«Vous êtes en ZEP monsieur, pas à Henri IV !»

Les pressions pour faire baisser le niveau de nos exigences en ZEP se multiplient. L'opinion publique (voir ici), le ministère (voir ici), nos inspecteurs (voir ici), les élèves et parfois nous-mêmes, professeurs, agissons, plus ou moins consciemment, pour ne plus avoir  en ZEP les mêmes objectifs et finalités qu'ailleurs.

Les pressions pour faire baisser le niveau de nos exigences en ZEP se multiplient. L'opinion publique (voir ici), le ministère (voir ici), nos inspecteurs (voir ici), les élèves et parfois nous-mêmes, professeurs, agissons, plus ou moins consciemment, pour ne plus avoir  en ZEP les mêmes objectifs et finalités qu'ailleurs.

Il y a à peine 2 ans j'ai reçu la visite d'un inspecteur. Après avoir assisté à ma séance d'une heure, il m'a dit : « Ce que vous faites est trop difficile, vous n'êtes pas à Henri IV ici, M. Lanoë ». Je dois dire que je n'ai pas bien compris. Au nom de quoi mes élèves, très majoritairement issus de milieux défavorisés, ne pourraient-ils pas avoir un accès à la pensée, aux langues, à l'histoire, au français, égal aux autres élèves ? Ils souffrent déjà du cumul de toutes les inégalités possibles : sociales, économiques territoriales...il faudrait en plus que je devienne l'artisan d'une inégalité supplémentaire ? Inimaginable.
En France, me suis-je rappelé, les hommes naissent égaux en droit. L'accès au savoir en est assurément un. Les programmes scolaires du secondaire sont logiquement destinés à tous les élèves de France. Les examens passés à la fin du collège et du lycée doivent  permettre d'obtenir des diplômes nationaux dont la valeur est la même pour tous, à Neuilly-sur-Seine ou dans les quartiers nord de Marseille.  

Je ne peux pas nier les difficultés et problèmes spécifiques posés par les élèves de ZEP. Notre pédagogie en tient compte et nous rusons pour les intéresser. Ils n'aiment pas l'inconnu, aiment en rester à ce qu'ils connaissent et maîtrisent. La peur de l'échec est ici plus grande qu'ailleurs car il fait partie du quotidien. Le travail en petits groupes, le suivi individualisé et les pédagogies différenciées permettent d'aider efficacement les élèves en difficulté. Dans nos classes, nous ne renonçons jamais, sur le fond, à enseigner les mêmes choses que partout ailleurs. Nos exigences en terme de savoirs fondamentaux ne visent qu'à permettre l'accès aux questions plus complexes abordées ça et là dans les programmes scolaires.

Non au collège inique

Nombreux, pourtant, sont ceux qui estiment que le collège unique est une ineptie. Ils considèrent que beaucoup d'élèves seraient mieux ailleurs, en apprentissage par exemple, avant même 14 ans. Le grand danger est d'orienter trop tôt les élèves, de les cataloguer « pas fait pour les études » beaucoup trop jeunes. A l'adolescence, ils sont encore en pleine construction intellectuelle et peu ont la capacité de se projeter. Beaucoup d'adultes et de parents ne le comprennent pas car ils ont souvent oublié qu'ils voulaient encore être rock star ou champion du monde à 12 ans. Lorsqu'un jeune élève veut entrer dans la vie active le plus rapidement possible, c'est aussi et souvent parce qu'il n'a pas encore compris l'intérêt que représente l'acquisition d'une solide culture générale. Elle est pourtant facteur d'équilibre, une fois qu'il tente de s'intégrer au monde du travail. C'est elle qui permet d'évoluer, de comprendre, de progresser dans le monde professionnel.

Ce qu'on peut  pardonner à un adolescent de 14 ans, on ne peut pas l'accepter venant d'un adulte, professeur qui plus est. Lorsqu'on entend dans la bouche de certains profs : « Celui-là ne comprend rien, il serait mieux à bosser » ...c'est l'aveu d'une défaite mais certainement pas de l'élève. Ce qui est inquiétant, c'est que certains professeurs qui sont pourtant censés faire vivre cet idéal républicain d'un accès massif à une culture certes complexe mais commune, baissent les bras. Il est difficile d'enseigner en Zep, d'intéresser les élèves aux programmes qui leur sont proposés. La vraie difficulté ne réside pas dans la complexité de ces programmes mais dans la capacité qu'ont les enseignants à persuader leurs élèves de la valeur du savoir. Comment accorder de la valeur à un savoir au rabais ?


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