Mauvais coût pour les ZEP

     Depuis le début du mois d'octobre, des « assises de l'éducation prioritaire » se déroulent  dans les établissements ZEP. Leur « refondation » a « été définie comme une priorité » lors de la grande concertation de l’été 2012 (voir ici). Mais au delà des beaux discours consensuels et de la concertation de pure forme des personnels, qu'est ce qui attend nos éducateurs et surtout nos élèves prioritaires ?

Refondation et concertation
Face à la commission des affaires culturelles et des finances de l'Assemblée Nationale, elle même rédactrice du rapport d'information sur la politique d'Éducation prioritaire(voir ici), Jean-Paul Delahaye, directeur général de l'enseignement scolaire et fin connaisseur du 93 a fait la présentation du diagnostic, le 23 juillet dernier . Il a annoncé pour octobre une "demi-journée « banalisée » pour que les enseignants des écoles et collèges  de l’éducation prioritaire puissent travailler sur ce diagnostic afin de le partager avec la nation. Elle sera suivie en novembre des assises académiques. Cela permettra au ministère de proposer les évolutions souhaitables dès le début de l’année 2014".

Nous nous sommes donc réunis avec mes collègues pendant 4 heures dans mon établissement et tous les membres de la communauté éducative sont arrivés au même constat. Nos « élèves prioritaires » ne bénéficient pas de conditions convenables pour suivre une scolarité normale. Dans un monde idéal, on serait écouté et on mettrait en place les propositions les plus pertinentes des acteurs de l'éducation prioritaire pour remédier aux inégalités scolaires. S'il y a une leçon à tirer de la réforme des rythmes, c'est bien celle-là : le terrain ne ment jamais.  

Vincent Peillon (voir ici) avait lui-même lancé des idées intéressantes : faire disparaître les acronymes discriminants et lisser les moyens en fonction des difficultés sociales et scolaires du public. On éviterait ainsi les effets de seuil, on collerait au mieux à la réalité des besoins.
Il reste cependant à connaître l'échelle de cette gradation et donc les moyens qui seraient proposés pour chaque niveau de difficulté. Il faut aussi comprendre qu'une appellation, même discriminante, est une garantie. Les établissements n'en bénéficiant pas se trouvent dans l'obligation de mendier chaque année les conditions de leur bon fonctionnement. Les critères chiffrés retenus doivent être d'une grande transparence (ce n'est pas le cas pour les classes socio-professionnelles qui donnent  parfois une image déformée de la réalité sociale des familles). On imagine alors plutôt des critères fins et réactualisés, moins susceptibles de distorsion: un indicateur de précarité sociale par exemple (taux de chômage, d'emplois précaires, de CDD, d'emplois de nuit, de familles monoparentales...). On prendrait évidemment soin d'éviter de tomber dans le fichage généralisé.

Un « surcoût » de travers
Mais malheureusement, à regarder de plus prêt le diagnostic réalisé par le ministère, on peut avoir des doutes sur la noblesse des intentions. On trouve en effet un certain nombre de choses étonnantes (voir ici) comme par exemple l'expression de « surcoût de l’éducation prioritaire ». Il serait « de 1,56% du budget de l’éducation nationale ». En plus, ces moyens seraient trop dilués, on préconise dès lors un « recentrage, là où c'est nécessaire ». Pourtant, d’après les statistiques de l’OCDE , nous dépensons deux fois moins pour l’éducation prioritaire que les pays les plus performants.
Lors de la campagne présidentielle, les socialistes ont fait de l'Éducation une priorité. Ils parlaient alors « d'investissement plutôt que de dépense ». Un peu plus d'un an après, ils évoquent donc l'éducation prioritaire comme un « surcoût »  
Ce glissement sémantique n'est pas anodin, le ministère est en train de finaliser ce que la droite avait commencé : réduire le nombre d'établissements bénéficiant de moyens supplémentaires et  éventuellement baisser le coût global de l'éducation prioritaire. Or, si on cherche vraiment le changement, on ne fait pas du redéploiement, on investit massivement. Lorsque ma menthe à l'eau n'a pas de goût, je rajoute du sirop, je n'essaie pas d'enlever de l'eau !

Donner vraiment plus à ceux qui ont moins !
En effet, au lendemain des émeutes de 2005 dans les banlieues, Gilles de Robien avait déjà recentré  « par redéploiement » les moyens sur 249 établissements (Ambition réussite ou EP1). Le lancement des CLAIR et enfin des ECLAIR ont entériné la saignée en ajoutant une touche d'idéologie sécuritaire et managériale. Cette succession d'acronymes incompréhensibles a permis de rendre invisible la division par presque quatre du nombre des établissements prioritaires (de 1100 collèges ZEP au début des années 2000 à 300 ECLAIR aujourd'hui).
La grande majorité des établissements qu'on appelle encore ZEP ne bénéficie donc plus comme avant de moyens horaires supplémentaires. Les seules choses qui permettent encore de les distinguer des établissements classiques sont la présence d'au moins deux conseillers principaux d'éducation (pour les collèges), de la prime ZEP de moins de 100 euros par mois pour les enseignants et d'effectifs limités à 24 élèves par classe. Mais s'il s'agit de « recentrer » encore un peu plus les moyens, c'est que ces reliquats sont encore de trop. On ne fait pas alors que valider les politiques des gouvernements de droite, on les poursuit !
La situation générale de notre pays se serait-elle améliorée ces dernières années ? La précarité , l'augmentation des inégalités et le chômage se seraient-ils dissipés ? Les quartiers sensibles seraient-ils tous devenus des havres de paix ? Ce serait pourtant la seule explication qui rendrait cohérente la décision de réduire encore un peu plus la voilure de l'éducation prioritaire.

Sur le terrain, de nombreux établissements réclament, au contraire, d'être intégrés à l'éducation prioritaire. A Aubervilliers, par exemple, des écoles se sont regroupées en collectif et réclament le classement en ZEP (voir ici). Elodie Boussarie, une des enseignantes à l'origine de cet appel, est consciente que ce classement ne mettrait pas à lui seul fin aux multiples difficultés dont souffrent ses élèves. Cependant « ce serait le seul moyen d'obtenir des moyens pérennes et en particulier des effectifs réduits ». C'est bien pour cela d'ailleurs qu'une douzaine d'écoles non classées ont décidé de se joindre à l'appel.


« Le fait que l'Assemblée Nationale s’empare de ce sujet me semble un très bon signe. Pour en avoir été l’un d’eux dans une vie professionnelle antérieure, je sais que les acteurs de l’éducation prioritaire y sont très sensibles » nous dit Jean Paul Delahaye (voir ici).
Les éducateurs, les élèves et les parents des zones d'éducation prioritaire ne veulent plus de signes mais bien des mesures concrètes, à la hauteur des enjeux. Elles seules permettront d'évaluer l'ambition véritable de ce gouvernement. Le « redressement dans la justice » de M. Hollande peut en effet difficilement trouver meilleur terrain d'expression que l'éducation prioritaire...

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