Numér'hic

Lors de sa conférence de presse, le président Hollande a cru bon de rappeler que l'éducation « était toujours une priorité du gouvernement ». Dans le même temps, il a annoncé un nouveau « grand plan numérique dès le collège pour la rentrée 2016 » (voir ici). La priorité se résumerait-elle donc à numériser notre école ?

Lors de sa conférence de presse, le président Hollande a cru bon de rappeler que l'éducation « était toujours une priorité du gouvernement ». Dans le même temps, il a annoncé un nouveau « grand plan numérique dès le collège pour la rentrée 2016 » (voir ici). La priorité se résumerait-elle donc à numériser notre école ?

 

#EducationNationale 2.0

 Dans la foulée, Najat Valaud Belkacem a accueilli cette confirmation « comme une chance pour les élèves, pour les professeurs et une chance pour notre économie ». Il est vrai qu'un renouvellement du matériel informatique agrémenté des toutes nouvelles innovations technologiques et parachevé par une formation initiale et continue haut de gamme donneraient du baume au cœur à une école en demande.

 Mais pour paraphraser l'anaphore de notre président, il n'est visiblement « pas facile » de transformer un plan numérique en mesures concrètes et performatives. Déjà plus d'une dizaine de plans du genre se sont succédés depuis 2000 sans que rien de révolutionnaire ne se passe dans les classes. Pourtant, 97% des enseignants jugent que « le numérique est un atout pour les élèves mais seulement 5% l'exploitent » nous dit François Jarraud le 30 août dernier dans le café pédagogique (voir ici).

Compte tenu du niveau d'équipement moyen des établissements, il se révèle en effet bien souvent impossible de transformer les intentions en réels changements. J'invite d'ailleurs les enseignants à photographier leur matériel et à poster les photos sur le net pour que les français prennent conscience de la vétusté du parc informatique moyen. Il n'est pas certain que ce grand plan dont le financement ne sera assuré qu'à hauteur de 10% par l'Etat (et donc 90% par les collectivités) permette vraiment de changer les choses si ce n'est en instillant encore un peu plus de disparités territoriales..

 35 par classe, 3 par ordi

 Dans ce même article du café pédagogique, l'auteur se risque à formuler une hypothèse pour expliquer ce phénomène : « Il y a à cela des raisons : la taille des groupes classes arrive en premier devant les insuffisances du matériel ».

 Ce sont donc les effectifs trop chargés qui freinent l'utilisation du numérique à l'école et pas simplement la faiblesse des investissements en nouveau matériel . Or, ce qui inquiète, c'est que les socialistes, tout ministre confondu, ont totalement occulté cette question des effectifs. A ce titre, les compte-rendus et sites institutionnels issus de la refondation de l'éducation prioritaire éludent tout simplement la question (voir ici)

Alors que toutes les remontées d'établissement pointaient en priorité les effectifs pléthoriques comme ennemi (du service) public numéro 1, le ministère n'en parle pas du tout dans sa synthèse. Et pour cause, faire baisser le nombre d'élèves par classe augmente le nombre de classes et donc le besoin d'enseignants. L'annonce des 60 000 postes a pu un temps aveugler nos concitoyens, mais trois rentrées plus tard, on se rend compte que ce chiffre parviendra péniblement à combler les départs à la retraite et à encaisser la hausse démographique. Sans compter que le recrutement est problématique (voir ici) et même préoccupant lorsque l'on observe de plus près certaines matières (maths, lettres classiques) ou certaines académies (Créteil, Versailles Amiens...). Dès lors, mécaniquement, les effectifs grimpent. Des lycées parisiens étaient d'ailleurs en grève dès la rentrée (voir ici)

 On pourrait penser que dans un souci de justice territoriale, les établissements privilégiés pâtissent de la priorité affichée donnée aux banlieues. Or il n'en est rien. A la cité scolaire Jean Jaurès de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, les enseignants sont massivement en grève depuis maintenant deux jours: ils réclament la création de nouvelles classes pour éviter des effectifs à plus de 35 par division. Dans le même temps, de nombreux postes ne sont pas pourvus et les élèves se retrouvent sans enseignant (voir ici)

Pourtant, les bénéfices liés à l'abaissement du nombre d'élèves par classe n'est plus à démontrer (voir ici et )

On peut par exemple citer l'exemple du lycée Cugnot de Neuilly sur Marne dans le 93. Cet établissement, spécialisé dans les filières professionnelles liées à l'automobile, a fait le pari d'ouvrir des classes de lycée général (S et ES) en 2004. Souffrant de son image de lycée professionnel et d'une localisation peu attractive, l'établissement peine à attirer les lycéens dans ses filières générales. Mais, ironie du sort, ses effectifs bas permettent aux enseignants « de bien connaître et de bien suivre les élèves ». La stabilité des équipes est importante et les résultats au bac ont même atteint les 100% en 2013, soit une valeur ajoutée par rapport aux attentes de +24%. Qui dit mieux ? Une enseignante qui y travaille depuis plusieurs années nous avoue même que « le bouche à oreille fonctionne entre parents et que l'établissement commence à attirer des élèves de la commune voisine bien plus favorisée de Neuilly-Plaisance ». Malgré tout, c'est chaque année un combat avec le rectorat de Créteil pour obtenir le maintien des classes existantes

 

Il ne s'agit donc pas de regretter cette énième annonce d'un grand plan numérique mais bien de hiérarchiser les priorités. Les enseignants sont très nombreux à défendre avec ferveur l'introduction de pédagogies innovantes associées à l'usage de ce qu'on appelle dans le jargon éduc nat les TICE. Ils n'en oublient pas pour autant les conditions pour que cet usage soit rendu possible : quelle que soit la pédagogie engagée auprès des élèves, du cours magistral vertical à l'ancienne aux cours en classe inversée avec travail en groupes sur Ipad et tableau interactif, on fait toujours du meilleur boulot avec de petits effectifs ! Même Nicolas Sarkozy l'avait compris en limitant les effectifs à 20 élèves par classe dans ses « internats d'excellence ». Ces derniers viennent d'ailleurs de faire leur rentrée avec des effectifs....à 27 en 4e.

 

Citons Jacques Derrida pour conclure :

« Une augmentation des postes aux concours, en fonction d’une redéfinition immédiate des besoins, sur la base de l’effectif maximal de 25 élèves par classe. Cette revendication est vieille d’un quart de siècle et son bien-fondé pédagogique est universellement admis, y compris par les services ministériels ».

 

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