Conseil de discipline: échec et mate?

Participer à un conseil de discipline est de l'ordre de l'exceptionnel pour un enseignant. Mais dans les établissements sensibles et en particulier dans les collèges, l'exceptionnel peut parfois devenir assez routinier.

Participer à un conseil de discipline est de l'ordre de l'exceptionnel pour un enseignant. Mais dans les établissements sensibles et en particulier dans les collèges, l'exceptionnel peut parfois devenir assez routinier.

Épreuve commune

Cet événement n'est pas simplement une épreuve pour l'élève-prévenu, il l'est de fait pour tous les participants. Pas moins de neuf adultes y siègent (Le chef d'établissement, son adjoint, un conseiller principal d'éducation, le gestionnaire, cinq représentants des personnels, trois représentants des parents d'élèves) et deux représentants des élèves. Cette mini cour de justice a par ailleurs tous les atours d'une instance démocratique car les parents, professeurs et élèves qui la composent sont élus. Cette grosse machine judiciaire impressionne, sa lourdeur fait partie du décorum. La peur qu'elle inspire dissuade bien souvent les élèves d'en arriver jusque là. Lorsqu'on est traduit devant elle, la gravité du cérémonial entraîne immanquablement une prise de conscience chez l'accusé. Combien de fois fois ai-je vu des « terreurs » fondre en sanglots ou plus sommairement laisser filer une larme vite évacuée d'un revers de main.

La présence des parents est aussi un élément fondamental. Ces parents qui bien souvent découvrent l'étendue des dégâts durant les débats. Même s'ils savent que leur enfant n'est pas un ange, l'énoncé des chefs d'accusation et surtout le détail souvent très cru des rapports d'incidents les déstabilisent autant qu'ils les humilient. Ils s'excusent d'ailleurs systématiquement au nom de leur progéniture alors même qu'ils ne sont pas directement fautifs. Mais les discours culpabilisants que l'opinion adresse régulièrement à ces familles prétendument « démissionnaires » renforcent leur sentiment de honte. Pourtant, dans la très grande majorité des cas, on ne peut que constater l'attachement de ces familles à la fois à leur enfant et à l'institution scolaire. En comparaison avec ce qu'on entend dans la bouche de certains parents des établissements de centre-ville, l'école est encore considérée comme un noble sanctuaire que l'on se doit de respecter.

Formation disciplinaire

Le conseil de discipline est également un lieu de formation accélérée pour les jeunes professeurs. Il permet d'entrevoir toute la complexité de l'univers-élève. Nul hasard dans les dérapages d'un enfant. Les circonstances familiales, sociales et psychologiques y apparaissent au grand jour, sans atour. Un élève qui dysfonctionne ne le fait jamais sans raison et sans un terreau « favorable ». La recherche de cadrage pousse souvent à franchir la ligne rouge. C'est un appel au secours autant qu'un besoin d'être entendu et rassuré. L'enfant marque ainsi son besoin d'attention, il veut sans le demander mais en le provoquant qu'on s'occupe de lui et de ses problèmes. Agir est souvent plus facile que parler. Dans la pratique quotidienne, l'oubli de cette réalité est un travers qui n'épargne aucun professeur. Prendre la vérité en plein visage en participant à un conseil de discipline est donc également bénéfique pour les enseignants. De plus, prendre le temps de discuter avec ces élèves, de les comprendre est fondamental. Cela permet bien souvent de mettre en place des mesures d'accompagnement, qu'elles soient psychologiques ou éducatives. On peut juste regretter qu'il faille parfois attendre cette ultime étape pour prendre le temps de se pencher en profondeur sur le cas des élèves les plus en difficulté.

D'autre part, l'incident grave menant au conseil de discipline met la plupart du temps en jeu un adulte et un élève, beaucoup plus rarement deux élèves. L'adulte agressé, insulté ou menacé ne l'est pas non plus par hasard. Il porte d'ailleurs toujours une part de responsabilité, essentiellement involontaire. Il faut être deux pour qu'il y ait incident. Dans mon établissement où les jeunes enseignants sont légions, ce sont eux qui sont les cibles privilégiées des atteintes relevant d'un conseil de discipline. Ils sont « nouveaux » donc à tester et manquent de l'expérience permettant de dénouer les conflits avant même qu'ils ne se manifestent trop gravement. Il est toujours plus facile d'éviter les problèmes que de s'en sortir.

Ces jeunes professeurs, pris dans la bourrasque et l'urgence du quotidien en zone difficile, oublient souvent que leur public est composé d'enfants. Ils ont trop fréquemment le réflexe de jouer d'égal à égal, considérant que l'élève relève des mêmes schémas d'action et de réflexion qu'un adulte. Il faut reconnaître que nos adolescents font tout pour effacer cette vérité sur leur condition de mineur. Pourtant, dans l'intimité du conseil de discipline, c'est bien l'enfant qui se révèle aux yeux des adultes. Ce tribunal scolaire reste avant tout une instance éducative. Alors qu'au quotidien, l'élève perturbateur est protégé par le groupe, lors de l'examen de son forfait, il se retrouve seul face à une assemblée d'adultes qui le mettent à nu.

Zep a envie de partir

On peut enfin se poser la question de l'efficacité du conseil de discipline. Elle n'est pas garantie bien sûr. Parfois, les élèves qui y sont traduits ont déjà écumé plusieurs établissements; dans notre jargon, on les appelle « les nomades ». Mais le déclic que l'on attend chez l'enfant, celui qui sera en mesure de l'orienter définitivement vers le droit chemin, peut jaillir de l'un de ces conseils de discipline. C'est une question de maturation intellectuelle et de contexte. Le discours entendu par l'enfant peut ainsi faire mouche, même s'il faut pour cela s'y prendre à plusieurs reprises.

Dans la très grande majorité des cas, l'exclusion définitive d'un établissement est une épreuve traumatisante. L'élève perd ses repères, ses amis et doit souvent quitter son quartier pour en appréhender un nouveau. Voilà pourquoi il exprime toujours son désir de ne pas quitter l'établissement. C'est d'ailleurs ce qui fonde en grande partie la dramaturgie de l'épreuve. Mais bien souvent, ce cataclysme est en fait une libération. L'élève, prisonnier de son image et de ses fréquentations, peut se reconstruire en allant ailleurs. Dans la plupart des villes de banlieue, l'établissement difficile est victime du contournement des familles maitrisant les codes. Les dérogations s'ajoutent aux fausses adresses et autres petits arrangements avec la morale républicaine. Dans le cas d'une exclusion définitive, les parents voient leur enfant quitter ce collège honni pour intégrer le collège voisin au contexte social et scolaire bien souvent plus apaisé. En poussant la logique un peu plus loin, on peut même en arriver à considérer le conseil de discipline comme une mesure salutaire de mixisation scolaire.

Échec et mate ?

Le conseil de discipline est donc l'instance suprême, il n'est convoqué que dans les cas les plus graves. Il traduit un échec, celui de l'enfant et de tous les adultes chargés de son éducation. Mais il faut parfois accepter d'échouer pour mieux rebondir. Souvent, la sanction prononcée n'est pas l'exclusion définitive, on donne une seconde chance à l'élève. Pendant sa mesure conservatoire (l'élève est exclu dans les jours qui précèdent son conseil de discipline), il a eu le temps de réfléchir à la portée de ses actes, d'en discuter avec son entourage et sa famille. Ce temps long de réflexion tranche avec l'urgence habituelle où bon nombre de dérapages sont oubliés une fois les grilles du collèges franchies. De plus, l'exemplarité d'une exclusion définitive a des conséquences immenses et difficilement perceptibles sur les autres élèves de l'établissement. Elle contribue à apaiser le climat du collège, surtout quand la décision est expliquée et comprise par toute la communauté scolaire.

Mon dernier conseil de discipline s'est terminé par un vote à l'unanimité pour une exclusion définitive, signe que même les élèves-élus avaient pris conscience de la gravité des faits. Ce fut bien un instant de tristesse, d'échec collectif et même en partie un aveu d'impuissance. L'avenir nous dira si le choc-éducatif a porté ses fruits. Ce serait évidemment bien pire de laisser faire et ainsi de renoncer à notre qualité d'éducateur prioritaire.

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