De la pondération, monsieur Peillon

  En conférence de presse jeudi 12 décembre, Vincent Peillon a confirmé la pondération des services des enseignants du premier et second degré « dans les établissements les plus difficiles ». « Ce que nous a appris Pisa c'est que dans cette école il y a beaucoup trop d'injustices ». Dans une société où les inégalités ne cessent d'augmenter, le monde de l'éducation ne fait évidemment pas exception. Cette mesure est-elle à même de changer la donne ?

 PISA suffit à la fin !

  Le constat de Vincent Peillon est pertinent. On ne peut cependant pas valider totalement la référence à l'enquête PISA. Ce championnat du monde des systèmes éducatifs est critiquable à bien des égards. Sans rejouer la controverse (voir ici), ne succombons pas à la tentation de comparer tout et n'importe quoi sans discernement. Les adolescents de Shanghai ont de meilleurs résultats en mathématiques mais le système de numération chinois n'a rien à voir avec le notre: il est bien plus facile à manipuler grâce à sa simplicité et à sa systématique. D'autre part, quel serait notre classement si seule Paris avait été évaluée? (voir ici) De plus, pourquoi ne pas comparer en même temps les taux de suicide des jeunes de 15 ans? La France serait une fois de plus distancée, par la Corée cette fois (voir ici). Enfin, dans certains pays, la fin justifie les moyens. La série « The Wire » l'avait dénoncé avec une réplique devenue depuis culte en salles des professeurs : « You don't teach math, you teach the test » (voir ici l'extrait 2, « un examen absurde »).On pourrait ainsi multiplier les exemples qui démontrent les failles de ces comparatifs mondiaux.

  Cette enquête a cependant des vertus incontestables: étant réalisée à intervalles réguliers, le recul constant de la France dans ce classement est significatif. Compte tenu des attaques subies par l'éducation nationale depuis 2002 et de la crise dont les effets pèsent en priorité sur les plus faibles, le contraire aurait relevé de l'exploit. L'étude insiste d'ailleurs très justement sur le gouffre grandissant qui sépare les publics, en fonction de leurs origines socio-culturelles (voir ici).

Pondération mode d'emploi

 Dès lors, la mesure annoncée jeudi est-elle en mesure d'inverser la tendance ségrégationniste de notre système éducatif ?

  Cette nouveauté, une pondération du service hebdomadaire pour les professeurs exerçant dans les collèges et écoles « les plus difficiles » (1h30 pour les enseignants du secondaire et ½ journée pour les professeurs des écoles), est à la fois une reconnaissance de la pénibilité du métier d' « enseignant prioritaire » et une prise en compte des préconisations des enseignants (en particulier de l'OZP). Comment seront utilisées ces décharges dans les 300 collèges et écoles les plus difficiles et pourquoi constituent-elles une petite révolution ? Voici quelques pistes: Les heures libérées par la pondération pourront en effet être utilisées de plusieurs manières.

  On imagine des conseils de professeurs de chaque classe. Chaque enseignant assisterait dans la semaine aux réunions des classes de son choix, en fonction des difficultés du moment. Le professeur principal fixerait le jour du conseil de professeurs de sa classe, coordonnerait et assurerait la continuité du travail. Pour donner du sens aux apprentissages, une réflexion sur la cohérence transdisciplinaire pourrait y être menée. D'autres membres de la communauté éducative, notamment les conseillers principaux d'éducation et les assistants pédagogiques pourraient y assister. On pourrait ainsi fixer et faire évoluer les règles de vie de classe en fonction de la conjoncture.

  On imagine aussi des conseils d'enseignement par discipline. Il s'agirait de se fixer des pratiques communes; d'harmoniser les exigences sur les contenus et les compétences attendues. Pour chaque discipline, la réflexion sur une progression disciplinaire commune pourrait être menée de la 6ème à la 3ème au collège, du CP au CM2 pour le primaire.

  Ces heures permettraient aussi d'organiser les commissions éducatives et autres entretiens individuels avec un élève et/ou ses parents. On pourrait aussi envisager l'évaluation individualisée de chaque élève. Il s'agirait de pouvoir initier un dialogue régulier, et évidemment garder la "mémoire" de son parcours scolaire de la 6ème à la 3ème pour mettre au point des stratégies cohérentes et suivre les progrès de chacun. Dans le cadre de l'aide aux devoirs, on pourrait enfin instaurer une coordination des enseignants et des personnels en charge du soutien et de l'aide individualisée.

  Avec l'instauration des cycles, la 6e vient conclure le cycle central, initié en CM1 et CM2. Ces heures faciliteraient les échanges entre enseignants du primaire et du secondaire.

  C'est enfin le rôle des formateurs et des inspecteurs qui pourrait évoluer. De l'évaluation sanction une fois tous les 4 à 10 ans, on pourrait envisager des entretiens/conseils réguliers et ainsi assurer une véritable formation continue.

  Cette mesure peut permettre de changer la façon de travailler. Décloisonner et ne plus se restreindre à une pratique « entre les murs ». Mais pour que la plus-value éducative soit vraiment significative, il faudra également restreindre le nombre d'élèves par classe, d'autant que les acteurs de terrain réclamaient trois heures de décharges. Leur demande découlait en effet des effectifs actuels (soit 24 élèves par classe). Le ministre a choisi de ne donner qu'une heure et demie, il faudra donc moins d'élèves. C'est à ce prix qu'on pourra réellement assurer la continuité et l'individualisation des apprentissages.

 Enfin, et c'est loin d'être anecdotique pour celui qui a déjà mis les pieds dans un établissement sensible, le nombre et le statut des personnels de vie scolaire, en constante régression depuis une vingtaine d'années, devra répondre aux besoins évalués par les équipes en place, de manière à pouvoir assumer efficacement la surveillance, l'accompagnement individuel des élèves et la coordination avec les enseignants.

  Au final, ces nouveaux moyens vont-ils permettre d'améliorer les conditions d'étude et d'enseignement dans les établissements les plus difficiles ? Une décharge d'1h30 peut-elle convaincre un jeune professeur de rester plusieurs années dans un établissement très difficile ? Il n'est pas évident de répondre. Même si cette mesure n'est pas au niveau de ce que les professionnels demandaient sur le terrain, elle ne peut qu'améliorer la situation des personnels et donc la prise en charge des élèves en difficulté.

 Pondération, piège à augmentation

 Cependant, les implications de cette mesure restent encore très floues et surtout le danger d'une paradoxale inflation des tâches pointe à l'horizon. Sous prétexte d'un allégement du nombre d'heures de cours, il serait facile pour un chef d'établissement de multiplier les sollicitations. Il faut donc que le ministère cadre les choses et impose des gardes fous. Le chef d'établissement doit être facilitateur et non pas dictateur. C'est aux équipes enseignantes de construire le nouveau fonctionnement avec l'aide de l'équipe de direction.

  Enfin, n'oublions pas que la pénibilité de ce travail n'est pas simplement liée aux moments passés face aux groupes-classes. Rencontrer des parents en grande difficulté, aider individuellement un élève en rupture, passer du temps dans un collège bruyant... ne sont pas des moments de récupération. Les enseignants partent de ces établissements car le travail y est trop dur, usant, accaparant. Il y a donc une nécessité absolue à installer des moments pour souffler : pouvoir s'aérer, s'ouvrir et s'enrichir à l'extérieur de l'établissement permettra de fidéliser les équipes enseignantes et en même temps d'instaurer un climat plus pacifié et bienveillant envers les élèves.

  Souvenons-nous par ailleurs que les professeurs des classes préparatoires ont été attaqués par Vincent Peillon sur le thème des heures supplémentaires : « Comment vous pouvez dire à la fois “huit heures, je ne peux pas faire plus, je suis surchargé”, et faire huit heures supplémentaires ?» (voir ici). Ne tombons pas dans ce piège en éducation prioritaire. Il faut au contraire saisir l'opportunité qui nous est offerte : celle de travailler moins face aux élèves pour travailler mieux. Mais compte tenu du gel des salaires, la tentation d'augmenter ses revenus par un recours massif aux heures supplémentaires sera grand.

 La guerre ZEP/CPGE n'aura pas lieu

  La décision de n'instaurer ce dispositif de pondération que dans une centaine d'établissements de l'éducation prioritaire à la rentrée prochaine avant de l'étendre au final à quelques 300 collèges est dommageable. Même s'il s'en défend en affirmant qu'il faut « sortir de ce débat tragique entre éducation prioritaire et classes préparatoires », le lien entre le recul de Vincent Peillon sur la réforme des CPGE et le nombre restreint d'établissements concernés par cette pondération est évident. Sa stratégie de départ, de justice républicaine, n'a pas fonctionné et il a du revoir sa copie. Il vient peut-être de comprendre qu'il ne faut pas attendre d'une corporation martyrisée depuis des lustres qu'elle se réjouisse du malheur des uns même si c'est pour faire le bonheur des autres. Accepter de baisser le salaire de professeurs « privilégiés » des classes préparatoires pourrait faire jurisprudence. Pourquoi ne pas ensuite baisser le salaire des professeurs du collège au profit de ceux du primaire, notoirement sous payés ?

  Au final, acter le principe de temps de concertation dans les établissements difficiles pour permettre de mieux accompagner les élèves en difficulté est une très bonne chose, même si la mesure devrait toucher davantage d'établissements. Les élèves en difficulté sont présents sur l'ensemble du territoire. Ce qui est bon pour les élèves en ECLAIR n'a aucune raison de ne pas être généralisé à tous les établissements qui en ont besoin. Mais cela sera possible le jour où les dirigeants politiques seront assez courageux pour mettre de vrais moyens supplémentaires dans l'éducation nationale.

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