Classe d'écueil

Scolariser des enfants réfugiés? L'Éducation Nationale « sait faire ». C'est par cette formule que le ministère a répondu aux interrogations légitimes concernant leur intégration au sein de l'école française, suite à l'annonce par François Hollande de l'accueil de 24 000 nouveaux réfugiés sur 2 ans. S'il existe effectivement un certain nombre de structures d'accueil pour les enfants allophones (qui ne parlent pas français), celles-ci sont déjà largement saturées et ont surtout connu une réforme en 2012 qui les a fortement déstabilisées.

Scolariser des enfants réfugiés? L'Éducation Nationale « sait faire ». C'est par cette formule que le ministère a répondu aux interrogations légitimes concernant leur intégration au sein de l'école française, suite à l'annonce par François Hollande de l'accueil de 24 000 nouveaux réfugiés sur 2 ans. S'il existe effectivement un certain nombre de structures d'accueil pour les enfants allophones (qui ne parlent pas français), celles-ci sont déjà largement saturées et ont surtout connu une réforme en 2012 qui les a fortement déstabilisées.

Les classes d'accueil (UPE2A) ou classes d'accueil pour enfants non scolarisés antérieurement (NSA), sont principalement implantées dans les grandes villes (voir ici) et en particulier dans les banlieues les moins favorisées (on en compte par exemple 60 en Seine Saint Denis contre 17 en Seine et Marne, essentiellement en éducation prioritaire). Intégrées au sein des écoles, des collèges et des lycées, elles permettent depuis de nombreuses années d'intégrer progressivement et en douceur les enfants venus de l'étranger.


Inclusion à marche forcée

Mais en 2012 une nouvelle circulaire (voir ici) a bouleversé leur organisation et leur philosophie. Cette réforme a fait disparaître le groupe classe pour privilégier une inclusion rapide dans des sections « normales ». Ironie du sort, dans la foulée de ce changement radical sortait le documentaire « La Cour de Babel » qui rencontra un réel succès. Or, dans ce film, le groupe classe est présenté avant tout comme « non-inclus » et fonctionne très bien, créant un collectif émouvant, solidaire et fraternel. En fait, certains élèves, suivant leur niveau, étaient déjà inclus en classe banale dans certaines matières mais par pur choix pédagogique. « L'inclusion existait déjà, mais elle était pertinente parce que non systématique » nous explique Charlotte, enseignante spécialisée à Paris. Même si l'on ne peut pas donner de valeur générale à cette réussite ponctuelle, le film tombait mal pour le ministère et les inspecteurs chargés de mettre en musique la nouvelle circulaire... en parfaite contradiction avec la philosophie des classes d'accueil traditionnelles, type "cour de Babel".

Début 2014, les enseignants et intervenants des classes d'accueil, fortement mobilisés contre cette nouvelle organisation (voir leur tribune dans cahiers pédagogiques), réussissaient à réunir plus de 3400 signatures contre la réforme et à obtenir le franc soutien de la réalisatrice du documentaire Julie Bertuccelli.

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Ce nouveau paradigme inclusif n'est cependant pas allé jusqu'à s'étendre aux élèves non scolarisés antérieurement (NSA). C'était concrètement inenvisageable d'imaginer des élèves ne sachant ni lire, ni écrire, ni compter, suivre, comme si de rien n'était, les cours traditionnels. Par contre, avec les élèves scolarisés dans leur pays d'origine, on applique énergiquement cette nouvelle formule. On libère ainsi des places en évitant l'encombrement, et en « fluidifiant» le parcours de l'élève, un peu comme pour les maternités modernes qui mettent les mamans à la porte 3 jours après leur accouchement. La circulaire précise que «l'objectif est qu'il puisse au plus vite suivre l'intégralité des enseignements dans une classe du cursus ordinaire ». Bien évidemment, avec les nouveaux arrivants, la pression risque de s'amplifier encore un peu plus pour pousser rapidement les élèves dans le grand bain.


Faire plus avec moins

Pour compliquer encore davantage la tâche des enseignants et des élèves, les moyens horaires ont parallèlement baissé. Auparavant, au collège, les élèves allophones suivaient 26 heures de cours avec exclusivement des enseignants spécialisés face à eux (concours+certification en français langue étrangère). Depuis la mise en place de la nouvelle circulaire, l'élève ne bénéficie plus que de 18 heures spécifiques FLE (français langue étrangère). Hormis le français, les mathématiques et l'anglais, il doit désormais suivre tous ses autres cours avec une classe ordinaire. C'est une « aberration pédagogique » nous explique Charlotte1, « dans la mesure où les emplois du temps de ces deux classes ne peuvent jamais être en cohérence ». Ainsi, l'élève allophone suit par exemple un cours sur trois en histoire géographie et un sur deux en EPS. Ce sera au mieux plus difficile que pour son petit camarade de classe français, au pire inopérant, voir contre-productif. En outre, Charlotte constate que « cette politique d'économies d'heures est particulièrement pénalisante pour les élèves les plus faibles ». Heureusement, la circulaire précise qu'« au moins une matière devra être suivie intégralement dans la classe de référence »: nous voilà rassurés.

Antoine, enseignant spécialisé en Seine Saint Denis est catégorique : "c'est injouable". Il regrette le fait que l'on ne puisse plus maintenir un an de plus un élève en classe d'accueil, même lorsqu'il a des difficultés" et ajoute :"vous imaginez, vous, débarquant en Chine: bonjour, vous étiez scolarisé en France? Vous avez dix mois pour apprendre le chinois!"

Cette mesure fait aussi le pari d'une grande adaptabilité des enseignants de classe banale. Ceux-ci se voient imposer l'arrivée de nouveaux élèves en cours d'année ou pour seulement quelques heures. Ces personnels ne sont pas formés et sont mis bien évidemment en difficulté. La mesure fait peser sur eux un « sentiment de culpabilité ». Les inspections parlent coquettement de « bousculer » les pratiques ou même affirment qu' « un travail adapté peut fort bien être mené si les enseignants repensent leurs pratiques quotidiennes et apportent des modifications à leur pédagogie » (voir ici).

Enfin, les classes d'accueil sont déjà en saturation. Il faut bien souvent attendre 3 mois pour une scolarisation effective. Les nouvelles normes d'inclusion rapide et d'alternance entre classe dite normale et d'accueil font que les seuils maximums d'élèves ne sont plus respectés. Ces derniers sont en outre très variables et inégaux d'une académie sur l'autre, il suffit de franchir le périphérique pour trouver d'un côté des classes de 20 et de l'autre de 30 élèves (académies de Créteil et Paris).

Des enseignants dessaisis

Najat Vallaud-Belkacem a précisé dimanche sur France 3 qu' « On a la chance d’avoir dans notre école française un dispositif qui s’appelle les centres académiques de scolarisation des enfants allophones (CASNAV), qui nous permet d’avoir des classes spécifiques pour accueillir ces enfants, leur faire apprendre très vite le français et un certain nombre de valeurs républicaines avant de les mettre dans des classes ordinaires. C’est comme cela que les choses vont se passer ».

Suivons l'optimisme de Mme la ministre et partons du principe qu'on va malgré tout parvenir « à leur faire apprendre très vite le français »; qui décidera si les enfants sont prêts à l'inclusion?

C'est là la deuxième évolution majeure induite par la nouvelle circulaire de 2012. La responsabilité de l'inclusion totale n'est plus du ressort des équipes pédagogiques, puisque ce sont désormais les corps d'inspection qui prennent la décision. Or, il y a évidemment fort à craindre que le contexte pousse les inspections à décider d'autorité que les anciens pensionnaires des classes d'accueil sont désormais prêts à fréquenter les classes ordinaires. Le choix de l'inclusion ne découle pas seulement d'une posture philosophique ou pédagogique nouvelle et innovante (intelligible et positive et figurant d'ailleurs comme objectif prioritaire pour les enseignants spécialisés), il est devenu un problème comptable et purement budgétaire. Ces classes coûtent en effet plus chers car elles fonctionnent à effectifs réduits (20 élèves maximum dans l'académie de Créteil).

Direction la banlieue

Autre crainte, concernant la destination de ces nouveaux élèves.

La ministre a choisi adroitement de mettre en avant l'opportunité que pourrait représenter le fait d'inscrire ces nouveaux élèves dans les communes rurales qui peinent parfois à maintenir les classes ouvertes. Mais comment ces communes qui ont déjà du mal à maintenir leurs jeunes populations, faute d'emplois suffisants, pourraient-elles avoir à en offrir à des réfugiés ? Il faudrait en plus que ce soit un nombre suffisant de familles qui viennent s'y installer pour permettre la nomination d'enseignants à temps plein. Autrement, la dispersion géographique rendra impossible ou invivable tout regroupement. Ce sont donc bien les banlieues défavorisées des grandes métropoles françaises qui vont immanquablement finir par accueillir ces populations, d'abord parce que c'est là qu'existent les structures déjà existantes et aussi parce que ce sont les seuls lieux qui peuvent mobiliser rapidement un nombre important de personnels.

« Raisonner en proportion »

Au moment où l'opinion semble enfin s'émouvoir du sort des millions de réfugiés fuyant la guerre, l'annonce de François Hollande doit être remise en perspective. Accueillir 24 000 réfugiés doit entrainer l'arrivée de 8000 nouveaux élèves allophones dans nos écoles (selon le ratio de 1 enfant pour 3 réfugiés établi par le ministère). Si l'on considère les effectifs globaux d'élèves non francophones déjà scolarisés en France (voir schéma ci dessous), les nouvelles arrivées entraineraient une augmentation de 10% par an des effectifs. Cela paraît largement envisageable pour la 6e puissance mondiale.

Les élèves non francophones depuis 2002NI_2012_les_eleves_nouveaux_arrivants_non_francophones_204438.jpg

L'insuffisance des politiques mises en œuvre par la majorité actuelle n'a finalement d'égal que la suffisance des formules utilisées pour les enrober : « assurer les meilleures conditions de l'intégration des élèves allophones arrivant en France est un devoir de la République et de son École » dit la circulaire de 2012. Les faits sont têtus et démontrent malheureusement le contraire. Détériorer l'accueil des migrants pouvait se faire auparavant en toute discrétion, mais face à l'urgence de la situation et la prise de conscience collective de la société civile, cela risque d'être de moins en moins possible. Pour preuve, le ministère de l'éducation nationale parle subitement d'augmenter les moyens dédiés aux classes d'accueil (voir ici). On ne saurait trop lui conseiller d'écouter le terrain et d'en profiter pour également reconsidérer la circulaire de 2012, afin d'accueillir correctement les réfugiés qu'elle accepte au compte goutte. Si l'effort général en reste à un niveau si peu honorable, l'histoire retiendra que la France n'est même plus ce qu'elle était déjà très modestement depuis de nombreuses années :« une terre d’asile politique […] mais pas plus ».

Nombre de demandeurs d'asile pour 100 000 habitants



1Les prénoms ont été changés, les enseignants évoquant systématiquement une pression importante de leur hiérarchie.

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