ZEP : «des mesures d'une ampleur inédite»?

Plus d'un an et demi après l'arrivée au pouvoir de François Hollande, Vincent Peillon dévoile ses mesures concernant l'éducation prioritaire. L'éducation et plus largement la jeunesse constituaient la priorité du nouveau gouvernement: on se souvient notamment de l'annonce des 60 000 postes. Ces promesses peuvent aujourd'hui être jugées à l'aune des premières mesures concrètes qui ont déjà filtré du conseil des ministres de mercredi matin. C'est bien déception qui risque de rimer finalement avec refondation.
 
François Hollande l'affirmait mardi lors de sa conférence de presse : « L’idée est simple : rendre plus attractifs pour les enseignants les postes dans les territoires qui concentrent le plus de difficultés, stabiliser les équipes ». On peut d'ores et déjà affirmer que les mesures annoncées n'inverseront pas la tendance. Les professeurs continueront à ne faire que le minimum d'années possible dans l'éducation prioritaire. Dès qu'ils auront les points nécessaires pour partir, ils partiront.

Pourtant, au moment de l'élection présidentielle, les candidats et en particulier François Hollande avaient été avertis de l'urgence de la situation dans les établissements sensibles. Après 10 années de réformes catastrophiques (assouplissement de la carte scolaire, renforcement des pouvoirs des chefs d'établissement, suppressions de postes et arrivée massive de contractuels et  de néo-titulaires dans les établissements les plus difficiles...), les professeurs les plus motivés et parfois en poste depuis des années envisageaient, découragés, de quitter ces zones d'éducation prioritaire (voir ici). Ce ne sont pas les mesures envisagées qui changeront la tendance.

François Hollande a pourtant confirmé mardi que « des mesures d’une ampleur inédite seront prises pour améliorer leurs conditions de travail, leurs rémunérations et leurs perspectives de carrière ». Cette déclaration ne résiste malheureusement pas à l'analyse.

Seulement 6% des élèves concernés
Tout d'abord, au delà des effets d'annonce et de communication, les mesures doivent être mises en perspective avec le nombre d'établissements concernés :100 collèges à la rentrée 2014 (même si le ministre s'en défend, c'est son recul stratégique face à la mobilisation des professeurs de classes préparatoires qui explique ce si petit nombre) ; 350 à terme, alors que la France en compte plus de 5000. Ce sont donc 50 000 collégiens d'abord puis 142 000 à terme qui seront ciblés. La France en compte 2 588 613 !
Dans le primaire, 100 000 élèves en 2014, 351 135 à terme pour 5 810 779 élèves en tout.
On est bien loin des 20 % d'élèves scolarisés actuellement en ZEP et des 25% d'élèves en grande difficulté scolaire dont la présence n'est par ailleurs pas restreinte aux seules ZEP (voir ici).

Sur les conditions de travail :
La pénibilité des heures de cours est certes reconnue: la pondération de 1,1 constitue un geste appréciable mais insuffisant car elle ne permettra pas réellement d'alléger la charge de travail dans les établissements les plus difficiles. Concrètement, les professeurs bénéficieront d'1h49 en moins par semaine (1h30 pour un agrégé). Ce n'est pas une baisse du temps de travail comme l'affirmait le Figaro (voir ici), bien au contraire, c'est du temps dégagé pour travailler autrement et collectivement. A l'école primaire, cela permettra par exemple aux enseignants de tout simplement se réunir régulièrement. Cette baisse du temps d'enseignement sera largement compensée par des réunions dont on sait qu'elles dépasseront allègrement les presque deux heures de « décharge ». Vincent Peillon l'avoue lui-même, cela permettra de : « travailler en équipe et développer les relations avec l’élève et sa famille ». La nouveauté réside dans le fait de ne plus faire ce travail bénévolement et dans l'urgence comme auparavant.

Par ailleurs, Un « plan spécial de formation » doit permettre de mieux armer les enseignants pour faire face à des publics majoritairement privés de culture scolaire. Cette promesse est intéressante, mais il est encore trop tôt pour en évaluer l'ampleur et donc l'efficacité.

L'amélioration des rémunérations :
C'est très certainement sur ce point que le manque d'ambition de la « refondation » est criante. Le communiqué du conseil des ministres annonce aujourd'hui en grande pompe le « doublement de l'indemnité ZEP ». De 96 euros, on passerait ainsi à 192 euros, la belle affaire ! On oublie en outre de dire que cette mesure supprimerait l'actuelle « indemnité à part modulable » mise en place par la droite et décernée à la discrétion du chef d'établissement (voir ici). Celle-ci s'élevait à 500 euros en moyenne par an (avec une modulation de 400 à 2400 euros). Un professeur « moyennement apprécié » par son chef d'établissement touchait donc 138 euros de prime par mois. Il touchera 54 euros de plus avec la refondation mais sans être obligé de faire des risettes à la direction. On ne parvient pas à croire que cette prime puisse convaincre qui que ce soit de persévérer en éducation prioritaire. Sans compter que ces zones sensibles sont exclusivement situées dans les banlieues des grandes agglomérations et qu'il est donc très onéreux de s'y loger et plus largement d'y vivre. Beaucoup d'enseignants font déjà le choix de migrer vers la province pour moins souffrir de l'érosion de leur pouvoir d'achat.

L'amélioration des perspectives de carrière :
« Enfin, quant au déroulement de carrière, le fait d’avoir exercé en éducation prioritaire constituera un critère d’éligibilité au grade à accès fonctionnel en cours de définition. »  Sur ce point, les choses ne sont pas encore très claires. Mais compte tenu du jeune âge des professeurs exerçant dans les eclairs, ce n'est pas vraiment le levier le plus directement efficace et persuasif. La plupart des collègues ignorent d'ailleurs qu'ils bénéficient déjà d'un bonus de 2 mois par année passée en ZEP (il faut normalement 3,5 années pour passer un échelon, ce temps est actuellement abaissé à 3 ans). Surtout, cette mesure existe déjà puisque l'exercice en ZEP permet l'accès préférentiel à la « hors-classe » (voir ici).

On l'aura compris, l'éducation nationale ne fait pas exception, elle aussi fait les frais de la rigueur budgétaire. Au delà des beaux principes énoncés pendant la campagne présidentielle pour obtenir, entre autres, les suffrages des enseignants, la timidité des mesures concernant l'éducation prioritaire nous ramène à la réalité. François Hollande déclarait hier que « l'école c'est la République et la République, c’est notre héritage mais c’est aussi notre avenir". Il ajoutait que nous devions "faire des économies partout où elles sont possibles". Visiblement, c'est aussi possible dans l'éducation, même prioritaire.

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