments passés avec eux. Comme le pense Lévinas, si un jour on veut entendre la souffrance de quelqu'un, il suffit d’écouter son visage. Il s'écoute autant qu'il ne se regarde. C'est la partie du corps la plus vulnérable de l'être humain, la plus dénudée, qui ne peut cacher les marques qu’on laisse dessus. C’est la partie du corps qui montre à l'autre toute notre vulnérabilité. Tout comme le regard qui est une parole, certes muette par son silence, mais criante par sa nudité et son besoin d’interagir. Lorsqu'un réfugié est en face de moi, son visage me met devant son injustice, son regard demande de mettre fin à l'arbitraire de sa condition. Et des regards, j’en ai vus.

Je me souviens de tous ces soudanais, si exceptionnels par leur joie de vivre et leurs espoirs d'avenir malgré les épreuves dramatiques qu'ils ont connues au Darfour sous la dictature d'Omar El Béchir, et pendant la deuxième guerre civile du Soudan qui coûta la vie à 2 millions de personnes. Et cet homme, Mohammed[1], âgé seulement d'une trentaine d’années, alors que les marques de torture sur son corps donnaient l'impression qu’il en avait le double. Lorsque j'écrivais son histoire de vie, il m'expliquait que la guerre civile lui a pris une grande partie de sa famille : ses parents, sa sœur, des cousins, et qu'il espérait un bel avenir en France.

Je me souviens de tous ceux qui m'ont sauté dans les bras et qui m’ont porté de joie en apprenant que leur demande d’asile avait été acceptée. De toutes nos discussions sur la misère et les guerres de leur pays, des agressions qu’ils ont subi par les passeurs pendant leur trajet, mais également de la part des néonazis en Hongrie. Mais aussi de tous nos quiproquos causés par la barrière de la langue, ces fous-rires à ne plus en finir, nous tous mélangeant français, anglais, arabe et « langue des signes » pour nous faire comprendre.

Je me souviens de cette famille irakienne, si accueillante, chaleureuse, reconnaissance, alors que l’accueil offert par la France n’était pas de qualité. Peu importe me disait-elle, « ici, nous avons l’espoir de vivre ». Et cette jeune mère Erythréenne avec sa fille de 3 ans qui étaient devenues les mascottes du CHRS tellement leur sourire et leurs rires étaient communicatifs. Pour sauver sa fille de la dictature et de la guerre, cette jeune maman de moins de 30 ans a traversé pas moins de 4 pays et la méditerranée, connue la violence des passeurs et les embarcations maritimes. Aujourd’hui, sa demande d’asile obtenue et sa fille intégrant l’école, elle respire enfin pour la première fois. Par son courage, sa puissance et sa force, elle sera toujours pour moi une source d’inspiration.

Je me souviens également de tous ces exilés qui ont reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Je me souviens de leurs angoisses, de leurs larmes qu’ils essayaient de retenir, de leur départ du centre avec nos conseils pour éviter les contrôles de police pour ne pas qu'ils soient renvoyés chez eux. Je me rappelle cette intervention violente de la police contre un camp de réfugiés. Alors qu'un collectif d’aide aux réfugiés avait pris possession de locaux vides depuis plus d’un an pour loger 85 personnes dont 28 enfants, ce n’est pas moins de sept fourgons de gendarmes mobiles avec trente gendarmes à l'intérieur, qui, très tôt dans la matinée, ont fait sortir toutes les personnes de force. J'entends encore les cris de panique des femmes et des mamans, les pleurs des enfants, et les parents qui serraient leurs enfants contre eux pour ne pas les perdre dans ce chaos.

Je me rappelle aussi des récits de mes collègues. Ces deux mineurs non-accompagnés (MNA) qui ont envoyé en l’air leur chaise pour se cacher sous la table après le retentissement de pétards dans la rue. L’un contre l’autre, complétement apeurés, ils ont subi le déclenchement de leur mémoire traumatique en assimilant les pétards à des bombardements. Qu'ont-ils vécu dans leur pays pour réagir traumatiquement de la sorte ? Ou encore la joie indescriptible de cette jeune femme, qui après avoir obtenue sa demande de séjour en main propre a fait 3 fois le tour du centre d’hébergement en courant avec sa carte de réfugié à la main.

Et que dire de la conversation de ma collègue éducatrice (Laura) avec Imad[2], un jeune M.N.A de 14 ans. Il lui a demandé si elle avait peur de la mort. L'éducatrice lui a répondu oui car elle ne « sait pas ce qu'il y a après la mort, et qu’elle ne veut pas quitter les gens qu’elle aime ». Alors, après avoir pris une grande respiration, ce gamin de 14 ans lui a répondu : « Laura, n'aie pas peur pour les gens qui t'aiment car ils t'aimeront toujours non ? Alors n'aie pas peur. Vous (occidentaux) dans votre confort d'européens, vous avez peur de l'inconnu et la mort n'est que cette peur de l'inconnu. Pourquoi alors craindre les choses que l'on ne connaît pas ? Tu ne me connaissais pas avant et maintenant... tu as peur de moi ? En Égypte lorsque l'on se lève, on ne sait pas si on va mourir ou non. Les gens raflent les enfants pour les dons d'organes et j'ai dû m'échapper plusieurs fois. La vie ne tient à rien. Alors Laura, apprends à avoir envie de vivre avant d'avoir peur de mourir. »

Je me rappelle de ceux qui ont vu les murs de la honte dans le monde et notamment en Europe. La France a construit de nombreuses clôtures grillagées et un mur d'1 km financé par la Grande-Bretagne pour empêcher les exilés d’y accéder. La Grèce et la Bulgarie également pour empêcher d'entrer les exilés qui viennent depuis le Turquie. La Hongrie s’est emmuraillée en construisant un grillage barbelé avec la Serbie, la Roumanie et la Croatie. La Slovénie commence la construction d'une barrière de séparation avec la Hongrie, et la Norvège avec la Russie. L'Espagne a bâti à Ceuta et Melilla des barrières grillagées équipées de lames tranchantes pour les exilés qui viennent du Maroc. L'Europe s'emmuraille, mais l'histoire nous montre que les murs qui séparent les êtres humains sont faits pour être démolis.

Je me souviens aussi de ceux qui viennent de la « Jungle de Calais ». Un terme inapproprié, racialisant, qui animalise cette population composée essentiellement de personnes originaires d’Afrique subsaharienne. Outre les conditions de vie intolérables et indignes pour tout être humain, l’Etat policier et capitaliste a envoyé ces milices armées de matraques. Les rapports officiels de l’association Human Rights Watch démontrent la réalité des bavures policières perpétrées par les CRS  : confiscation des sacs de couchage, des couvertures, des vêtements, des médicaments, des documents administratifs indispensables à toutes demandes d'asile, et utilisation du gaz lacrymogène contre les exilés parfois mineurs.

Je me souviens aussi de mes colères et de mes frustrations face à cet état irresponsable, capitaliste, contre ces hommes et femmes politiques qui ne « pensent » la question réfugiée que sous l’ordre de l’utilitarisme, de l’opportunisme, ou du nationalisme.

La cause des réfugiés (comme d’autres), est une lutte politique qui ne peut dénier des dimensions affectives et sociales. Elle m'affecte, et dans de nombreuses occasions je dois sublimer la violence en moi, une violence produite par la cruauté de l'Etat capitaliste et bourgeois. Car nous savons tous que c'est lui qui a le monopole de la violence légitime, le seul qui a le droit de frapper, de mutiler, de tuer. 

Une dernière pensée pour Gjmile Shala, plus connue sous le prénom de Djamila, une femme serbe de 80 ans décédée dans un camp de réfugiés se trouvant près de Canal de Reims, qui malgré ses problèmes cardiaques et son âge avancé, n'a reçu aucune proposition d'hébergement d'urgence. 

Comme l’écrivait l’anarchiste Louis Lecoin « Si un bon révolutionnaire doit demeurer insensible à la souffrance qu'il voit ou devine, je suis un mauvais révolutionnaire car ce n'est pas moi qui ne souhaiterai jamais que les régimes abhorrés accumulent plus d'horreurs pour pouvoir rassembler plus d'arguments contre eux. »

Un jour l'Etat bourgeois devra rendre des comptes, et nous serons là pour lui en demander toujours plus

2016-andrej-isakovic-afp

2016 ANDREJ ISAKOVIC AFP

[1] Nom changé

[2] Nom changé

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