Education prioritaire : "marée mutante" confirmée

Parvenir à stabiliser les équipes dans les établissements les plus sensibles était un objectif affiché par le ministère lorsqu'il a lancé sa réforme de l'éducation prioritaire à la rentrée 2014. Les résultats de la phase de mouvement 2015 viennent de tomber, le ministère n'a pas encore communiqué sur le sujet, et pour cause, le nombre exceptionnellement élevé de départs sonne comme un désaveu pour les politiques mises en œuvre.

Parvenir à stabiliser les équipes dans les établissements les plus sensibles était un objectif affiché par le ministère lorsqu'il a lancé sa réforme de l'éducation prioritaire à la rentrée 2014. Les résultats de la phase de mouvement 2015 viennent de tomber, le ministère n'a pas encore communiqué sur le sujet, et pour cause, le nombre exceptionnellement élevé de départs sonne comme un désaveu pour les politiques mises en œuvre.

Un "effet tourniquet" qui perdure en s'amplifiant

D'après Lionel Millot, secrétaire national au Snes, le gouvernement va "certainement attendre la rentrée de septembre pour communiquer à ce sujet" malgré les sollicitations du syndicat majoritaire dans le secondaire.

A l'échelon local, le nombre de mutations est un indice particulièrement pertinent lorsque l'on veut prendre la température d'un établissement. Ponctuellement, il signale une éventuelle mauvaise ambiance au sein d'une équipe de professeurs et / ou des relations conflictuelles entre les enseignants et l'équipe de direction parfois trop autoritaire. Un "bon établissement" est donc d'abord un collège où les équipes restent stables.

A l'échelle national, en ciblant l'analyse des mutations sur la seule éducation prioritaire, on peut apprécier l'efficience et le cas échéant le degré de confiance accordé par les personnels aux politiques mises en œuvre et en particulier celles concernant la « refondation de l'éducation prioritaire ».

Sans croire béatement à une inversion immédiate et définitive de la tendance au turn-over dans les établissements les plus difficiles, les mesures liées à cette refondation avaient, à l'époque, soulevé quelques espérances. Elles visaient avant tout à fixer, le plus longtemps possible, les jeunes enseignants dans ces établissements manquant cruellement de stabilité, à tous les niveaux. Une prime supplémentaire de 100 euros par mois et la baisse du temps d'enseignement d'1h30 est donnée à partir de septembre prochain aux enseignants de 350 collèges REP+ et de 50 euros sans allégement de service pour 781 collèges REP.

 

Il faut croire que ces mesures ne suffisent toujours pas à faire « grandir en ZEP » ces jeunes enseignants qui poursuivent et amplifient «l'effet tourniquet». Ils y « font leurs années », celles nécessaires pour ouvrir à un bonus de points pour muter, puis s'en vont. Rien dans les mesures énoncées par le gouvernement ne permet de changer ce constat intangible. Dans certaines matières déficitaires, en mathématiques particulièrement, ces jeunes enseignants débutants peuvent même ne faire qu'une seule année dans ce type d'établissements avant de pouvoir migrer vers des cieux plus cléments.

Des nuances selon le statut des établissements et la nature de la mutation

En analysant finement les résultats des mutations 2015 et en différenciant trois catégories d'établissements, on peut même pousser l'interprétation un peu plus loin :

Catégorie A : établissements exclus de l'éducation prioritaire

Catégorie B : établissements maintenus en éducation prioritaire.

Catégorie C : établissements nouvellement intégrés à l'éducation prioritaire.

Il faut par ailleurs distinguer deux types de mutations :

Inter-académiques : celles qui font changer d'académie et qui correspondent à un vrai projet de vie nouvelle ou plus souvent de retour dans son académie d'origine (ex: je suis né à Toulouse et j'ai effectué mes premières années d'enseignement en banlieue parisienne, je rentre à Toulouse)

Intra-académique : celles qui font changer d'établissement, de commune ou de département mais qui maintiennent dans la même académie. Souvent l'on quitte un établissement sensible pour un établissement plus tranquille et (ou) plus proche de son domicile (j'habite à Ivry et suis enseignant à Aulnay-Sous-Bois, j'obtiens un collège à Maison-Alfort).

Pour les mutations inter académiques, seuls les établissements nouvellement intégrés à l'éducation prioritaire (catégorie C) voient les demandes de mutation baisser (de 30%). Assez logiquement, les enseignants ont adopté une stratégie d'attente, ils muteront lorsqu'ils auront atteint leur quota d'année ouvrant à une bonification (soit cinq ans). Les moyens, même modestes, ouvrent sur des perspectives d'amélioration des conditions d'études pour les élèves (effectifs limités, demi-groupes, soutiens...) et d'enseignement pour les professeurs.

Pour les catégories A et B, et en particulier les enseignants exclus de l'éducation prioritaire , on assiste à une augmentation des demandes (catégorie A: +21%; catégories B: +5,9%)

 

Pour les demandes de mutations intra-académiques pures (celles qui n'entrainent pas de changement d'académie mais simplement d'établissement dans la même académie), les chiffres sont particulièrement inquiétants. Ils sont toujours supérieurs à 43%. Il était malheureusement logique et prévisible que les enseignants exclus de l'éducation prioritaire s'en aillent (catégorie A), en profitant en plus du bonus de points transitoire offert par le ministère durant 3 ans (voir ici).

Par contre, observer une augmentation de 43% des demandes de mutation à l'intra pour les établissements nouvellement intégrés à l'éducation prioritaire pose question et surtout relativise la baisse des mutations à l'inter (catégorie C). Pourquoi fuir un collège dont les moyens seraient renforcés? La réponse réside en partie dans une décision assez étonnante prise par le ministère et détaillée au mois de février dernier dans un article de Marie Piquemal dans Libération « marée mutante » : « Le ministère a prévu un effet rétroactif », : ce qui fait que les profs présents depuis cinq ans vont faire le plein de points » … Beaucoup vont en profiter pour demander leur mutation». C'est effectivement ce qui s'est passé, les enseignant ont profité de l'effet d'aubaine pour muter en direction d'autres établissements plus tranquilles de leur académie.

Que dire enfin des +45,4% de demandes de mutations à l'intra dans les établissements maintenus en éducation prioritaire? Ce chiffre, plus que n'importe quel autre, est un véritable camouflet pour le ministère qui ne parvient pas à rendre communicatif son enthousiasme qui lui fait pourtant dire depuis le début que "dans les nouvelles ZEP, on va mettre le paquet" (voir ici)

Les effets pervers de la hausse du taux de satisfaction des demandes de mutation

Cependant, demander sa mutation ne garantit pas de l'obtenir. Depuis des années, des enseignants demandent à partir mais sans y parvenir. Cette donnée est particulièrement vraie pour les enseignants du primaire, dont le recrutement est académique et qui sont moins de 6% à avoir par exemple obtenu de pouvoir quitter la Seine Saint Denis cette année. Confiants ou pas, ces enseignants n'ont pas obtenu le droit de partir et vont devoir faire avec la réforme. Mais dans le secondaire, grâce en particulier aux créations de postes et à la libération de "berçeaux" jusque là réservés à l'accueil des enseignants stagiaires, le taux de satisfaction observé aux mutations inter et intra académiques est en très nette augmentation. Ceci amplifie de facto le nombre effectif de départs, en particulier au sein de l'éducation prioritaire. Un seul exemple, le nombre de mutations inter-académiques pour quitter un établissement exclu de l'éducation prioritaire (catégorie A) a bondi de 104%. Même chose pour les établissements intégrant l'éducation prioritaire pour lesquels les mutations à l'intra ont plus que doublé (+103% pour les catégories C).

Parler de "marée mutante" pour les éducateurs prioritaires des établissements sensibles n'est donc plus une crainte mais bien une réalité . Les mesures ne sont pas à la hauteur des enjeux et ne permettent pas concrètement de combattre l'instabilité chronique des équipes enseignantes dans les établissements prioritaires. Si le ministère a timidement fait mine de s'attaquer aux causes de ce phénomène, il prend acte de la poursuite de ses conséquences nuisibles. Le rectorat de Versailles vient d'ailleurs de proposer des contrats de deux ans aux contractuels pour la rentrée, preuve s'il le fallait que l'institution a déjà anticipé l'échec de sa politique de stabilisation des enseignants en éducation prioritaire. Ces précaires, susceptibles de ne pas être renouvelés en fin d'année en cas de « problème », déjà présents en grand nombre dans les établissements les moins attractifs, continueront donc à pallier le manque d'enseignants titulaires, au plus grand desespoir des parents d'élèves pourtant de plus en plus mobilisés sur le sujet et qui envisagent de mettre en place un "contrôle citoyen" à St Denis dès la rentrée prochaine (voir ici). Autre difficulté, le concours spécial académie de Créteil pour le primaire, prévu pour les recalés des autres académies et faisant partie des mesures présentées en novembre dernier par Najat Vallaud-Belkacem pour pallier au manque d’enseignants en Seine-Saint-Denis et qui avait pourtant fait le plein d'inscrits... seuls 1/3 se sont finalement présentés aux épreuves. Enfin, dans le secondaire, "la crise de recrutement est toujours là" : c'est presqu'un quart des postes offerts aux concours qui ne sont pas pourvus cette année encore (voir ici). 

La grande lessive annuelle des éducateurs prioritaires se poursuit donc, elle n'a finalement pas que des conséquences négatives pour le ministère : renouveler et rajeunir encore un peu plus les équipes en poste dans les établissements les plus sensibles offre plus de garanties d'efficience dans la mise en œuvre des réformes. La fermeté manifestée par les rectorats vis à vis des mouvements sociaux contestant la réforme de l'éducation prioritaire en est la parfaite illustration (on imagine mal un contractuel ou un néotitulaire s'engager dans une grève de la faim de plus de 15 jours, comme au collège Bellefontaine de Toulouse, pour obtenir de rester en éducation prioritaire). Le recrutement sur profil des enseignants, la future réforme de leur évaluation, les fonctions de coordonnateurs, les primes diverses (IMP)...autant de mesures difficiles à faire accepter à des salles des professeurs aguerries.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.