Hamon avis, ça ne va pas changer grand chose

Le départ de Vincent Peillon du ministère de l'éducation nationale pose un certain nombre de questions. Beaucoup y ont d'abord vu une sanction. Les polémiques et maladresses du ministre auraient précipité sa fin. Le Monde a émis une autre hypothèse : « l'intellectuel M.Peillon était idéal pour concevoir une loi » mais, « un autre profil était nécessaire pour sa mise en œuvre » (voir ici). Le philosophe architecte conçoit mais ne manie pas la truelle. L'analyse des faits, en particulier ceux concernant le chantier sensible de l'éducation prioritaire, permet de douter de cette interprétation. Vincent Peillon ne voulait tout simplement pas rester !

Le mur des moyens


     Notre précédent ministre avait pourtant de grandes ambitions pour l'éducation prioritaire (voir ici). Celles-ci rejoignaient en grande partie les préconisations des enseignants de ces établissements. Les assises de l'éducation prioritaire en ont témoigné (voir ici).
La seule divergence, mais elle est de taille si l'on peut dire, concernait la question des effectifs par classe dont il n'était pas fait mention dans la synthése. Pourtant, les remontées de terrain pointaient toutes l'abaissement du nombre d'élèves par classe comme le meilleur moyen à la fois pour améliorer les conditions d'études des élèves et d'enseignement des professeurs. Au moment où il est demandé de faire du sur mesure pour remédier aux difficultés des élèves, comment laisser croire qu'on puisse le faire avec des effectifs en constante augmentation ? Les recherches de T.Piketty (voir ici) et dernièrement une nouvelle étude (voir ici) expliquent d'ailleurs pourquoi il faut réduire les effectifs des classes en ZEP.
 
     Cette divergence était cependant éclairante et prémonitoire. Peu de gens contestent l'intérêt qu'il y aurait à baisser le nombre d'élèves par classe, surtout en éducation prioritaire. Par contre, pour le ministère, l'évoquer engagerait à faire quelque chose. Or le coût induit aurait dépassé de très loin les moyens dont disposait Vincent Peillon. La promesse des 60 000 postes était un produit d'appel alléchant mais les difficultés de recrutement (voir ici), la création des ESPE et la montée démographique des naissances de l'an 2000 ont rendu presqu'invisible la mesure sur le terrain. N'oublions pas que la droite avait supprimé 90 000 postes et que la France scolarise plus de 12 millions d'élèves. La mesure était d'emblée sous-dimensionnée. Il faut aussi se souvenir que l'annonce des 60 000 postes avait été faite par François Hollande lui-même : Vincent Peillon avait dû s'y adapter sans avoir été ni prévenu ni associé. C'est l'administration centrale, très au fait de la question du cut-killing des dépenses publiques, qui a calibré la mesure. L'action de Vincent Peillon se voyait donc bridée dès le début. Malgré tout, le ministre a fait le job. Il a venté les mérites de sa refondation mais en sachant dès le début que ses effets se heurteraient à une dure réalité, celle du manque de moyens. On ne peut donc pas le blâmer de quitter le navire au plus vite, même pour une péniche qui risque de s'échouer aux européennes (voir ici).

Évidemment, beaucoup pensent que l'éducation nationale utilise très mal les formidables moyens dont elle dispose. Thèse beaucoup plus difficile à soutenir lorsque l'on travaille en Éducation prioritaire. La preuve par l'exemple.

Désert médical à l'éducation nationale

     Dans les collèges et lycées du département de Seine Saint Denis, comme partout en France, les établissements sont dotés de pôles santé comprenant des médecins, des infirmièr(e)s scolaires et des assistant(e)s sociales. Le 93 peine à retenir ses enseignants (voir ici) mais ne parvient pas même à recruter des personnels de santé. Un comble pour le plus pauvre des départements de l'hexagone, futur membre du Grand Paris. Ainsi, 18 postes de médecins scolaires sont actuellement vacants sur un total de 49 et 17 d'infirmières. La question du manque d'attractivité ne se pose donc pas simplement pour les enseignants (voir ici). L'austérité salariale et le gel du point d'indice pèsent sur toutes les fonctions de l'éducation Nationale.

     Dans le même temps, les collectivités locales doivent répondre à une poussée démographique inédite, particulièrement forte en Seine Saint Denis . Ainsi, ce sont 12 nouveaux établissements qui doivent ouvrir leurs portes à la rentrée prochaine (voir ici). Le conseil général (socialiste) avait créé la polémique en faisant le choix de souscrire à des PPP (partenariats publics privés) pour la construction de ces nouveaux établissements « publics » (voir ici). Le rectorat de Créteil et la direction académique de Seine Saint Denis (qui dépendent directement du ministère de l'éducation nationale) ont fait le choix de doter ces nouveaux établissements en prenant des personnels aux collèges et lycées voisins. On parle alors sobrement de « redéploiement ». Ce principe avait déjà soulevé un vent de protestation et de grèves inédites lorsqu'il avait été appliqué aux personnels enseignants (voir ici). La création des nouvelles super ZEP (les REP+) se faisait en effet au détriment des autres établissements ZEP. Pour les personnels de santé, moins susceptibles de mobilisation massive, la direction académique de Seine-Saint Denis va aujourd'hui plus loin et n'hésite pas à prendre des moyens aux établissements les plus en difficultés. Ainsi, au Blanc-Mesnil, à Montreuil, St Denis, Aulnay...des établissements ultra-prioritaires doivent consentir à partager leur assistante sociale et leurs infirmières avec les nouveaux établissements construits à proximité. Outre le mépris que révèle cette mesure à l'égard des personnels de santé, dont on estime qu'on peut ainsi doubler leur charge de travail d'une année sur l'autre, ce sont les familles dont les enfants fréquentent ces établissements sensibles que l'on maltraite. Inutile d'expliquer l'importance d'une infirmière et d'une assistante sociale au sein de ces établissements, ce sont elles qui sont en mesure de résoudre les problèmes qui dépassent bien souvent le strict cadre scolaire. Au moment où le pays connait une crise considérable qui pèse en priorité sur les quartiers populaires, le gouvernement fait le choix délibéré d'économies de bouts de chandelles sur le dos des plus nécessiteux.   



     Pourtant, Vincent Peillon avait annoncé que les nouveaux établissements prioritaires bénéficieraient au contraire de postes supplémentaires d'infirmières (voir ici). Benoit Hamon doit se préparer à expliquer que les promesses n'engagent que ceux qui veulent bien y croire. Il est vrai que lui n'a rien promis. Parions que ses constats seront tous aussi pertinents que ceux de son prédécesseur; déjà, lors de la passation de pouvoir rue de Grenelle il a déclaré :"Il y a quelque chose qui me révolte et révolte beaucoup d’enseignants : aujourd’hui l’origine sociale est un discriminant à l’école" (voir ici). Le tout est donc de savoir si on donnera vraiment les moyens à notre nouveau ministre de changer la donne.

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