Une décharge électrique

Le 23 octobre dernier, lors d'un entretien à l'Assemblée Nationale sur le projet de la loi de finances pour 2014 (vidéo ici), le ministre de l'Éducation nationale a fait part de son projet de décharge de service pour les enseignants en zone d'éducation prioritaire. "Ce que font les enseignants dans l'éducation prioritaire pour la Nation est considérable or il n'y a pas une heure de décharge !" a-t-il déploré. Bonne nouvelle, donc ? Ca dépend pour qui.

Le 23 octobre dernier, lors d'un entretien à l'Assemblée Nationale sur le projet de la loi de finances pour 2014 (vidéo ici), le ministre de l'Éducation nationale a fait part de son projet de décharge de service pour les enseignants en zone d'éducation prioritaire. "Ce que font les enseignants dans l'éducation prioritaire pour la Nation est considérable or il n'y a pas une heure de décharge !" a-t-il déploré. Bonne nouvelle, donc ? Ca dépend pour qui.
    
Deux jours plus tard, le Figaro (voir ici) a une interprétation étonnante de la mesure et titre : « ZEP : Peillon veut moins d'heures pour les profs » et enfonce le clou en ajoutant : « Le ministre de l'Éducation prévoit de réduire le temps de travail des enseignants affectés en zone d'éducation prioritaire ».
Du côté des enseignants en ZEP, on ne peut évidemment pas faire la même analyse. Décharger les professeurs qui y exercent, ce n'est pas synonyme de baisse du temps de travail, bien au contraire.
Dans nos statuts et dans les faits, une heure face à une classe n'équivaut pas à une heure entre adultes. La règle en vigueur est  qu'une heure-classe correspond à deux heures sans classe. Faire baisser notre temps de service reviendrait donc à augmenter notre temps de présence obligatoire au sein de l'établissement. Pourquoi dès lors se féliciter de l'annonce du ministre ?
Ce serait d'abord reconnaître la pénibilité et la spécificité de notre mission « d'éducateur prioritaire ». Ce serait, ensuite,  prendre enfin en compte l'avis unanime de tous les acteurs de l'Éducation nationale qui demandent en effet depuis des années qu'on puisse aménager des temps d'échanges, entre adultes, pour coordonner et rationaliser les actions.

What is worth doing is worth doing well
    De fait, dans les établissements, personne ne sait vraiment ce que fait l'autre. Aucun temps n'est prévu pour échanger avec ses collègues. Tout le monde travaille côte à côte et ne se parle qu'entre deux portes, au détour d'un couloir ou le temps d'une récréation. Les cas des élèves en difficulté ou au contraire de ceux qui sont dans une spirale vertueuse ne sont institutionnellement et collectivement abordés que lors des conseils de classe, soit trois fois par an et à marche forcée. Tout ceci conduit à bricoler. Pour éviter de mal faire son travail, les équipes éducatives multiplient les réunions sur le temps de midi et après la fin des cours, en complet bénévolat. On s'envoie 50 mails pendant le week-end et au final on ne décroche jamais. Les jeunes professeurs, majoritaires dans ces établissements, ne comptent d'ailleurs pas leurs efforts. Lorsqu'ils débutent, ils s'économisent rarement et veulent avant tout bien faire. Mais l'épuisement guette. Les  professeurs en ZEP subissent ainsi une double peine : les heures y sont plus éprouvantes mais il faut pourtant en faire plus qu'ailleurs. C'est aussi ce qui explique qu'un enseignant sur 4 quitte la Seine Saint-Denis chaque année. C'est une forme de travail empêché. L'urgence permanente nous empêche en effet de mener à bien nos missions et rien n'est fait pour nous permettre d'y parvenir.    
    En donnant du temps aux professeurs pour se concerter, on gommera ainsi une anomalie majeure, celle qui consiste à travailler sur de l'humain mais de façon cloisonnée. Imaginez un hôpital où un polytraumatisé arriverait aux urgences et passerait par toutes les spécialités mais sans qu'aucun service ne communique avec les autres. Difficile de poser un diagnostic, de mettre en place un protocole et donc d'envisager la guérison. Les principales victimes de cette incroyable incohérence sont les élèves. Le manque de concertation entre adultes les pénalise terriblement. Un enfant qui va mal ou qui est en échec doit pouvoir faire l'objet d'une prise en charge intelligente et donc concertée. Inversement, le professeur qui voit un élève difficile s'épanouir dans son cours doit aussi pouvoir le dire à ses collègues. Les échanges d'information, les stratégies, la pédagogie ...tout est plus efficace quand les adultes agissent de concert.
    Les bénéfices de ces mises au point régulières profiteront aussi aux jeunes professeurs. Les échanges de pratiques ou les conseils seront plus fréquents et éviteront à de nombreux personnels de « couler » et de n'avoir comme seul horizon que la mutation ou pire la démission.
    Ce besoin de temps partagé est d'ailleurs une des demandes qui ressort, sans surprise, des consultations menées durant la première semaine du mois d'octobre auprès des professeurs exerçant en ZEP. Les chefs d'établissement le savent aussi très bien car ils n'arrivent que très rarement à réunir tout le monde au même moment. Ce constat aporétique s'est d'ailleurs magistralement vérifié à l'occasion de cette concertation, qui s'est faite lors d'une « demi-journée banalisée » c'est à dire qu'on a dû fermer les établissements aux élèves pour pouvoir échanger collectivement.

« déshabiller les uns pour habiller les autres »?

    Pour le moment,Vincent Peillon n'a fait qu'acter le principe de cette décharge. Il l'avait déjà évoqué lors de son premier passage à Mediapart, en octobre 2012 (voir ici), puis à nouveau en juillet dernier (voir ici). Après la demi-journée de concertation, les assises académiques viennent de prendre le relais et se termineront au début du mois de décembre. D'ici janvier, Vincent Peillon annoncera ses « premières orientations » pour une application effective à la rentrée 2014. La grande inconnue autour de cette décharge reste son volume. Une heure serait une injure (voir ici), cela reviendrait à  augmenter le temps de travail car on ne peut pas légalement refuser la première heure supplémentaire. Deux heures pour tous sans distinction seraient donc un minimum, trois heures seraient souhaitables, en particulier pour les professeurs principaux.
L'autre question est de savoir comment il compte financer cette mesure. Le diagnostic qui sert de base aux assises actuelles pointe « le surcoût » des ZEP (voir ici) et le fait qu'elles sont trop nombreuses. Les principes seraient donc une fois de plus le redéploiement et la concentration des moyens existants sur un nombre toujours plus resserré d'établissements. En écoutant très attentivement le discours du ministre, on peut deviner où il veut en venir précisémment : ce qui est certainement dans la ligne de mire, ce sont notamment les « heures de première chaire* » des professeurs du lycée ou bien le temps de service de tous les enseignants hors-ZEP :

« Le système éducatif prévoit des décharges de service, reconnaît la pénibilité – un critère d’excellence, paraît-il, dans l’éducation nationale… – mais, très curieusement, celle-ci n’est pas reconnue pour les enseignants qui s’occupent des élèves dans les quartiers les plus difficiles »....
« dans des lieux dits d’excellence, on obtient très facilement une décharge de service. Quel curieux pays, je le répète, que le nôtre : qui peut considérer que les choses marchent telles qu’elles doivent marcher ? Il ne s’agit pas de déshabiller les uns pour habiller les autres, mais il y a tout de même là un impératif de justice, un impératif de reconnaissance, corollaire de l’objectif impérieux de faire réussir tous les élèves » (voir texte intégral ici)

    Vincent Peillon fait donc le pari au mieux de ne pas améliorer, au pire de dégrader les conditions d'exercice d'une très grande majorité des enseignants pour permettre à une minorité exerçant dans les « établissements les plus difficiles» de bénéficier de décharges. Prendre les décharges de ceux qui ont plus pour les donner à ceux qui ont moins. Ce serait un calcul plutôt adroit, très « refondation dans la justice », car si Paul se plaint, on l'accusera de ne pas vouloir qu'on habille le pauvre Pierre. Mais même au nom « d'un impératif de justice », une mesure qui alourdit et détériore à nouveau les conditions de travail des enseignants risque d'agir telle une "décharge" électrique, et donc de hérisser la profession, un peu comme pour les rythmes.

*Les décrets 50-581 et 50-582 stipulent que les professeurs enseignant 6 h et plus en première et terminale et post-bac sont professeurs de première chaire et que leur service est diminué d’une heure.

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