Refondation de l'école : une déception à la hauteur des espérances

Jeudi 13 février 2014 est un jour de grève dans de nombreux établissements franciliens. Cette mobilisation risque d’être particulièrement bien suivie, spécialement dans les établissements les plus sensibles de la banlieue parisienne. De nombreux journalistes pointent très justement le paradoxe : alors que Vincent Peillon « met le paquet » sur sa refondation de l’éducation prioritaire, les acteurs des ZEP l’éconduisent et décident de se mettre en grève. Paradoxe? Pas vraiment.

Jeudi 13 février 2014 est un jour de grève dans de nombreux établissements franciliens. Cette mobilisation risque d’être particulièrement bien suivie, spécialement dans les établissements les plus sensibles de la banlieue parisienne. De nombreux journalistes pointent très justement le paradoxe : alors que Vincent Peillon « met le paquet » sur sa refondation de l’éducation prioritaire, les acteurs des ZEP l’éconduisent et décident de se mettre en grève. Paradoxe? Pas vraiment.

Com à tous les étages


    Lorsque les établissements ZEP du 92 se sont mis en grève il y a quelques semaines (voir ici et ), les commentateurs, à l'image de Marc Douaire, ont laissé sous entendre qu'il était pourtant légitime de prendre aux « privilégiés » des Hauts de Seine pour donner aux pauvres de Seine-Saint-Denis. Ce dernier, président de l'observatoire des zones prioritaires, le dit lui même : « 31 ZEP dans les Hauts-de-Seine, c'est trop » (voir ici). Or, dans le 92 comme ailleurs, les conditions d'exercice du métier peuvent être extrêmement difficiles (Gennevilliers, Colombes, Nanterre...). Enlever des moyens à des établissements déjà en équilibre précaire ne peut causer que colère et incompréhension.
    Souvenons-nous, le gouvernement a déjà dû reculer face à la fronde des professeurs de CPGE (voir ici). Il ne peut pas à nouveau renoncer à prendre des moyens là où ils existent encore, c'est à dire précisément dans ces établissements. Pour faire passer la pilule, l'argument est toujours le même: « l'exigence de justice est au cœur de la politique d'éducation » du gouvernement. Le teasing gouvernemental a de fait été mené à grands renforts de déclarations volontaristes depuis plusieurs mois : « pour l’éducation prioritaire, on va mettre le paquet, […] changer d’échelle, […] mettre tout sur la table, […] créer des mesures d’une ampleur inédite... ». Les premières annonces ont d’ailleurs été saluées par une quasi unanimité syndicale et journalistique (voir ici).

    Face à la grève d'aujourd'hui, certains journalistes peuvent toujours suggérer que les professeurs, éternels insatisfaits, en veulent toujours plus. Comme le fait remarquer E. Davidenkoff (voir ici), les mobilisations du mois de février sont un classique, une tradition saisonnière accompagnant les annonces de moyens pour la rentrée suivante : « les mouvements de protestation liés aux moyens naissent souvent en hiver pour s'épanouir au printemps ». Les enseignants se mettraient donc en grève par tradition ou réflexe  naturel. Même une politique socialiste empreinte de « justice » ne serait pas en mesure d'empêcher les professeurs de renoncer à cette joie de perdre des journées de salaire et de priver les enfants de leurs cours. D'ailleurs, à en croire le ministère : « aucun collège de l'éducation prioritaire ne verra sa dotation baisser ». Autrement dit, circulez, il n'y a rien à voir !
    Alors, définitivement, pourquoi cette mobilisation ?


 
L'envers du décor


    Et bien tout simplement parce que les beaux discours ne se vérifient pas sur le terrain, pas même pour les plus « favorisés » des établissements défavorisés.
    Jeudi 6 février, 16 établissements ont débrayé dans le 93, parmi lesquels une majorité d'ECLAIRS (les 300 établissements les plus difficiles de France) non retenus pour expérimenter le nouveau dispositif REP+. Ils marquaient ainsi leur déception de ne toujours pas pouvoir exercer leur métier dans des conditions convenables. Ils voulaient aussi dénoncer des choix arbitraires annoncés par les recteurs et rectrices des différentes académies. Aucun critère objectif n’a en effet été avancé pour le choix des REP+, les principaux des établissements choisis ayant été prévenus et consultés quelques jours avant l'annonce des heureux élus, alors que ceux des autres établissements n'avaient même pas été entendus. Le directeur académique du 93 (voir ici) s'est risqué à évoquer un choix guidé par « les difficultés sociales des familles », mais ce ne sont pas les six établissements affichant les CSP (classes socio-professionnelles) les plus défavorisées qui ont été choisis (Aulnay- sous-bois, voir ici, ne compte aucun REP+, pour ne citer que cet exemple). Dans tous les cas, le fait que seulement six collèges du 93 soient considérés comme prioritaires fait sourire (ou pleurer si on y exerce ou si on y scolarise ses enfants).

    Mais le plus inquiétant, c'est que même dans les établissements REP+, le compte n'y est pas non plus.
    Au collège Jean Zay de Bondy, qui fait partie des six établissements choisis pour expérimenter le nouveau dispositif dans le 93, des enseignants étaient en grève dès jeudi dernier et le seront à nouveau aujourd'hui. Ils ne comprennent pas pourquoi leur DHG baisse de 28h, alors même qu’ils seraient censés récupérer les moyens « saupoudrés » ailleurs. Les heures accompagnant la mise en place d’une décharge d’1h30 manquent à l'appel. Les collègues se préparent donc à devoir assumer des heures supplémentaires, faute de professeurs nommés en nombre suffisant pour encaisser la baisse du temps de service. La pondération n’aurait dès lors plus rien à voir avec une décharge de cours puisqu’elle serait compensée par des heures supplémentaires. Cette situation rendrait totalement mensongère la mesure emblématique de la refondation de l’éducation prioritaire: les professeurs continueraient à assurer toujours autant d’heures face à des élèves difficiles, mais ils devraient en plus se concerter au minimum 1h30 par semaine, après les cours. Au collège Desnos d'Orly, nouvellement REP+, 57 heures seraient nécessaires pour permettre au niveau dispositif de pondération de fonctionner normalement l'année prochaine. La direction académique n'a donné que 28 heures... On ne reconnaît dès lors plus la pénibilité du travail de ces enseignants, on les force simplement à travailler plus.

Municipales et Grand Paris en vue ?
    

   Ce ne sont pas non plus systématiquement des établissements localisées dans des villes stratégiques en vue des élections municipales qui ont été choisis. Même si trois REP+ sont donnés à des villes dirigées par le PS (Aubervilliers, Clichy-sous-Bois et Bondy) et trois à des communes convoitées par la majorité (Stains, Bobigny et Saint-Denis), des villes comme Epinay-sur-Seine (Yannick Trigance, secrétaire national adjoint à l’éducation au PS y est candidat) ou Montreuil (Razzy Hamadi, député, également candidat) qui comptent des établissements ECLAIRS n'ont pas été retenues dans la short list. Ces mêmes candidats ont du coup signé un document sous l'égide de Claude Bartolone pour faire part de leur déception (voir ici). Drôle de situation où des élus PS demandent à un ministre PS « des moyens adéquats et suffisants » afin de mettre discours et actions en cohérence. Un Claude Bartolone, candidat à la présidence du Grand Paris en 2016, ne peut évidemment pas prendre le risque de perdre pied dans le 93, en acceptant sans réagir de voir se paupériser un peu plus les établissements du département.

REP+ de docilité ?
    

    Ces différents éléments permettent dès lors de faire une hypothèse. Et si ce n’étaient pas les établissements qui en avaient le plus besoin qui sont passés dès cette année en REP+ ? Je précise tout de suite que toutes les ZEP ont évidemment besoin de moyens (sans même parler des établissements non classés qui souhaiteraient et mériteraient de le devenir, voir ici).
    Prenons l’exemple du collège Desnos d’Orly. Il fait figure de miraculé. Il est en effet le seul établissement du Val de Marne à bénéficier de la classification REP+. Pourtant, pas très loin de là, on trouve des communes tout aussi défavorisées comme Vitry ou le Kremlin-Bicêtre. Mais cet établissement apparait comme un « modèle » aux yeux de l'institution depuis longtemps. Dans ce collège, les dispositifs ECLAIR (voir en particulier l'article de Lucie Delaporte ici) et Ambition réussite installés par la précédente majorité se sont mis en place, sans véritable difficulté. Des préfets des études y exercent et le dépassement de fonction y est devenu la norme. Le journal Le Monde a d'ailleurs consacré un article au collège au titre évocateur : «On est flic, assistant social, parent, psychologue… et il nous arrive d'être enseignant! » (voir ici). On peut par exemple y trouver un professeur des écoles qui enseigne à l’année les mathématiques à une classe de 6e, ou un professeur d’histoire-géographie qui assure des cours de français si le collègue co-intervenant vient à s’absenter. En novlangue politiquement correcte on parle alors de « liaison CM2/6e » et de « travail en interdisciplinarité ». En son temps, la droite préférait elle aussi expérimenter la déréglementation dans quelques établissements défavorisés avant de chercher à l’étendre à tout le système. On parle alors « d'autonomie » ou « d'innovation pédagogique ». Mais ces glissements témoignent d’un dévoiement certain des fonctions de professeur.


    Cet après midi, dans les rues de Paris, on trouvait des professeurs déçus, mais pas forcément tous pour les mêmes raisons: que l'on enseigne l'an prochain en REP+, en simple ZEP, en collège lambda, chacun sait qu'en l'état actuel des choses, le métier risque d'être encore un peu plus difficile dans la région parisienne, faute de vrai changement.
    Dans le même temps, la signature mercredi 12 février du nouveau statut des enseignants permet à nos représentants politiques et syndicaux de sauver les apparences d’une concertation constructive, mais sur le terrain personne n'est dupe.

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