Quand tu habites certains quartiers

« Vous êtes des merdes, vous servez à rien, vous méritez pas de vivre. » « Si vous bougez, je vous démolis, j’en ai rien à foutre. » « Le premier qui bouge, ce sera le même sort que Théo. » « Vous êtes pas éduqués, vous puez. Si ça tenait qu’à nous, on vous laverait au tuyau d’arrosage. » « T’es blanc toi, qu’est-ce que tu fais à traîner avec des noirs et des arabes ? »

Ils sont cinq, ils ont entre 17 et 18 ans, des policiers les interpellent.
Pourquoi ? Ils ne le savent pas. Ils n’ont rien fait d’illégal. Rien.
Mais ils sont suspects. Suspects d’habiter Saint-Denis, suspects d’être trop noirs ou pas assez blancs, d’être jeunes, de porter un jean comme ceci, un sweat comme cela, bref ils ont tout du suspect et ils vont le payer toute une nuit et toute une journée.
 
Max* me raconte : « On est samedi soir, autour de minuit, on rentre chez nous après avoir raccompagné Amine*, on passe par le parking parce qu’il doit prendre quelque chose dans la voiture de son père… Puis Amine nous quitte et on décide de prendre un raccourci pour rentrer, on monte des escaliers et là on voit une ombre. On flippe, on croit que c’est un mec qui veut nous agresser, on fait demi-tour, on court et on se rend compte qu’un flic nous poursuit. On s’arrête.  Plusieurs voitures de police arrivent, ils sont au moins une quinzaine. »
 
Plaquages au sol, insultes, rituel de l’humiliation.
 
« Les mecs croyaient qu’on était des taggeurs,… Les grafs ils sont là depuis 2005, ça nous a fait rigoler… Et vu qu’ils ont rien trouvé, pas de marqueurs ou autre chose, ça les a énervé. Nous, on n’était pas inquiets, on n’avait rien fait, ça nous semblait impossible qu’ils nous gardent. »
 
Et pourtant la violence s’intensifie.
Les jeunes sont menottés et emmenés au commissariat.
Max et un de ses amis montent à l’arrière d’une voiture accompagnés d’un policier qui les oblige à s’asseoir l’un sur l’autre. « Je suis gros, j’ai besoin de place, assieds-toi sur ton copain, vous allez vous faire du bien. » Max refuse. « Assieds-toi sur ton copain ou je te démolis dans les règles ! » Les jeunes obéissent. Le « gros » policier enchaîne les blagues homophobes.
 
Je suis indignée par ce qu’il me raconte, Max me dit que « c’est comme ça »,  que c’est normal, qu’il faut éviter de croiser la police parce que « ça peut toujours mal finir même si tu n’as rien à te reprocher ».
« On a peur de croiser les flics, on va plus là où on veut, tu finis au poste alors que t’as rien fait. On n’est rien pour eux, on n’est pas des humains. Tu sais, chaque quartier a son flic qui vient pour taper.»
 
Direction le commissariat. Les insultes et l’humiliation continuent, une garde à vue commence. Les cinq jeunes subissent. Mais parce qu’ils sont plus puissants que leurs oppresseurs, ils arrivent à rire, à maintenir le lien entre eux, à avoir du recul sur la situation et la bêtise qui les entoure.
La nuit passe, ils attendent, s’endorment, se réveillent, attendent…
L’équipe du commissariat change. Que faire de ces « gardés à vue pour rien » ?
« Au commissariat, ils ne savaient pas quoi faire de nous,  on était là mais tout le monde s’en foutait. Ils nous gardaient juste pour nous faire chier. »
 
Des heures et des heures plus tard, parce qu’il est mineur, Max est séparé des autres, la garde à vue se fait plus pesante, plus longue.
« Tiens, voilà ta nouvelle chambre, dors-bien », Max comprend qu’il va rester une nuit de plus. Il retient ses larmes.
 
Ses parents ont été prévenus plus de 15 heures après l’arrestation.
Il est 20 heures quand sa mère vient le chercher, la nuit supplémentaire est évitée, la garde à vue (pour rien) est levée pour tous.
Avant de voir son fils, elle a refusé de signer une décharge sur laquelle on les accusait de vol. « Oh excusez-moi, ce sont des décharges types » lui a répondu le policier.
Elle a juste signé une décharge sur laquelle on les accusait d’être les auteurs des graffitis. Il faut bien justifier l’injustifiable.
 
On vit dans un pays où des jeunes qui n’ont rien fait sont mis en garde à vue pour rien.
On vit dans un pays où des personnes convoquées par un juge se présentent à l’élection présidentielle et refusent de se plier à la justice.
Je ne peux pas m’empêcher de mettre ces deux idées en opposition.
Je suis indignée.
Quand j’encourage Max à dénoncer et à témoigner, il me dit que ça ne sert à rien, que « ça arrive tous les jours quand tu vis à Saint-Denis ».
Quand j’en parle à mon fils le soir même, il est surpris par mon indignation, il me dit qu’il y a plein d’histoires comme celle-ci.
 
Et voilà le pire, ni Max, ni mon fils ne jugent tout ça extrêmement grave.
Comme pour les enfants maltraités, c’est habituel donc ça devient normal.
Quand tu habites certains quartiers, tu fais partie des enfants maltraités de la république.
C’est comme ça.
 
Delphine Lacouque.
 
 
* Les prénoms ont été changés.

 

 

Le texte m'a été soumis et j'ai estimé qu'il devait paraître, ici et ailleurs.

Emile Lanoë

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