Sélectractivité du métier d'enseignant

Depuis plusieurs années, la question du manque d'attractivité du métier d'enseignant est un sujet récurrent. Dernier exemple en date, une étude du site d'emploi Jobintree qui a mis la barre très haute en affirmant sans ambages et sans grande rigueur : professeur : « un métier dont personne ne veut »

Depuis plusieurs années, la question du manque d'attractivité du métier d'enseignant est un sujet récurrent. Dernier exemple en date, une étude du site d'emploi Jobintree qui a mis la barre très haute en affirmant sans ambages et sans grande rigueur : professeur : « un métier dont personne ne veut » (voir ici ). Il est vrai que pour pouvoir attirer les lecteurs et faire parler de soi, il vaut mieux des titres tapageurs à tendance flippo-racoleuses plutôt que des « unes positives et mesurées sur l'éducation » (voir le sujet satirique d'EdukActus ici). Au delà des polémiques, que se passe-t-il concrètement sur le terrain et en particulier dans l'éducation prioritaire? Le manque d'attractivité du métier d'enseignant est-il l'ennemi de la sélectivité des candidats?

Des professeurs en difficulté pour des élèves en difficulté

Enseigner en banlieue n'a pas grand chose à voir avec le fait d'enseigner en centre ville mais c'est surtout le profil des enseignants qui y est diffèrent. Les élèves des quartiers sensibles ont en effet en face d'eux une majorité de jeunes professeurs inexpérimentés, sans formation initiale, dont c'est le premier poste et qui ignorent souvent tout de la banlieue (voir ici l'article grandir en ZEP). Le nouveau dispositif REP+ (voir ici) censé stabiliser les équipes ne concerne que 102 établissements cette année et compte tenu de la pusillanimité des moyens mis en œuvre, on peut sinon douter au moins émettre quelques réserves sur son impact.

Les contractuels y sont par ailleurs deux fois plus nombreux que partout ailleurs en France: ils représentent actuellement 20% des effectifs dans le 93 (voir ici). Ces derniers sont en CDD et peuvent décider de renoncer à tout moment à leur poste si les difficultés rencontrées sont trop grandes ou s'ils trouvent mieux ailleurs. Ce sont aussi les directions d'établissement ou les inspecteurs qui décident de les déplacer ou de ne pas les renouveler. Actuellement, en Seine-Saint-Denis, un étudiant muni d'une simple licence est immédiatement recruté compte tenu de la situation particulièrement alarmante du non remplacement des enseignants absents.

Vous avez dit attractivité ?

Ainsi, le premier effet repoussoir du métier d'enseignant réside dans l'angoisse de cette première affectation (voir ici). Dans le secondaire, le recrutement est national et destine les jeunes recrues aux zones justement les moins attractives, celles qui peinent à conserver leurs enseignants, où le turn over est très important, entrainant donc une surconsommation de nouveaux professeurs. On pense évidemment aux banlieues défavorisées en oubliant souvent qu'il existe aussi des zones rurales isolées ou periurbaines où atterrissent justement ceux qui ont voulu éviter à tout prix les académies de Créteil et de Versailles (où un nouveau professeur sur deux fait ses débuts). Ces postes excentrés n'entrainent cependant que très rarement des bonifications pour les mutations, les collègues y sont donc souvent pour longtemps (voir ici une vidéo du ministère, involontairement amusante, qui tente de valoriser ce type de postes)

De plus en plus d'étudiants cherchent à contourner cet écueil en passant les concours du privé qui permettent de rester dans sa région d'origine pour peu qu'on parvienne à convaincre un établissement de vous embaucher. L'autre astuce consiste à renoncer aux concours du secondaire pour plutôt privilégier les concours du primaire au recrutement académique. Conséquence: certaines académies, toujours les mêmes, sont en mal de candidats, entrainant de fait une baisse du niveau moyen des reçus au concours.

Le deuxième effet repoussoir réside évidemment dans les trop faibles rémunérations, surtout pour qui habite en région parisienne. Inutile de développer à nouveau cette question, c'est un fait établi. Il est d'ailleurs assez amusant de constater que la dernière revalorisation salariale a été mise en place en 2010... par Luc Chatel et qu'elle ne concernait justement que les seuls professeurs débutants (voir ici).

Sélectivité en berne

Dès lors, quand la machine à recruter s'enraye, on constate très vite ses conséquences fâcheuses sur le terrain. En septembre dernier, dans l'académie de Créteil, un très grand nombre de professeurs de mathématiques manquaient. Les postes de titulaires remplaçant (TZR) étant déjà tous utilisés, le rectorat est donc allé jusqu'à repêcher des professeurs stagiaires à qui on avait pourtant dans un premier temps refusé la titularisation. Puis, dernier recours, en particulier dans le 93, le recrutement de contractuels. Toute l'équipe des inspecteurs de mathématiques s'est attelée à la tâche et s'est transformée dans l'urgence en chasseuse de têtes. A coup d'une dizaine d'entretiens d'embauche journalier, ils ont recruté des étudiants, des ingénieurs à la retraite... L'académie voisine de Versailles a elle fait appel aux services de... jobintree (voir ici).

L'effondrement du nombre de candidats aux concours peut difficilement ne pas entrainer la baisse du niveau des recrutés. Voilà pourquoi Claude Lelièvre se trompe quand il affirme qu'il ne faut pas confondre attractivité et sélectivité (voir ici). Les deux sont intimement liés. Ainsi, au dernier concours du CAPES de mathématiques, 1/3 des postes n’ont pas été pourvus: 1210 postes, 817 admis. Les jurys ont considéré que le niveau des prétendants n'était pas suffisant. On peut comprendre que les inspecteurs qui sont membres de ces jurys n'aient pas très envie de se tirer une balle dans le pied en recrutant des enseignants au niveau insuffisant, dont ils devront ensuite assurer l'encadrement pour de très nombreuses années.

En finir avec le zéro éliminatoire ?

L'année dernière, au concours de recrutement des professeurs des écoles, une polémique était née de la prolifération inhabituelle de zéro (voir ici). Cette note est éliminatoire et prive de facto les étudiants de la course au concours, quels que soit par ailleurs leurs autres résultats. Ce zéro éliminatoire n'était auparavant utilisé que dans le cas d'une absence. Il est devenu une sécurité pour les jurys en même temps qu'un mini acte de résistance feutrée. Qu'en sera-t-il cette année pour les candidats? Compte tenu des mouvements de grève qui se sont multipliés dans le 92 et le 93, en premier lieu pour des raisons de baisse d'heures d'enseignement mais aussi à cause d'un très grand nombre de non remplacements d'enseignants (voir ici), la pression est forte et la récolte se doit d'être très bonne. Malgré la mise en place exceptionnelle de deux concours de recrutement cette année, la situation demeure particulièrement tendue dans l'académie de Créteil où les candidats pour devenir professeur des écoles ne se bousculent pas au portillon. Il y a donc fort à parier que des consignes vont être données aux Inspecteurs (IEN) de ne surtout plus mettre de zéros éliminatoires.

L'avantage serait alors double, on n'entendrait plus parler de baisse du niveau des candidats et en plus on aurait des postes pourvus. Par contre, ces « mauvais élèves » choisiront leur poste en dernier et iront immanquablement dans les établissements les moins attractifs. Pour parfaire le tableau, il faut savoir que si ces candidats sont jugés d'un niveau insuffisant pour intégrer la fonction publique, ils seront probablement engagés, peu après la rentrée, en tant que contractuels pour combler les vides.

 

Au moment où chacun s'interroge sur les raisons qui peuvent expliquer que notre système éducatif crée et amplifie les inégalités scolaires en recoupant les inégalités sociales, cette question de la sélectivité de nos enseignants doit être beaucoup plus sérieusement prise en compte (à ce sujet, les dernières propositions de Terra Nova apparaissent bien dérisoires). Revaloriser un métier qui n'attire plus ni intellectuellement ni socialement en augmentant les salaires des enseignants doit devenir une priorité. Geler le revenu des professeurs ou même revenir sur les promesses d'embauche pour éviter de creuser la dette de l'état ne peuvent se justifier si dans le même temps la dette éducative s'amplifie.

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