"Lutte"

Claire Bernard a suivi la lutte de parents et professeurs à Montreuil pendant 8 mois pour obtenir la maintien des établissements dans l'éducation prioritaire. Son documentaire offre un angle original sur un sujet qui fait (trop) rarement l'objet d’œuvres cinématographiques. Formidable plaidoyer pour l'action citoyenne, il offre un opportun mode d'emploi pour construire les luttes de demain.

"Lutte" © Claire Bernard "Lutte" © Claire Bernard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1-Pourriez-vous d'abord vous présenter ainsi que votre parcours ?

Je flirte avec la réalisation depuis quelques années mais ce film est mon premier vrai documentaire. J'ai réalisé des reportages sur les Roms et les sans papiers. J'ai une formation de monteuse et exerce encore ce métier actuellement. Je suis aussi photographe et m'intéresse aux dérives de notre mode de vie, à notre environnement visuel, citadin.

J'ai aussi un passé de militante à la Ligue des Droits de l'Homme et me suis fortement investie dans les écoles en tant que parent d'élève.

Bande annonce du documentaire "Lutte" © Claire Bernard

 

 

2-Qu'est-ce qui vous a donné envie de filmer la mobilisation d'un quartier pour le maintien de ses établissements en éducation prioritaire ?

J'avais envie de faire un film sur l'école mais je ne savais comment... J'ai habité 15 ans à Montreuil, mes 3 enfants y ont été scolarisés et je voulais rendre compte de la difficulté d'élever ses enfants dans une ville avec autant de disparité et si peu de moyens. Je hais les réflexions « ah, Montreuil, c'est bobo ». Que les gens viennent habiter là et scolarisent leurs enfants dans le quartier! En 2014, j'habitais un quartier juste à côté de celui que l'on voit dans le film. Quand j'ai vu défiler les mails FCPE relatant le début du mouvement, je n'ai pas hésité. J'ai pris ma caméra et j'ai commencé à filmer. Je ne savais pas où j'allais mais je savais que j'étais dans le juste.

 

3-Le titre du documentaire « Lutte » est-il à comprendre comme un impératif ou alors comme un simple constat ?

Je relate une mobilisation qui a, en grande partie, obtenu gain de cause. Les luttes ne sont pas forcément vaines, on peut donc gagner! Maintenant, chacun en fait ce qu'il veut et ce qu'il peut.

 

4-Même si le collectif n'est pas invisible à l'écran, vous prenez le parti de focaliser votre documentaire sur la lutte d'une mère d'élève en particulier. Pourriez-vous nous expliquer ce choix ?

Ce film est aussi une histoire personnelle et je me reconnais un peu dans cette mère d'élève. Laure aurait les moyens d'aller dans le privé mais elle a choisi le combat. Une école égalitaire pour tous les enfants du quartier. Il n'était pas intéressant de faire un inventaire de toutes les disparités, et je voulais un personnage auquel on puisse s'identifier pour porter le mouvement. L'intérêt de mon film porte sur l'engagement plutôt que sur les raisons même de cette lutte.

 

5-Le documentaire parle de mixité dans le bas-Montreuil et même de mixité réussie. Pourtant, il semble que les acteurs principaux de la mobilisation sont, du moins en apparence, assez normés sociologiquement. Est ce le reflet d'une réalité qui démontrerait les difficultés pour une frange de la population, la plus modeste, à s'impliquer dans ce type de lutte ?

Oui, ça ne me semble pas être dans la culture des populations modestes et encore moins des populations immigrées de s'investir dans un mouvement contestataire. C'est difficile d'avoir une Parole (« j'ai le droit de ») et de s'opposer à un Etat. Cela demande une réflexion sur notre place dans la société. Je pense aussi que les personnes en difficulté psychologique ou financière ont d'autres préoccupations.

 

6-Le grand absent de « Lutte » , du moins à l'écran, c'est l'administration (rectorat, direction académique, principal du collège...) . Elle n’apparaît que sous la forme de cités administratives aux pieds desquels la caméra est cantonnée. Pourtant, c'est elle qui décide de l'issue de la lutte. Est-ce un choix ou simplement la conséquence d'une contrainte liée aux droits à l'image ?

Mon point de vue, dés le départ, était celui des militants. Je n'ai jamais eu envie de donner la parole à la partie adverse, c'est un autre film. Pendant le tournage, si j'avais pu être présente dans les négociations j'y serais allée mais ce n'était évidemment pas possible. Maintenant, je pense que c'est mieux, car l'administration apparaît comme un mur quasi infranchissable.

 

7-Le personnage principal de votre documentaire reconnaît qu'elle a trouvé une forme d'épanouissement dans cette lutte, vous attendiez-vous à cela et surtout n'est-ce pas finalement la principale morale à tirer de votre œuvre ?

Au départ je voulais faire un film sur l'école mais finalement j'ai glissé vers un film sur l'engagement. Laure n'avait jamais milité auparavant. Maintenant, comme elle le dit, cette lutte « lui a fait pousser des ailes », elle se sent plus forte pour défendre d'autres combats. Evidemment, je ne m'attendais pas à ce qu'elle me dise cela. Je l'ai filmée pendant des mois sans savoir qu'elle n'avait jamais milité, elle était comme dans un poisson dans l'eau, ça a été une découverte. Finalement, s'engager peut aussi nous apporter personnellement. Si j'ai réussi à faire passer ce message, alors, le film est réussi.

 

8-Après cinq ans de gouvernement socialiste et dans le contexte actuel d'entre deux tours, quel pourrait être le message politique porté par « Lutte »? Est-ce que votre volonté est d'agir sur le réel et ainsi de susciter de nouvelles vocations ?

Je n'attends plus rien de ce deuxième tour. Quel qu'il soit, il faudra se battre pour défendre nos droits. Je pense que le changement vient de la société et surtout d'une prise de conscience de chaque citoyen.

 

9-En visualisant votre documentaire et même si vous évitez avec brio l'écueil d'un exposé totalement exhaustif de la situation des écoles et du collège du bas Montreuil, on ne saisit pas totalement si la lutte se solde par une victoire ou une défaite ou un peu les deux à la fois. Qu'en pensez-vous ?

C'est pour moi, en premier, une victoire car l'administration reconnaît que la cause était juste et légitime. Le collège et les écoles ont obtenu les moyens du REP sans en obtenir le « label ». Après, il reste un arrière goût amer, car les moyens ne sont obtenus que pour 3 ans soit un an de moins que les établissements véritablement classés REP. Si les parents et professeurs décident de repartir au combat, ce sera seuls, les autres établissements ayant encore un an devant eux. Enfin, 3 ans c'est le temps de renouvellement d'une équipe de parents. La mobilisation risque d'être très difficile.

 

10-Votre documentaire vient de sortir, plus de deux ans après les événements filmés. Avez-vous connu le doute, la difficulté, avez-vous dû vous-même lutter pour en venir à bout où est-ce simplement le processus créatif qui nécessitait un tel laps de temps pour aboutir ?

En cours de tournage, j'ai cherché une production pour me soutenir. Ensemble, nous avons fait de nombreuses démarches pour obtenir des aides (CNC, région IDF...) mais n'avons rien obtenu. Tous ces dossiers et attentes de réponse m'ont fait perdre beaucoup de temps. Puis, nous avons trouvé un diffuseur mais pour une version deux fois plus courte. J'ai beaucoup hésité et finalement choisi de réaliser entièrement l'oeuvre que je souhaitais.

 

11-Cette lutte semble d'abord être l’œuvre de femmes, de l'affiche en passant par le personnage principal. Pensez-vous que les femmes sont plus à même de mener ce type de combat ?

Je ne sais pas. Mais, c'est sûr que les femmes sont très combattives pour s'opposer à une réalité quotidienne qu'elles ne souhaitent pas. On l'a vu clairement, par exemple, dans les pays du Moyen Orient.

 

12-A la rentrée 2017, les moyens obtenus grâce à cette lutte feront l'objet d'un état des lieux de la part des autorités administratives de l'éducation nationale, l'année suivante, c'est l'ensemble de la carte de l'éducation prioritaire qui sera « réactualisée ». Est-ce que vous vous préparez à filmer une éventuelle suite à « Lutte » ?

Actuellement, je ne pense pas. Je ne vois pas ce que je pourrais apporter de plus. Par contre, mon film peut jouer le rôle de transmission, de support pour engager un nouveau combat, s'il a lieu.

 

13-Quels retours avez-vous de la part des spectateurs mais aussi des acteurs de cette lutte ?

J'ai eu de bons retours. Dans l'ensemble, les spectateurs ont aimé l'engagement de ces femmes, et découvert une réalité sociale autre que celle couramment relayée par les médias. Les militants y ont vu une incitation à la lutte. Les acteurs mêmes de cette lutte sont heureux que l'on ait fixé ce mouvement mais certains peuvent regretter que le film ne retrace pas tous les épisodes. J'ai dû aussi écarter des personnes très actives pour me recentrer sur quelques personnages. Maintenant, j'espère que ce film pourra être diffusé plus largement.

 

14-Avez-vous visualisé des documentaires sur le monde du travail et en particulier ceux qui traitent de mouvements de grève pour mener à bien votre projet? On pense notamment à « Paroles de grève » de Sabrina MALEK et Arnaud SOULIER ou bien encore à Maurice Failevic et son « jusqu'au bout » en regardant « Lutte ».

Non, je ne me suis pas senti l'envie particulière de regarder d'autres films mais j'ai forcément en mémoire les documentaires militants « Comme des lions » de Françoise Davisse, « La bataille de Florange » de Jean-Claude Poirson, « On a grévé »  de Denis Ghreerbrant.

 

15-Qu'est-ce qui a changé dans les écoles et le collège du bas Montreuil depuis deux ans et la sortie de l'éducation prioritaire ?

Les moyens ont été maintenus, mais la moitié des enseignants du collège sont partis.

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