Éducation prioritaire: prendre aux pauvres pour ne pas donner aux pauvres

Lors du «show» des journées de la refondation de l'éducation nationale des 2 et 3 mai derniers, la réforme de l'éducation prioritaire a été célébrée comme étant «au cœur de la refondation». Pourtant, depuis quelques jours, de nombreux établissements ayant justement intégré la nouvelle carte des REP se mobilisent pour dénoncer les fausses promesses et « le manque de moyens ».

Aux fondations de la refondation

Au moment du lancement de la réforme de l'éducation prioritaire en 2014, les premiers établissements mobilisés ont d'abord été ceux exclus de la nouvelle carte (voir ici et ). Parmi les 200 réseaux exclus, ils furent alors nombreux à dénoncer une réforme à moyens constants qui se faisait au détriment d'établissements à la mixité encore bien fragile (voir ici). Louise Tourret, journaliste éducation à France culture et très bonne connaisseuse de l'enseignement en REP (voir ici) avait alors utilisé l'expression « prendre aux pauvres pour donner aux pauvres ».

En effet, le nombre d'établissements classés en éducation prioritaire se devait, contrainte budgétaire oblige, de rester inchangé. Ainsi, ce sont 1089 établissements qui bénéficient depuis la rentrée 2015 de moyens supplémentaires et du classement REP ou REP+, contre 1084 auparavant. Autant dire que de nombreux établissements difficiles ont fait les frais de cette logique comptable. Le choix avait été aussi fait de ne pas inclure les lycées dans le nouveau dispositif d'éducation prioritaire (voir ici), la ministre ayant l'air de considérer que ceux-ci prennent en charge les élèves au delà de leur scolarité obligatoire (pour rappel, un élève entre en seconde à l'âge de 14 ou 15 ans, à condition de ne jamais avoir redoublé, ce qui risque de devenir la norme dans les années à venir)

Cette logique de quota fixe apparaissait déjà en pleine déconnexion avec les réalités socio-économiques de notre pays et en particulier avec la dégradation accélérée de la situation dans les quartiers prioritaires (voir ici).

Des critères très critiqués

Les quatre critères « scientifiques, objectifs et transparents » alors utilisés afin de légitimer et justifier ces exclusions étaient la part

  • d’élèves dont les parents appartiennent aux catégories socioprofessionnelles les plus défavorisées,

  • d’élèves boursiers,

  • d’enfants résidant en quartiers prioritaires de la ville et

  • d’élèves redoublant en 6e.

En observant ces critères à la loupe, les exclus de l'époque avaient remarqué des incohérences flagrantes (voir ici).

Pour justifier les anomalies, le ministère avait dû dégainer en urgence l'existence « d'autres éléments d'affinage », en l'occurrence « le revenu médian par foyer » dont on sait aujourd'hui qu'il a été l'élément décisif. Mais là encore, la comparaison des indicateurs ne justifiait toujours pas toutes les évictions.

Par ailleurs, et pour éviter les effets de seuil, les moyens mis à disposition de chaque établissement devaient être proportionnels à la réalité sociologique et aux difficultés corrélées. Ainsi, un établissement à la limite du classement en REP devait recevoir des moyens en cohérence. La ministre avait d'ailleurs insisté à l'époque sur la révolution induite par ce nouveau mode de calcul d'allocation des ressources. 

La prise en compte de ces critères sociaux devait donc permettre d'atténuer les effets d'une exclusion de l'éducation prioritaire. Mais dans le même temps, en cohérence avec la logique de redéploiement des moyens qui induit un budget global constant, les nouveaux établissements classés devaient s'attendre à ne pas bénéficier de l'ensemble des moyens auxquels ils pouvaient légitimement prétendre. En effet, la « clause de sauvegarde » des moyens obtenus de haute lutte par les exclus allait immanquablement affecter les moyens donnés aux nouveaux inclus.

Ministère de l'Education Académique

Par ailleurs, ces critères hiérarchisaient les établissements au niveau académique, pas au niveau national. Le nombre d’établissements entrant dans la nouvelle éducation prioritaire pour chaque académie avait en effet été fixé arbitrairement au niveau national. La logique au ministère était alors de ne pas faire totalement disparaître l'éducation prioritaire de certaines académies, afin de ménager les susceptibilités. Du coup, certains établissements ont été intégrés à l'éducation prioritaire pendant que d'autres affichant pourtant des indicateurs bien plus importants, la quittaient. La ministre l'a d'ailleurs elle-même reconnu (voir vidéo ci-dessous).

...mais qui le nécessiteraient © TF1

 

Cette réalité permet de grandement relativiser la scientificité des indicateurs brandis telle une main de justice par le ministère et expliquent les mécontentements observés depuis dans nombre d'établissements, pourtant parfois inclus en REP.

Le collège Jean Moulin entre en résistance

Ainsi, au collège Jean Moulin de Montreuil, nouvellement classé REP à la rentrée 2015, les enseignants et la vie scolaire sont en grève depuis vendredi 13 mai.

Résumé des 10 jours de grève et d'occupation du collège Jean Moulin de Montreuil © Anna Demontis

 

Ils sont soutenus par les parents d'élèves qui ont à plusieurs reprises bloqué les portes de l'établissement et même occupé le site pendant la nuit. A la lecture de leurs revendications, on ne peut qu'être frappé par la modestie de leurs demandes. L'équipe éducative et les parents d'élèves réclament en effet :

  • une assistante sociale à temps plein (l'AS en poste actuellement doit gérer plus de 1000 élèves sur deux établissements REP)

  • Un 2e poste de CPE titulaire à temps plein (l'actuel poste est occupé par une stagiaire débutante et est menacé pour la rentrée prochaine)

  • La création d'un poste de français pour accueillir correctement la création imposée d'une nouvelle classe pour enfants allophones (UP2A)

Revendications du collège Jean Moulin de Montreuil © collège Jean Moulin Revendications du collège Jean Moulin de Montreuil © collège Jean Moulin

 

Après plus de 10 jours de mouvement, ils ont obtenu... une entrevue mercredi 25 mai auprès de la direction des services départementaux de l'éducation nationale (DSDEN), sans garantie d'obtenir satisfaction de leurs revendications. Les enseignants ont déjà voté le principe d'une reconduite de la grève pour jeudi. L'exemple du collège Jean Moulin se révèle très symbolique d'une situation globale où le manque de moyens reste chronique. En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, 151 assistantes sociales gèrent actuellement 140 000 élèves de la 6e à la terminale et réclament des créations de postes (voir ici). Par ailleurs, aucune création de poste de CPE n'a été prévue au budget 2016 à l'échelon national.

Mais c'est aussi à Noisy-Le-Sec, Sevran, Aulnay...(voir ici) que des mouvements sont en cours ou à venir et au delà, ce sont tous les départements sensibles, ruraux et en difficultés, de Mayotte (voir ici) à la Guyane (voir ici) en passant par les Deux-Sèvres (voir ici), qui font l'amère expérience de l'insuffisance des politiques publiques actuelles en matière d'éducation.

Face à ces revendications, les autorités académiques n'opposent qu'une seule réponse : « nous n'avons pas les moyens » ou mieux « si nous vous donnons à vous, il faudra ensuite donner à tous les autres ».

 

  

Lors des journées de la refondation, le président Hollande a affirmé "La dépense éducative n'est pas une dépense de fonctionnement mais une dépense d'investissement". Il aurait pu ajouter : particulièrement en éducation prioritaire où enseignants et parents attendent toujours qu'on investisse pour fonctionner normalement.

 

 

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