Déchéance de scolarité dans les écoles de Seine-Saint-Denis

En parallèle de la mobilisation des enseignants mardi dernier, un autre mouvement, de parents d'élèves cette fois, prend de l'ampleur. Loin de la réforme du collège ou des salaires gelés, c'est plus prosaïquement du non-remplacement des enseignants en Seine-Saint-Denis qu'il est question.

Les parents d'élèves alertent les autorités depuis de nombreuses années au sujet du manque de moyens en Seine-Saint-Denis et en particulier concernant le non remplacement des enseignants absents. Le défenseur des droits s'est même fendu en novembre dernier de trois recommandations sur la "situation scolaire à Saint-Denis".

A Saint Denis justement, un collectif de parents, le ministère des bonnets d'âne, avait vu le jour en novembre 2014 pour dénoncer les conditions scandaleuses de prise en charge de leurs enfants. A la rentrée 2014, 20 classes se retrouvaient privées d'enseignant et deux écoles étaient sans direction. Et dès le début du mois d'octobre, tous les remplaçants avaient déjà été affectés. La récurrence, ces dernières années, de ces situations de non-remplacement est telle qu'elle ferait perdre l'équivalent d'un an de scolarité à chaque enfant du département sur l'ensemble de son cursus scolaire (voir ici).

"Dette scolaire"

 Les élèves subissent une forme « déchéance de scolarité » dans ce département dont on sait qu'il concentre le plus de difficultés. Le président de la FCPE 93, Rodrigo Arenas, parle lui de "dette scolaire". Le fossé semble en effet se creuser de part et d'autre du périphérique. Selon Rodriguo Arena toujours, il n'est plus possible pour un enfant de Seine Saint Denis d'intégrer les grandes écoles, « sauf à bénéficier des passerelles étroites de la discrimination positive comme à Science Po ». Il pointe par ailleurs du doigt la décision de maintenir 100% des classes bilangues à Paris alors que dans le même temps on en supprime au moins le tiers dans l'académie de Créteil. Pour la Seine-saint-Denis, cette décision est selon lui « une catastrophe », « elle va pousser les parents qui le peuvent vers le privé ».

 Concrètement et au quotidien, les absences non remplacées ont pour conséquence de faire reposer sur les épaules des autres professeurs de l'école la prise en charge des élèves sans enseignant. Les classes dont les effectifs peinent à rester réduits même lorsqu'elles bénéficient d'un classement en REP (nouveaux réseaux d'éducation prioritaire) sont ainsi régulièrement surchargées de plusieurs élèves, parfois même d'une dizaine. Outre la difficulté de prendre en charge des élèves qu'on ne connait pas et appartenant le plus souvent à des niveaux de classe différents, on fait payer le prix de l'inconséquence institutionnelle aux seuls enseignants qui tiennent le coup, au risque de les épuiser avant l'heure.

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Une rentrée sous surveillance

 Echaudé, le ministère et ses services départementaux avaient veillé à ce que la rentrée 2015 ne soulève pas autant d'indignation que la précédente. Ainsi, pour éviter un nouvelle rentrée catastrophe, 9 mesures exceptionnelles (voir ci-dessous) avaient été annoncées dès le 19 novembre 2014 par la ministre. Après les 300 postes créés depuis 2012, à peine suffisants pour simplement faire face à la seule croissance démographique, 500 nouveaux devraient venir s'ajouter d'ici la fin du mandat.

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Le fait de recruter un si grand nombre de candidats en si peu de temps a semble-t-il fait sourciller la représentation nationale. Dans le rapport sénatorial sur le projet de loi de finances 2016  on trouve ces quelques lignes questionnant "la qualité du recrutement" :

"Dans le premier degré, les difficultés de recrutement sont concentrées sur certaines académies en raison du format du concours. Les moins attractives voient moins de deux candidats présents par poste offert. À la session 2015 du concours externe de recrutement des professeurs des écoles, il y avait ainsi 1,58 candidat par poste offert dans l'académies de Versailles, 1,56 dans l'académie de Créteil, 1,44 à Reims et 1,96 à Amiens. Si un concours exceptionnel dans l'académie de Créteil à l'été 2015 a permis de pourvoir les 500 postes offerts, votre rapporteur pour avis craint que cela se fasse au détriment de la qualité du recrutement."

Mais malgré ces renforts, le nombre d'élèves par classe reste supérieur à la moyenne nationale en cette rentrée 2016. Le vivier de professeurs RASED (supprimés par la droite) spécialisés dans l'aide aux élèves les plus en difficultés peine à être reconstitué. Et pour l'utilisation de ces 500 postes d'ici les 3 prochaines années (mesure 1), il a visiblement fallu faire des choix :

  • soit ouvrir les classes pour faire face aux près de 3000 nouveaux élèves à chaque rentrée,

  • soit nommer un « maître supplémentaire » par école comme le promettait la réforme de l'éducation prioritaire

  • ou enfin ouvrir une classe pour les moins de trois ans en maternelle, en priorité en éducation prioritaire (à la rentrée 2014, seulement 1,7 % des enfants de moins de 3 ans étaient scolarisés en Seine-Saint Denis) 

D'après le SNUIPP, premier syndicat des enseignants du primaire, c'est un millier de postes qu'il aurait fallu débloquer pour faire face sereinement à l'année scolaire 2015-2016 et mener à bien tous ces objectifs louables (voir ici). Il ne reste finalement comme seul choix aux instances locales de l'éducation nationale que de gérer la pénurie de moyens, option à courte vue.

Car finalement, la rentrée 2015 s'est relativement bien passée, mais sous contrôle étroit des associations de parents (voir ici https://rentreefcpe.wordpress.com/). La ministre n'a d'ailleurs pas oublié, à juste titre, de le souligner (voir ici).

"Depuis, tout dysfonctionne à nouveau."

C'est dès lors sans surprise que pointe depuis la mi-décembre une nouvelle mobilisation des parents d'élèves. Mais Rodriguo Arenas constate un phénomène nouveau cette année: "les enseignants craquent plus tôt, dès les mois de novembre-décembre alors qu'habituellement c'est plus en févier-mars ». Tout se passe comme si le paquet avait été mis sur la rentrée mais en piochant dans les moyens pour la suite de l'année. Le vivier d'un demi millier de contractuels a été utilisé, les enseignants titulaires remplaçant aussi. Dès lors, la direction académique peine à remplacer les enseignants absents, même ceux dont les absences sont prévues de longue date. La FCPE Aubervilliers donnait une conférence de presse à ce sujet mercredi 27 janvier, sa comptabilité des absences non-remplaçées est édifiante (voir ici). 

"Base d'expérimentation pour ceux qui veulent s'essayer au métier d'enseignant"

Face à l'absence de moyens suffisants, la direction académique a recours dans l'urgence et via pole emploi au recrutement de nouveaux enseignants contractuels (voir ici). Il faut simplement être titulaire d'un master 1, peu importe la matière. La spécificité du concours des Professeurs des Ecoles est pourtant liée à la polyvalence, or ces contractuels ne sont souvent spécialistes que d'une matière et n'ont en plus pas droit aux formations de l'éducation nationale. Wilfried Serisier, Président de l'Union des Conseils Locaux FCPE d'Aubervilliers avoue que certains ont un profil un peu atypique, comme "cet ancien militaire qui a très vite renoncé à poursuivre l'expérience", d'autres ont même un profil assez clairement inadéquat (voir ici) . Quelques conseillers pédagogiques (chargés d'assurer le suivi des professeurs des écoles) désobéissent cependant, leur hiérarchie faisant semblant de ne pas savoir, et prennent en charge ces nouveaux enseignants pour leur expliquer les rudiments de la pédagogie.

D'autre part, le contexte hyper-anxiogène des attentats n'a évidemment rien arrangé. On se souvient qu'un enseignant a même été accusé d'avoir simulé une agression, à Aubervilliers justement (verdict le 12 février prochain, le procureur ayant demandé de deux à 3 mois de prison avec sursis et 1000 euros d'amende, voir le détail ici)

La question du suivi médical et psychologique des personnels se pose aussi. Les conditions d'enseignement se dégradant, parallélement à celle des situations sociales des familles, il n'est pas étonnant que les défections soient en augmentation. Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN syndicat des chefs d'établissement, le dit sans détour : "En 40 ans de carrière, l'état psychologique ou de santé d'un professeur n'est jamais contrôlé" (voir ici). Les élèves ne sont pas mieux lotis. Le manque de médecins scolaires dans le département est un mal endémique depuis déjà de nombreuses années. Même l'administration en charge du bon fonctionnement de l'éducation nationale en Seine-Saint-Denis a semble t-il les nerfs un peu fragiles.

Judiciarisation bilatérale

Mardi dernier, un nouvel évènement est venu tendre un peu plus les rapports entre parents et services départementaux de l'éducation nationale. Une délégation de parents et d'enseignants du primaire a manifesté sa colère devant l'inspection de Saint-Denis. Demandeurs d'une entrevue, promise à la suite d'une première mobilisation en décembre dernier mais jamais honorée depuis, ils souhaitaient enfin être reçus pour entendre les réponses de l'institution face au non remplacement des enseignants. Après une occupation en chanson du hall d'entrée, parents et enfants (pour cause de grève des enseignants ce jour là) sont repartis avec la promesse écrite d'une rencontre avec un des directeurs académiques adjoints le jeudi suivant, à Saint-Denis. Mais le surlendemain, lors de leur rencontre et en guise d'introduction aux échanges, ils ont appris que la direction académique allait porter plainte contre eux (voir ici). Selon Tiphaine¹, mère d'élève présente à la manifestation, "personne parmi les adultes présents n'a cru que notre mobilisation bonne enfant pouvait être la cause de la plainte". Ils se sont donc renseignés pour savoir s'il ne s'était pas passé, à un autre moment de cette journée, un évènement réellement grave. Ces parents dont certains ont des enfants qui ont vu défiler 7 à 8 professeurs différents depuis la rentrée se sentent "bléssés". Tiphaine trouve d'ailleurs "le coup un peu facile" tant elle y voit clairement "une démarche d'intimidation et une tentative de décridibilisation d'un mouvement pourtant d'une légitimité incontestable".

 

Photo de Fcpe Aubervilliers.Fcpe Aubervilliers  

Le constat est foncièrement aporétique. Face à la pénurie de moyens savemment entretenue (le ministère a par exemple refusé de financer le recrutement de 151 lauréats inscrits sur la liste complémentaire du concours supplémentaire de professeurs des écoles en Seine-Saint-Denis), la direction académique fait le choix de porter plainte contre des parents venus exiger le remplacement des enseignants. Les parents eux mêmes ont parfois recours à la justice contre les services de l'Etat pour discrimination territoriale  (voir ici et ). Au moment où la communication du ministère tente de convaincre l'opinion publique de son combat acharné contre les inégalités scolaires tout en affirmant que la refondation de l'école en est arrivée à "son aboutissement", la situation en Seine-Saint-Denis sonne comme un démenti à la fois cinglant et insupportable.

 

¹ : Le prénom a été changé, cette mère d'élève souhaitant préserver son anonymat

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