L’EDUCATION EN PLEINE TOURMENTE. UN ARBRE POUR L’ENSEIGNANT.

Ce court essai se pose pour ambition de revisiter les qualités essentielles que doit cultiver un enseignant opérant en pleine tourmente c'est-à-dire en milieu éducatif difficile.

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Après avoir passé toute ma carrière en éducation prioritaire, je pars sous d’autres cieux. C’est l’occasion de réfléchir aux conditions très difficiles qui m’ont fait partir mais aussi et surtout aux conditions qui m’ont fait rester aussi longtemps, alors que j’aurais pu être muté hors des zones prioritaires il y a belle lurette. Cette « profession de foi » est un peu ce que j’aurais souhaité que l’on m’apprenne à l’IUFM il y a 26 ans. Il ne s’agit pas de se poser en donneur de leçons : au contraire, l’impératif d’humilité est le fil rouge qui traverse cet essai. Ces principes ne sont pas fondamentalement neufs, à l’exception peut-être de la résilience. Ils ne sont pas non plus abstraits : ils trouvent toute leur épaisseur dans le bouillonnement de l’action éducative au quotidien. Je prétends que leur portée pratique est grande. Ici, tout fait système et ces principes sont en relation dialectique. J’aime beaucoup la métaphore de l’arbre comme organisme vivant qui compte sur ces ressources propres comme sur celles de son environnement pour vivre sainement. L’ARBRE s’adresse aux enseignants débutants, un peu effrayés, qui s’apprêtent à prendre leurs fonctions en REP et à ceux plus chevronnés, qui pourront en ce jour de prérentrée lever une dernière fois le nez du guidon et se dire peut-être : je sais pourquoi je suis là où je me trouve.

Adaptabilité

L’enseignant travaille avec et sur de l’humain. Au jour le jour, d’année en année, il rencontre une infinité de situations particulières qui demandent des réponses spécifiques.  L’adaptabilité doit s’entendre en termes de souplesse d’esprit et d’action. C’est elle qui fonde la liberté pédagogique de l’enseignant.

Les configurations humaines que constitue le groupe classe sont en évolution constante. Les réponses appropriées l’instant t ne le seront peut-être plus à l’instant t + 1. Avec l’expérience, l’enseignant développe des automatismes face à certaines situations récurrentes. Mais il est toujours confronté à des configurations de classe nouvelles et des comportements d’élèves inédits.  Les postures professionnelles acquises ne doivent donc pas dégénérer en mécanismes. Répondre n’est pas réagir.

L’enseignant est d’autre part en relation avec les acteurs institutionnels, ses collègues, sa hiérarchie, les parents d’élèves, les partenaires sociaux, tous porteurs d’attentes parfois contradictoires et toujours changeantes. D’autre part, il est intégré comme tout un chacun dans un écheveau social et politico-médiatique complexe et mouvant[1]. S’adapter ne consiste pas à agir en toute circonstance en bon fonctionnaire « le doigt sur la couture du pantalon ». Il implique plutôt d’apporter des réponses pertinentes dans le contexte où on est. Il faut se garder de réagir aveuglément aux multiples sollicitations et injonctions provenant de toutes parts. C’est évidemment une source de conflits. Il faut savoir y faire face car nous sommes les plus fins connaisseurs de notre classe même si cette connaissance se construit avec une multitude de partenaires.

S’adapter n’est donc pas se comporter comme une girouette au gré du vent. Il s’agit plutôt, à la manière d’un navigateur, de savoir tirer parti des vents changeants en virant de bord afin de garder le cap.

Rigueur

La rigueur c’est justement de savoir garder le cap. L’institution scolaire fournit des objectifs généraux et un cadre légal pour l’exercice de notre métier. Nous sommes employés par l’Education nationale mais nous ne nous levons pas le matin pour elle. Le professeur des écoles reste en général seul devant ses élèves, sans procédures de contrôle autres que celles qu’il s’est fabriquées (idéalement avec l’équipe pédagogique). En pleine tourmente, il nous faut des garde-fous, des procédures et des postures qui nous évitent de perdre pied. La rigueur est le pendant de la nécessaire liberté pédagogique. La rigueur doit être entendue comme la mise en cohérence par l’action du projet éducatif porté par l’enseignant et l’équipe pédagogique.

La rigueur s’inscrit bien évidemment dans les processus didactiques et les mises en œuvre pédagogiques. L’écueil est double : laxisme et rigidité, l’un entrainant souvent l’autre. Il ne s’agit en aucune manière de l’application rigoriste d’un programme détaillée, ce qui rentrerait en contradiction avec le principe d’adaptabilité. Rappelons que l’enseignant n’a pas « à boucler le programme » car si l’on raisonne par l’absurde, il lui suffirait alors de concevoir un programme détaillé, décliné chaque jour à travers son cahier journal, pour l’appliquer à tous les élèves et au même rythme. Une catastrophe annoncée. L’objectif est nettement plus ambitieux (d’aucuns diront tout aussi impossible) puisqu’il s’agit de faire en sorte que tous les élèves acquièrent les compétences du socle et des programmes nationaux.  Cet idéal n’étant jamais atteint, il faut définir des objectifs atteignables et un cadre éducatif idoine adapté au contexte de classe.  Le sens pratique est aux commandes. Aussi la rigueur impose d’agir de façon cohérente dans le cadre que l’on s’est fixé, de respecter une certaine éthique professionnelle, certains grands principes d’actions éducatives, à travers un ensemble de gestes, de postures professionnelles, de procédures (les meilleures sont celles que l’on s’approprie) et de garde-fous (pour prévenir les dérapages). Il s’agit de rester professionnel en pleine tourmente. Est-il besoin de préciser que nous ne sommes jamais totalement cohérents  avec nous-mêmes ?  Que nous sommes amenés à bricoler parfois des solutions en urgence, qui s’opposent parfois « aux grands principes » qui donne du sens à notre action? Il faut savoir rester humble. Prendre conscience de certaines de nos contradictions est déjà un grand pas.

Bienveillance

La bienveillance est le tronc de l’ARBRE. Répétons : nous travaillons avec et sur de l’humain. Notre métier est principalement d’ordre relationnel[2]. A l’école, le sens pratique domine et la nécessaire réflexivité se maintient en dehors de la classe[3]. La clé de la réussite dans les apprentissages se niche dans la qualité des interactions entre l’adulte et l’enfant. Les recherches récentes en sciences cognitives montrent que l’accès aux savoirs rationnels et à l’abstraction ne se construit jamais sans la dimension émotionnelle. C’est vrai pour l’adulte, ça l’est encore plus pour l’enfant. 

Cette exigence éthique appelle un travail sur soi-même et ne peut seulement provenir des qualités morales propres à chacun (la bonté, la générosité…). La bienveillance signifie savoir porter le juste regard sur l’enfant et se tenir « à la bonne distance » émotionnelle. Nous n’avons pas comme finalité à « aimer » tous les enfants (comment le pourrions-nous ?) mais reconnaissons que la dimension affective débloque bien des situations. Ce qui est en jeu est bien la préservation – voire dans beaucoup de cas la reconstruction – de l’estime de soi chez l’enfant. Il ne peut y avoir d’apprentissage dans l’insécurité. Le regard bienveillant de l’enseignant « porte » littéralement l’élève au-delà de ses peurs et rend possible les apprentissages. Selon moi, la bienveillance adossée aux finalités de l’école doit être au cœur du projet de classe annoncé aux élèves en début d’année[4].  

La bienveillance ne veut pas dire laxisme. C’est une forme de respect dû à l’enfant. Si au quotidien nous sommes souvent amenés à juger (et à sanctionner) des actes  et des productions scolaires, il est impératif de faire prendre conscience aux enfants qu’ils ne sont pas ce qu’ils font ou même ce qu’ils pensent. Il y a une intégrité de la personne à respecter et une forme d’acceptation de soi à atteindre : je suis imparfait mais je suis beaucoup plus que ce que je fais ou je pense. Malgré mes échecs et mes difficultés, je porte en moi-même la possibilité de me dépasser. C’est le postulat de l’éducabilité de tout enfant,  quel qu’il soit, qui rend possible cet acte fou qui consiste à enseigner[5]. Un enfant doit se regarder comme une personne en devenir, un ensemble de potentialités qui ne demandent qu’à s’exprimer.

Il nous faut admettre une réalité dérangeante, tout bienveillants que nous soyons, nous sommes aussi porteurs de violences institutionnelles. Derrière la notion de bienveillance se cache la question redoutable du statut de l’erreur et ses nombreuses implications en termes de systèmes d’évaluation. De même, il renvoie au cadre institutionnel normalisateur : les règles de vie propres à la communauté éducative et leur difficile application. Mais, quels que soient les points de vue et les modèles adoptés, git la question cruciale du regard porté sur l’enfant. 

Est-il besoin de préciser que la bienveillance s’applique également à soi-même ? La culpabilité, mortifère,  nait du sentiment de perte de sa toute-puissance en milieu d’éducation prioritaire.  Elle s’annihile d’elle-même quand on prend conscience que la maîtrise de ce que l’on fait en classe  (ce qui est souvent une vue de l’esprit) ne garantit pas la réussite de notre action éducative. De nombreuses clés pour la réussite de l’élève en pleine tourmente ne dépendent pas de nous[6].  Restons humbles sans baisser les bras.

Résilience

Etre enseignant est un des derniers « vrais » métiers au long cours, et à ce titre usant sur la longue durée et sans réelle perspective d’évolution de carrière. Au quotidien, face aux élèves, le maître s’appuie sur deux ressources essentielles : son énergie (sa force vitale) et son expérience. En milieu difficile, les débutants s’appuient beaucoup sur leur capacité à travailler dur et à encaisser les échecs fruit de leur inexpérience. Le risque est alors une perte de sens, un sentiment d’impuissance  qui peut mener à la dépression, au burnout (pour ceux qui ne ménagent pas), d’une démission par rapport aux exigences du métier ou d’un abandon de la profession en rase campagne. Autant le dire, même avec une formation professionnelle digne de ce nom, nous ne sommes jamais totalement prêts à affronter les cas extrêmes de difficultés scolaires. En milieu de carrière, si l’expérience accumulée permet de s’économiser, d’aller à l’essentiel, en revanche l’énergie, voire le plaisir à enseigner, peut décliner face au sentiment d’impuissance (ou d’ennui dans certains cas). La liste des enseignants que nous souhaiterions tous voir à la retraite est malheureusement longue. 

La résilience est ici la capacité à entretenir la flamme, à maintenir intacte l’énergie d’enseigner et à être pleinement avec ses élèves. En termes simples, il s’agit de rester en bonne santé physique et mentale, pour les élèves bien sûr mais aussi pour nous-mêmes. Il s’agit de se sentir, non pas comme des missionnaires laïcs et républicains, les mythiques hussards noirs de la République, mais simplement comme des professionnels en éveil et en projet. Un bon enseignant est un enseignant debout. La résilience demande un haut degré d’attention sur soi-même et les autres, d’être en « résonnance » pour le dire comme le philosophe Hermut Rosa. Invariablement, cette attention baisse et affaiblit notre capacité à être lucide. La résilience nécessite aussi d’une forme d’humilité qui protège notre amour-propre: nous sommes impuissants face à certaines situations. Il nous faut savoir rebondir et tirer parti des situations nouvelles sans trop les subir. Elle demande à prendre du recul et de la distance, mais aussi de savoir se ressourcer. Remarquons que la résilience implique la capacité à déconnecter. Nous devrions pouvoir activer le bouton OFF à tout moment en dehors de la classe.

Exigence

L’exigence que nous portons sur nous-mêmes et sur les élèves est en quelque sorte le liant des principes susnommés.

L’exigence de l’enseignant est d’abord ce qui fonde sa crédibilité face aux élèves. Un bon prof est un prof qui attend beaucoup de ses élèves et qui le montre. Cette exigence s’appuie donc sur le respect des règles édictées  (la rigueur) tout en restant bienveillant et en sachant les faire évoluer si besoin (adaptabilité).

L’exigence est renforcée par la bienveillance sur soi et les autres. Elle reconnait les difficultés, les reculs – en d’autres termes elle s’adapte – mais elle est constante. L’exigence n’est pas qu’un respect tatillon de normes édictées hors contexte, elle est là aussi une affaire de regard sur les élèves : « Je te demande un effort mais je sais que tu peux y arriver ».

Mais comme la réussite ne se décrète pas, être exigent revient à être pédagogue ; c’est-à-dire permettre à tous de progresser au maximum de ces capacités. L’exigence s’appuie sur nos connaissances des élèves, de la didactique et des processus d’apprentissages. Les protocoles d’évaluation et l’attention que nous portons aux élèves nous permettent d’évaluer la « zone proximale de développement ». Au-delà ou en deçà, il ne peut y avoir progrès. Face à des élèves, l’exigence c’est d’abord penser à être efficace et ne pas s’enfermer dans des injonctions et des récriminations faciles et souvent stériles. Devant l’extrême hétérogénéité de nos classes, la différenciation s’impose en veillant à ne jamais atomiser l’aide apportée.  Pas de syndrome « garçon de café » ![7] 

L’exigence consiste à relever les défis qui se présentent à nous, faire toujours le pari de l’éducabilité, en reconnaissant que nous ne sommes pas tout-puissants. Sublime paradoxe, l’exigence se double toujours d’une profonde humilité.

 

[1] J’ai coutume de dire que les ministres de l’Éducation nationale sont les vrais précaires de l’éducation nationale.

[2] Accessoirement pour cette raison, il ne peut pas être soumis à des politiques managériales. Allez donc faire comprendre cela à nos dirigeants qui ne trouvent du sens à leurs actions qu’en empilant règles et procédures diverses pour piloter un système qui, précisément, devient de la sorte impilotable à force de complexité. ..

[3] Pour un éclairage scientifique de ces questions sur le sens pratique, lire Pierre Bourdieu et sa critique, Lahire Bernard, L’homme pluriel: Les ressorts de l’action, Fayard/Pluriel, 2011.

[4] « Se sentir bien à l’école afin de mieux grandir et apprendre » est une formulation possible. Il peut y en avoir d’autres.

[5] Sigmund Freud prétendait qu’il y avait trois métiers impossibles : celui de parents, celui d’enseignants et celui de politiques. Remarquons avec humour que la plupart des ministres de l’Éducation nationale remplissent les trois cases…

[6] Un petit passage dans l’éducation spécialisée ferait du bien à tous les enseignants…

[7] Défaut récurrent de beaucoup de débutants qui consiste à courir derrière tous les lièvres à la fois pour apporter une aide individuelle.

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