Ce n'est pas simplement la rentrée qui recule...

La polémique consternante entourant l'annonce du report de la rentrée 2014 a le mérite de nous faire détourner le regard. Pendant que les journalistes et donc l'opinion s'en donnent à cœur joie pour pointer du doigt la mesquinerie des enseignants et la couardise de notre ministre, on ne parle pas de l'essentiel : les conditions d'études des élèves et de leur réussite future, en particulier là où elles sont les plus difficiles : en éducation prioritaire.

La polémique consternante entourant l'annonce du report de la rentrée 2014 a le mérite de nous faire détourner le regard. Pendant que les journalistes et donc l'opinion s'en donnent à cœur joie pour pointer du doigt la mesquinerie des enseignants et la couardise de notre ministre, on ne parle pas de l'essentiel : les conditions d'études des élèves et de leur réussite future, en particulier là où elles sont les plus difficiles : en éducation prioritaire.

Benoit Hamon, ce « ministre des profs » (voir ici), a d'emblée placé son ministère sous le signe de la continuité (voir ici), dans le cadre de la mise en place de la refondation initiée par Vincent Peillon (voir ici). Il a aussi affirmé vouloir "faire de lutte contre les inégalités sociales une priorité" (voir ici). Dès lors, il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil, dans le détail, sur cette mise en œuvre. Un courrier interne, adressé au ministre et issu d'un des 102 établissements REP+ (voir ici), le collège République de Bobigny, permet à la fois de faire le point sur la situation actuelle et surtout de mesurer l'écart entre le discours officiel et les réalités du terrain.


Petit rappel des faits: le 16 janvier 2014, M. Peillon, alors ministre de l'Éducation Nationale, présentait la refondation de l'Éducation Prioritaire. Cette annonce a fait suite au rapport PISA 2012 mettant en évidence le lien entre inégalités sociale et scolaire et surtout la multiplication par deux des élèves très faibles dans le pays en 10 ans.
Au collège République de Bobigny, les dernières « réformes » de l'éducation prioritaire ont entrainé une perte sèche de 141 heures depuis 2007. Les documents issus des services départementaux de l'éducation nationale, permettant de préparer la rentrée prochaine, laissent perplexe la communauté éducative, et pour cause.



        M. le Ministre de l'Éducation Nationale.

Nous avons accueilli avec enthousiasme et attention les annonces de la refondation et d’un plan de 350 millions d’euros pour l'Éducation Prioritaire. Il est cependant déplorable que la proposition de l’abaissement du nombre d’élèves par classe issue des assises de l'Éducation Prioritaire et confortée par les études de Piketty et Valdenaire n’ait pas été reprise dans les différents axes de la réforme.

Aujourd’hui, en tant que ministre de l'Éducation Nationale, vous êtes chargé de la mise en œuvre de cette refondation de l'Éducation Prioritaire. Notre réseau a été choisi  par vos services pour faire partie de la préfiguration REP+, donc de démarrer cette refondation dès 2014. Or le REP + République de Bobigny, comme de nombreux réseaux REP +, ne voit pas venir dans les documents de préparation de la rentrée prochaine les moyens pour appliquer la refondation de l'Éducation Prioritaire dès 2014:

    ⁃    Dans les écoles maternelles de notre réseau, nous n’allons pas avoir de création de Très Petites Sections (TPS – de 3 ans).

    ⁃    Dans le primaire nous allons avoir seulement 2 postes de professeurs supplémentaires (1 poste et 2 demi postes) au lieu des 5 postes supplémentaires prévus pour les 5 écoles primaires de notre réseau. La brigade de remplacement des enseignants pour la mise en place des heures de concertation est insuffisante. Il y aura donc des élèves sans enseignants lors de certaines concertations avec le collège.

    ⁃    Dans notre collège, la rentrée REP + signifie : une augmentation conséquente du nombre d’élèves par classe associée à une baisse des moyens horaires, soit une baisse (du ratio Heures/Elèves) de 10 heures devant les élèves comparé à cette année 2013/2014. A cela, il faut rajouter la suppression d’un agent administratif et la volonté du conseil général de la Seine-Saint-Denis de supprimer 6 agents du service général.

    ⁃    Concernant la mise en œuvre de la pondération 1,1, elle concerne uniquement les enseignants titulaires. Les enseignants contractuels seront donc exclus de la concertation.
Cette pondération n’est toujours pas financée entièrement dans notre DHG et surtout ce n’est pas une décharge de service pour pouvoir se concerter comme les annonces la proposaient. Cette concertation sera faite en plus du service en heures supplémentaires pour la grande majorité des enseignants. En effet, nous aurons l’an prochain en moyenne 1,4 heures supplémentaires par professeur pour 1,5 h de concertation. Ce n’est pas du tout l’esprit du texte qui mettait en évidence l’importance de la concertation dans le temps de service compte tenu des difficultés d’enseignement dans ces établissements.
Cette pondération n’a visiblement pas été pensée pour une mise en place sur le terrain, elle ne tombe pas juste. Afin de la mettre en place et d'intégrer la concertation dans les emplois du temps, on nous propose de supprimer des dispositifs pédagogiques que nous avions mis en place et qui ont porté leurs fruits.

    ⁃    Le texte de référence que vous avez produit met en avant de nouvelles missions pour les REP +, missions qui apparaissent à l’ensemble des enseignants nécessaires à la réussite de tous les élèves : aide aux devoirs, soutien méthodologique, tutorat pour les élèves, D’col (voir ici), coordonnateurs, accueil, actions d’information et d’échange envers les parents d’élèves, mise en place d’un  groupe de prévention contre le décrochage scolaire (GPDS) et d’une commission de suivi des élèves en grande difficulté, co-présence des enseignants et enfin tutorat des nouveaux enseignants.
Ces missions supplémentaires nécessaires vont rester hélas pour nos élèves des incantations ministérielles puisque nous avons des moyens horaires en baisse cette année.

    ⁃    Concernant les services médicaux sociaux, il n’est pas prévu de recrutement d’un infirmier supplémentaire comme préconisé dans les textes. L’assistante sociale en poste sur notre collège (poste qui est déjà insuffisant compte tenu des situations rencontrées) aura en plus en charge les 9 écoles de notre réseau soit plus du double d’élèves par rapport à la situation actuelle.

    ⁃    L’enveloppe académique pour financer des actions pédagogiques est inexistante sur l’académie.

    ⁃    Aucune augmentation de salaire ne sera mise en place l’an prochain (même pas l’augmentation de la prime). La prime ne sera par la suite pas doublée comme cela était proposé mais augmentée de 40 à 50 euros par mois en réalité. Il nous parait évident, même si notre pouvoir d’achat a baissé de manière significative durant ces dernières années, que cela ne suffira pas à maintenir les enseignants dans ce type d’établissement.

    ⁃    La valorisation de carrière, les modalités pour l’avancement facilitées pour l’accès prioritaire à la Hors Classe, et à la classe exceptionnelle (GRAF) n’ont pas l’air d’être réellement fixées pour le moment. Des modalités semblables devaient être mises en place lors de la création des Réseaux Ambition Réussite mais cela n’a jamais été mis en pratique.

    ⁃    Les enseignants qui vont demander leurs mutations dans les réseaux REP+ auront au bout de 8 ans de service, des points de mutations inférieurs de 25% par rapport à un collège ECLAIR sur le mouvement inter-académique. Il paraît peu probable, de ce fait, que des enseignants soient intéressés pour muter dans ce type d’établissement.

M. Peillon n’a cessé de répéter sur tous les médias que les différentes réformes qui se sont succédées dans l'Éducation Prioritaire n’ont pas eu l’impact escompté car elles manquaient d’ambition. Il a ajouté que cette refondation n’était pas une réforme puisqu’elle était suivie de moyens conséquents. Nous voyons aujourd’hui que les moyens promis ne sont pas suivis d’effet.

Nous avons demandé une audience à madame la Rectrice de l’Académie de Créteil début mars, courrier qui est resté lettre morte. Nous avons été reçus à la DSDEN où l’on nous a dit que la conjoncture économique ne permettait pas de mettre en place la réforme telle qu’annoncée.

Nous vous demandons de nous recevoir rapidement afin de répondre à tous les points évoqués pour savoir si la grande refondation de l'Éducation Prioritaire est une simple réponse politique en direction des médias et des citoyens ou si vous avez l’ambition de donner réellement la possibilité à nos élèves, et à tous les élèves qui dépendent de l'Éducation Prioritaire de réussir dans l’école de la République.

Nous espérons que cette audience sera l'occasion pour nous de commencer à travailler sur ce projet.

Dans l'attente de notre rencontre, veuillez croire, Monsieur le Ministre de l'Éducation Nationale, à notre attachement au service public de l'Éducation Nationale.




                    Les personnels d'éducation du collège République de Bobigny



Le recul d'une journée de la rentrée 2014 et les conjectures l'accompagnant apparaissent dès lors bien dérisoires.



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