Faut pas prendre les enfants de banlieue pour des connards sauvages

Le temps de l'éducation est celui du temps long. Répondre dans l'urgence à des journalistes sur ce qui se dit lors des premières heures post attentats est le plus souvent vain. Mauvais souvenirs de janvier dernier lorsque beaucoup de collègues, largement entendus et relayés par la presse, s'étaient fait l'écho, en l'amplifiant jusqu'à l'absurde, des propos maladroits et spontanés d'enfants.

Voilà bientôt trois semaines que les attentats du 13 novembre ont touché Paris et la Seine-Saint-Denis. Sans surprise, après avoir été à nouveau l'objet de toutes les « attentions » et de toutes les inquiétudes, les médias et commentateurs plus ou moins érudits détournent maintenant le regard des établissements de banlieue. Pourtant, il serait bon qu'ils y reviennent et qu'il se fassent l'écho des discussions qui s'y déroulent encore tous les jours, pour digérer et poursuivre la réflexion analytique autour de ces évènements traumatisants.

Un enfant ne suit pas le même rythme que les adultes. Certes il zappe, comme son ainé, son pouvoir d'oubli et de résilience est étonnant. Mais ses peurs, celles dont sont faites ses cauchemars, elles, perdurent.

Hier, une élève dit en classe lors d'une séance sur la Laïcité, « vous savez, quand j'ai décidé de mettre un voile j'ai décidé de couvrir ma tête, pas mon cerveau». C'est important de comprendre et de dire haut et fort que nos élèves sont loin d'être des imbéciles et que l'école n'est pas une fabrique de crétins. La lucidité et la finesse dont font preuve nos jeunes têtes pas toujours blondes est une leçon quotidienne, de nombreux exemples en témoignent.

Ainsi, il est beaucoup question de la notion de guerre ces derniers temps, personnage déjà principal de nos cours, en particulier en 3e et ensuite en première et terminale. Les élèves parlent beaucoup des déclarations de François Hollande. Ils se questionnent sur la pertinence de ce mot, sur l'opportunité d'intervenir au Moyen-Orient. Comment s'en étonner? L'école est un lieu d'analyse critique permanent. D'abord parce que c'est un objectif officiel de l'enseignement en général mais aussi parce que les adolescents ont un penchant naturel pour cet art. Ils y excellent et en abusent même parfois.

L'annonce un peu hâtive de la « fermeture des frontières » n'est pas non plus tombée dans l'oreille d'un sourd. Nos élèves n'ont pas le monopole des déclarations à l'emporte pièce. Il faut alors rétablir les faits et expliquer que le contrôle des frontières est bien renforcé mais qu'en aucun cas ils ne seront privés de la liberté de quitter le territoire et d'y revenir.

Au moment de définir les caractéristiques de la Ve république et des « pouvoirs exceptionnels » de son article 16, il est difficile de passer à côté de l'actuel état d'urgence. Certains avouent préférer sacrifier une partie de leurs libertés pour plus de sécurité. D'autres au contraire font le lien avec la notion de totalitarisme encore fraiche dans leur esprit et énoncent clairement que les dérives dictatoriales commencent toujours par la privation des libertés publiques (Chapitre II en 3e Les totalitarismes).

Bien sur, ces discussions se font à niveau d'élèves, les raccourcis sont parfois réducteurs, les connaissances encore mal maîtrisées. Le rôle d'un enseignant est alors de les aider à faire naitre sens et rigueur intellectuelle, à l'oral d'abord puis ensuite à l'écrit où c'est parfois beaucoup plus difficile.

Concrètement, les élèves sont tous les jours dans les classes, sont « exposés au savoir » plus de 25 heures par semaine, sans compter les devoirs qu'ils font à la maison (ou pas). Dès lors, ils sont invités à s'interroger, à se creuser les méninges, dans tous les domaines. Ils font très majoritairement bien leur « métier d'élève », ils réfléchissent souvent bien plus que nombre d'adultes, enferrés dans la certitude de leurs opinions.

Hier, la ministre de l'Éducation Nationale s'est légitimement félicitée de la baisse de 20% du décrochage scolaire. Mais ce chiffre est à grandement relativiser compte tenu des outils de mesure ( voir l'article du Monde). Surtout, le passage par des élèves du collège dit unique d'un diplôme auparavant réservé aux seuls élèves de SEGPA (section d'enseignement général et professionnel adapté), le CFG (certificat de formation générale, change la donne. Cette pratique nouvelle, initiée à la fin des années 2000 (voir ici l'inflexion des courbes à partir de 2010) permet en effet de gonfler artificiellement le nombre des élèves sortant du système scolaire avec au moins un diplôme en poche, ce diplôme étant d'un « niveau fin CM2 ». La belle affaire. 

Éviter que des élèves puissent ne plus trouver goût à la réflexion et au savoir est le combat des combats. Les moyens mis à disposition des éducateurs sont souvent dérisoires lorsqu'il s'agit d'accompagner la très grande difficulté et le décrochage scolaire (voir ici la lettre aux recteurs du collectif rased). Par ailleurs , "Seulement 1,8 % de budget de l’Education est donné en plus à l’éducation prioritaire, soit moitié moins que ce qui est recommandé par l’OCDE"(voir ici).

 

François Hollande accepte de déroger à son sacro-saint pacte de stabilité pour l'étendre à la sécurité mais oublie d'y inclure l'éducation. Pourtant, l'école est le lieu où l'esprit se cultive et s'ouvre, bien plus que n'importe où ailleurs dans la société. La fenêtre stratégique est donc actuellement grande ouverte, l'opportunité d'investir maintenant et massivement dans le savoir apparait comme une évidence, ne pas le faire serait une faute.

 

 

 

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