En ZEP, déprime sur des primes

Parler de déprime à la rentrée 2013 quand on travaille à l'éducation nationale, c’est se placer d’emblée dans le camp des éternels pessimistes insatisfaits qui estiment que Vincent Peillon ne va pas assez vite et que l'école est un défi que la gauche socialiste ne gagnera pas. Je les entends déjà ceux qui, à juste titre, estiment qu’il faudrait faire front et œuvrer dans l'unité pour éviter de vivre une toute autre histoire, ouvertement libérale celle-ci, qui s'appellerait : « Et tout à coup, Benoist Apparu ».

Parler de déprime à la rentrée 2013 quand on travaille à l'éducation nationale, c’est se placer d’emblée dans le camp des éternels pessimistes insatisfaits qui estiment que Vincent Peillon ne va pas assez vite et que l'école est un défi que la gauche socialiste ne gagnera pas. Je les entends déjà ceux qui, à juste titre, estiment qu’il faudrait faire front et œuvrer dans l'unité pour éviter de vivre une toute autre histoire, ouvertement libérale celle-ci, qui s'appellerait : « Et tout à coup, Benoist Apparu ».

En cette rentrée 2013, donc, j’ai choisi de vous parler d'une mesure qu’on croyait définitivement enterrée, les primes au mérite pour les enseignants en ZEP. Le 12 Septembre 2011, Luc Chatel, ministre de Nicolas Sarkozy, instaure une « indemnité spécifique » pour les personnels en exercice dans les établissements les plus difficiles avec, pour la première fois dans l’histoire de l'Éducation Nationale, l’introduction d’une « part modulable » destinée à celles et ceux « qui se voient confier, à titre accessoire, des activités, des missions ou des responsabilités particulières ». Une prime, en somme, qui peut varier de 0 à 2400 euros annuels.

Ces « activités, missions ou responsabilités particulières » on ne peut plus vagues auxquelles se réfère le texte révèlent bien vite leur vraie nature. D’entrée, la compétence la plus utile au plein versement de la prime se résume à la capacité des enseignants à accepter de faire tout et n’importe quoi, y compris ce qu'ils ne sont pas formés pour faire : conseiller d'orientation, gérant du parc informatique, psychologue pour enfants, artisan potier, ou plus simplement chouchou du proviseur.

Plus grave, en effet, le texte prévoit que le chef d’établissement seul « propose au recteur d'académie les décisions individuelles d'attribution de la part modulable aux personnels enseignants ». On voit bien comment, entre les mains de chefs d’établissement aux pouvoirs subitement renforcés, cette mesure a pu engendrer des effets secondaires plus ou moins graves. A la pré-rentrée dernière, on ne parlait plus simplement de ses vacances et des élèves qui composent ses classes, on comparait le montant de sa prime : chacun cherchait à savoir qui avait été le plus méritant aux yeux peu entraînés de chefs d’établissements dont la présence en salle de classe relève le plus souvent d’un problème d’orientation dans les couloirs du Lycée.

Avec cette prime, l’entreprise et ses systèmes d’intéressement font une entrée remarquée dans le quotidien des profs de ZEP, sans pour autant qu’on tienne compte des leçons et de l'expérience que le privé a déjà sur la question des primes et de l'intéressement. Aucune grande entreprise française ne donne à une seule personne le pouvoir discrétionnaire, sans justification, de primer un salarié.

Heureusement, l’heure de la refondation est arrivée !

La première et symbolique décision du nouveau ministre de l'éducation nationale, Vincent Peillon, a été d'abroger très officiellement le décret sur l'évaluation des personnels par les seuls chefs d'établissement.

Le 19 octobre 2012, sur l'antenne de Médiapart, il annonce la suppression de la prime « au mérite » puis s'insurge contre « l'individualisation » propre à la droite (extrait ici), avance la nécessité de « créer du commun ». Tout le monde est alors d'accord pour reconnaître que ces primes mettent en danger « l'égalité républicaine » dans le lieu même où justement on est censé enseigner et transmettre cette valeur essentielle. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer les conséquences désastreuses que la concurrence entre les personnels a déjà entraînées dans ces établissements scolaires prioritaires (voir article).

Enfin presque…

A la rentrée, le personnel enseignant, galvanisé par la prise de position courageuse de son nouveau ministre, attendait donc avec impatience le non-versement de sa prime. A ma grande surprise, je viens de la recevoir. Comme en 2012, les recteurs ont transmis aux chefs d'établissements les enveloppes au mois de juin, sans précaution particulière. Ces derniers ont donc pu continuer à répartir cette prime à leur guise, plus ou moins arbitrairement, donc à juger à la louche la qualité du travail d'un professeur d'EPS alors même qu'ils peuvent être d'anciens professeurs de philosophie ou de SVT. Si Vincent Peillon ne souhaite pas réellement supprimer cette enveloppe à certains égards bienvenue, il faut l’avouer, après plusieurs années de gel des salaires, peut-être pourrait-il faire en sorte que cette somme soit répartie de manière plus égalitaire, un peu moins floue et discrétionnaire qu’auparavant. La nécessité de cohésion entre les équipes enseignantes dans les établissements difficiles n'est plus à prouver, et l’égalité de traitement en est un des piliers, assurément.

En attendant, en salle des profs, on a parlé des vacances, des primes mais surtout du changement qui ne vient pas.

Note de l'auteur: J'ai 35 ans et 12 ans de métier en Éducation prioritaire. Je suis actuellement professeur dans un établissement ECLAIR du 93. J'ai toujours voulu faire ce métier et enseigner à des élèves issus de milieux modestes. Mais j'ai toujours travaillé sous des gouvernements de droite, et depuis un an... j'attends le changement.

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