Hamon et la circulaire qui ne tourne pas rond

Benoit Hamon vient de conclure la refondation des ZEP par une circulaire qui entérine une série de décisions importantes (voir ici). En respectant l'esprit des assises de l'éducation prioritaire puis des annonces de Vincent Peillon et de Jean-Paul Delahaye, le nouveau ministre s'est placé, comme annoncé, dans les pas de son prédécesseur (Voir "Hamon avis, ça ne va pas changer grand chose").

Benoit Hamon vient de conclure la refondation des ZEP par une circulaire qui entérine une série de décisions importantes (voir ici). En respectant l'esprit des assises de l'éducation prioritaire puis des annonces de Vincent Peillon et de Jean-Paul Delahaye, le nouveau ministre s'est placé, comme annoncé, dans les pas de son prédécesseur (Voir "Hamon avis, ça ne va pas changer grand chose"). Cependant, les arbitrages et détails de cette circulaire sont marqués par une orientation originale qui ne manque pas de faire grincer certaines dents.

 

La circulaire parue le 4 juin a été écrite par Benoît Hamon, ce qui en soit revêt un caractère assez exceptionnel puisqu'habituellement c'est le directeur générale de l'enseignement (DGESCO) qui s'en charge. Mais la démission impromptue de Jean-Paul Delahaye et son remplacement dans l'urgence par Florence Robine ont obligé le nouveau ministre à mettre lui-même les mains dans le moteur. Ce genre de péripétie vient d'ailleurs de se reproduire avec cette fois ci la démission d'Alain Boissinot, président du CSP (conseil supérieur des programmes), à la veille de rendre officielle la nouvelle mouture du très polémique socle commun et bien avant d'avoir terminé sa mission première liée à la réécriture des programmes. C'est apparemment la soudaine crispation d'un syndicat (voir ici), l'UNSA, plus habitué à la négociation et principale centrale syndicale des chefs d'établissement (le SNPDEN) qui a décidé ce haut fonctionnaire à démissionner. Le départ de Vincent Peillon a semble-t-il privé ce syndicat d'une oreille attentive. Il garde néanmoins de fidèles relais au sein du monde journalistique et parmi les chroniqueurs éducations.

Il n'est pas évident de mener à bien une refondation lorsque les ingénieurs-architectes ont décidé de quitter le chantier avant le début des travaux. Pour Benoit Hamon qui n'est pas, à proprement parler, un spécialiste des questions d'éducation, c'est une vrai tuile.

Dès lors et sans que l'on sache vraiment si le nouveau ministre de l'éducation a été nommé pour renouer avec le monde enseignant et en particulier son syndicat majoritaire, le SNES, ou si c'est sa nomination contestée et son obligation à gérer en urgence de multiples dossiers brûlants qui l'ont obligé à s'en rapprocher, force est de constater que ses arbitrages visent clairement à se concilier la majorité du monde enseignant, au risque de se mettre à dos le camp minoritaire mais influent des « réformateurs ».

La circulaire sur l'éducation prioritaire s'inscrit dans ce contexte difficile. Les grandes lignes du projet de Vincent Peillon ((pour lesquelles je renvoie à certains de mes précédents articles) sont respectées mais les conditions d'application sont assouplies.

La circulaire confirme que le niveau d'exigence est maintenu ("Vous êtes en ZEP monsieur, pas à Henri IV !").

La pondération est accordée ("De la pondération, monsieur Peillon").

Une formation spécifique et obligatoire ainsi que son pilotage par l'inspection est actée ("grandir en ZEP").

Des mesures pour assurer la stabilité des équipes sont mises en œuvre ("En ZEP, déprime sur des primes").

 

On retrouve au final un schéma assez similaire à celui accompagnant le nouveau décret d'application de la réforme des rythmes. Car si ces mesures sont un encouragement et une vraie reconnaissance des difficultés particulières liées à la scolarisation et à l'enseignement dans les établissements prioritaires, on ne peut que regretter leur manque d'amplitude qui risque en particulier de rendre inopérante la pondération accordée, mesure pourtant emblématique ("Une décharge électrique"). Le risque est alors le même que pour le sous financement du périscolaire en maternelle et élémentaire: faute de moyens, les aménagements conduisent à nier le fond même de la réforme ("Le petit paquet de Vincent Peillon").

 

Actuellement, les rentrées 2014 sont préparées dans les établissements préfigurateurs REP+. Presque systématiquement, les équipes de direction ont fait le choix d'inscrire 1h30 de « concertation » dans les emplois du temps des enseignants. Or, la circulaire précise que ces temps n'ont pas « vocation à se traduire par une comptabilisation ». De fait, pour les enseignants, cette heure et demi de pondération est au contraire une reconnaissance du travail supplémentaire réalisé auparavant bénévolement dans ces établissements. Ils sont donc en majorité opposés au fait qu'elle donne lieu à des obligations supplémentaires inscrites d'autorité dans leur emploi du temps. L'ambivalence de la formulation laisse libre court à ces deux interprétations, là où une circulaire aurait du clarifier définitivement le débat. L'arbitrage se fera donc en fonction des rapports de forces locaux entre équipes enseignantes et équipes de direction. A moins que le décret spécifiant les obligations de service de chacun, annoncé courageusement par Benoît Hamon pour cet été, ne vienne définitivement trancher la question. Cette mesure, pourtant pierre angulaire de la réforme de l'éducation prioritaire, semble dès lors mal engagée. En outre, la pondération d'une heure trente paraît bien dérisoire, entrainant une crispation là où il aurait fallu un consensus. Trois heures de pondération auraient effectivement permis concertation entre collègues et reconnaissance du travail supplémentaire déjà effectué dans les établissements les plus difficiles.

 

On le voit bien, refonder l'éducation nationale, premier budget de la nation et premier employeur de France, en cherchant parallèlement l'équilibre budgétaire, relève de la gageure. Afficher des objectifs ambitieux tout en étant incapable de les incarner par des mesures financées entraine fatalement la déception. Dès lors, il s'agit de parer au plus pressé et surtout d'éviter que la déception ne se transforme en colère. Benoit Hamon s'y emploie... avec pondération!

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