A Montreuil et ailleurs, l’éducation prioritaire toujours dernière servie?

Le collège Marais de Villiers est un collège de l’éducation prioritaire en Seine-Saint-Denis. Malgré les grandes déclarations des ministres qui se sont succédé rue de Grenelle depuis 5 ans, l'équation reste toujours la même: sans mobilisation des parents et des personnels...pas de moyens pour relever les nombreux défis lancés à l'Ecole.

Notre collège est situé à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Une ville jeune et en pleine explosion démographique. Et en effet, depuis plusieurs années, nous accueillons de plus en plus d’élèves : une classe supplémentaire a été ouverte en 2016 et une autre le sera à la rentrée 2017. La construction programmée d’un nouveau collège avec quelques places d'internat ne pourra permettre que d’amortir très temporairement la flambée des effectifs. Ainsi, plus de 500 élèves seront scolarisé-es à Marais de Villiers dans 23 classes l’an prochain. Mais les moyens éducatifs alloués à notre collège n’ont pas augmenté à la mesure de la hausse du nombre d'inscrit-es.

Un peu trop loin du métro pour être touchés par la gentrification, nous accueillons un public que l’on dit « mixte » : quelques enfants de quartiers pavillonnaires et beaucoup des cités de La Noue et du Clos Français, à proximité immédiate du collège. Une hétérogénéité sociale et culturelle qui fait la richesse de notre établissement mais qui complexifie aussi notre mission éducative. Nous bénéficions d’ailleurs, depuis la mise en place de la réforme de l’éducation prioritaire à la rentrée 2015, du classement « REP ». Un classement qui n’a pas vraiment surpris les plus ancien-nes parmi nous et qui a été accueilli avec l’espoir que l’on aurait davantage de moyens pour combattre la fatalité sociale dans laquelle nombre de nos élèves sont englué-es.

En particulier, nous pensions que cela nous permettrait d’avoir le deuxième Conseiller Principal d’Education (CPE) que nous réclamions depuis longtemps. Il s’agit en effet d’un poste clé dans un établissement comme le nôtre, tant ses missions sont nombreuses et essentielles : lutte contre l’absentéisme, résolution des conflits entre élèves et éducation à la citoyenneté favorables à un climat scolaire serein, gestion des temps hors classe et de la cantine, aide à l’orientation des élèves, animation de la vie démocratique collégienne, relations avec les familles. Autant d’éléments qui rendent la réussite, même en REP, possible.

Dans un contexte comme celui de notre collège, il n’est matériellement pas possible à une seule personne d’assurer au mieux l’ensemble de ces missions, malgré l’aide précieuse des Assistant-es d’éducation (les ancien-nes « surveillant-es ») et de l’équipe de direction. Car les journées ne font toujours que 24h et que l’on ne peut pas être à deux endroits à la fois. Rien que le suivi des absences des élèves, dont certain-es sont en rupture avec l’Ecole, suffirait à mobiliser la CPE. Des choix doivent être faits, des priorités établies, au détriment d’autres choses.

Il y a deux ans, en entrant en REP, nous pensions que nous aurions enfin les moyens de faire mieux. Et de fait, nous avons eu des moyens : un peu moins d’élèves par classe qu’en dehors de l’éducation prioritaire (24 au lieu de 26) et une prime annuelle, que ne touchent d’ailleurs pas les Assistant-es d’éducation, de façon assez inexplicable. Pas d’heures d’enseignements supplémentaires pour les élèves, qui permettraient d’expérimenter les demi-groupes ou le co-enseignement, et pas de deuxième CPE. Lorsque que nous revoyons les discours de notre ministre qui parle de « moyens très renforcés » en éducation prioritaire, nous rions. Jaune.

Nous finissons par nous résigner à ne compter que sur nous-mêmes et pas sur une institution qui, si elle a changé de discours, n’a pas vraiment changé de pratiques : il s’agit de faire toujours mieux avec autant, voire moins, de moyens. Alors nous multiplions les initiatives, les projets. Il paraît que nous sommes un collège très dynamique, même si nous ne sommes sûrement pas les seuls. Nous cherchons toujours à valoriser le potentiel de nos élèves, peu importe leur milieu d’origine ou leurs difficultés : séjour médiéval à Guedelon, échange scolaire avec un lycée allemand de Cottbus, carnets de voyage sur l'histoire de l'immigration, éducation à la santé, participation à « collège au cinéma », réalisation d'un spectacle de théâtre, ateliers philo, sensibilisation aux problématiques de sexisme, pratique des arts du cirque, classes sportives, partenariat avec Le Louvre et le Centre Beaubourg, webradio, etc...

Nous acceptons de nous investir autant parce que nous avons conscience du sens de notre travail, particulièrement dans un quartier comme celui où est implanté notre collège. Mais il nous semble que notre voix doit aussi être entendue par notre institution, lorsque nous réclamons les moyens minimum pour pouvoir faire réussir tous nos élèves.

La semaine dernière, nous avons été reçu-es, profs, CPE et parents d’élèves, par la Direction Académique du 93. Nous avons réitéré notre demande de deuxième poste de CPE en expliquant pourquoi cela nous paraissait crucial. On nous a répondu que nos arguments étaient tout à fait justes, que les conditions de notre collège, en termes de nombre d’élèves et de public accueillis nécessitaient effectivement ce deuxième CPE. Mais que de poste, il n’y en aurait pas, vu qu’il n’y en a pas assez pour tous les collèges du 93 qui en auraient besoin. Pour ne pas nous laisser repartir sans rien, on a évoqué la possibilité qu’un-e stagiaire CPE, donc quelqu’un qui viendrait tout juste d’obtenir son concours, vienne faire son mi-temps de pratique de terrain chez nous. Mais même pour cette demi-mesure largement en-dessous de ce que nous demandions, nous n’avons pu obtenir de garantie d’aucune sorte.

Au lendemain de cette audience, nous avons donc décidé de nous mettre en grève. Avec le regret de nous dire que c’est le seul moyen de se faire entendre, alors que ce que nous demandons, nous ne le demandons pas pour nous-mêmes, car nous n’y gagnerons ni en argent ni en temps, mais bien par souci pour nos élèves. Mais nous avons maintenant conscience que nous ne pouvons vraiment compter que sur nous-mêmes, et nous sommes déterminé-es à obtenir les moyens pour que la réussite de tou-tes ne soit pas qu’un slogan creux, mais devienne une réalité.

Les professeurs et la Vie Scolaire du collège Marais de Villiers de Montreuil.

 

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