Comme une mouche dans un bocal

« Nous sommes en guerre » avait commencé par marteler Emmanuel Macron, « il faudra apprendre à vivre avec » répète-il depuis la rentrée. De nombreux enseignants souhaiteraient simplement « ne pas mourir de ». Voici le texte d’une professeure en éducation prioritaire dont la vulnérabilité s’est soudainement muée en invulnérabilité.

Depuis le mois de mars 2020, je ne suis pas retournée au collège. 

Comme les autres professeur.e.s jusqu’au déconfinement, puis ensuite lorsque j’ai dû continuer à enseigner à distance en raison de problèmes médicaux (selon la liste des pathologies reconnues, liste établie et publiée en juin 2020). Je ne suis pas non plus retournée dans mon établissement à la rentrée, toujours concernée par ces pathologies. J’ai prévenu mon chef d’établissement le 24 août pour organiser l’enseignement à distance. J’ai proposé d’organiser des cours en visioconférence, aux horaires prévus pour chacune de mes classes. 

Les heures en « visio » auraient lieu dans la salle de classe, en présence d’un.e assistant.e d’éducation. Les autres heures seraient plus une prise de notes, des séances de révisions, avec deux assistant.e.s d’éducation qui encadrent les élèves. Étaient prévues aussi des heures de « réunions » avec les assistant.e.s d’éducation pour organiser la semaine, pour avoir un retour et aborder toutes les éventuelles questions au fur et à mesure. Enseigner en REP+ (Réseau d’éducation prioritaire renforcé) a cet avantage de pouvoir disposer de plus de personnels et d’heures de réunions.

Pour le chef d’établissement, il n’y avait pas de problème, même pas pour le prêt d’un ordinateur fiable et permettant un distanciel efficient. Un seul doute persistait sur la disponibilité des assistant.e.s d’éducation, mais rien de plus. Deux jours après, le rectorat interdit l’enseignement à distance en modifiant par décret la liste des pathologies définissant la vulnérabilité des personnels face au coronavirus. Une décision (politique) a donc considéré que les pathologies dangereuses en juin ne l’étaient plus en septembre. Le pouvoir « médical » d’un décret du gouvernement n’a pas convaincu mon médecin qui m’a placée en arrêt de travail à dater du 1er septembre.

Pourtant, je ne suis pas malade.

Mes élèves (environ 130) n’ont pas eu cours, elles et ils sont en permanence et je tourne en rond. Le ministre, M. Blanquer, prive mes élèves d’enseignement, cherchant sans doute à contraindre les personnels vulnérables de retourner dans leur établissement. Car, bien sûr, il y a la conscience professionnelle. Il y a le désir de retrouver ses élèves. Il y a l’incompréhension des familles. Il y a les dégâts du confinement sur des enfants déjà fragiles pour certain.e.s, et l’impossibilité de mettre en œuvre les adaptations décidées en équipe en juin. Pendant le confinement, nous avons tissé des liens précieux avec les élèves, avec les parents, avec les associations du quartier qui ont distribué des paniers repas livrés à domicile par des jeunes. Nous avons mis en pratique la solidarité dans le respect des familles, et j’attendais avec impatience de renouer avec ces dernières les liens construits au fil de ces jours si particuliers. Il y a aussi les conséquences financières d’un arrêt maladie (passer à mi-traitement après 3 mois). Peut-être est-ce le calcul : quand les personnels ne pourront plus payer leur loyer, elles et ils reviendront ! 

Outre le mépris d’un tel calcul, le fait de modifier la liste des pathologies autorisant l’enseignement à distance constitue un risque majeur de voir des gens mourir. Oui, c’est ça le risque. C’est ça leur cynisme. Après avoir dit que l’enseignement à distance était une réussite (c’est faux), l’institution prétend que ce n’est pas possible et force tous les personnels à revenir, quelle que soit leur fragilité face au virus. Ce n’est bien sûr pas pour les élèves que cette décision a été prise. Il s’agit de mettre au pas la population, ici les profs, quitte à se contredire, quitte à subordonner la santé à un impératif : l’économie. Un établissement scolaire n’est pas un lieu où l’on peut garantir une sécurité minimale pour les personnels vulnérables. Ce constat pouvait se prévoir dès la sortie du décret, à la veille de la rentrée. On ne peut pas dire que les faits le démentent depuis. Les cas de contamination dans les établissements scolaires sont actuellement la deuxième source de clusters en France.

C’est déjà insupportable de ne pas revoir ses élèves, c’est déjà insupportable d’être devenue une « pestiférée », c’est déjà insupportable de devoir  « enseigner » à distance. Mais que dire de l’injonction à un retour en « présentiel » ? C’est du mépris, un soupçon inacceptable, et, en définitive, une condamnation.
Je refuse de risquer ma vie pour aller enseigner. Je refuse de risquer ma vie pour satisfaire les délires d’un ministre, d’un gouvernement qui n’ont cessé de mentir depuis le début de cette pandémie. Je ne reconnais pas à ce gouvernement les compétences médicales pour dire si je peux ou non retourner dans mon collège. Je vois les jours passer, le retard s’accumuler pour mes élèves, la culpabilité et l’angoisse pour moi, et je perds pied.

Pourquoi dire publiquement ce qui m’arrive ?

Parce que ce n’est pas juste à moi que ça arrive, parce que c’est une question politique, parce que nous sommes des centaines dans ce cas, profs, AESH (accompagnantes d’élèves en situation de handicap), surveillant.e.s, personnels techniques et administratifs, à être contraint.e.s à ce non choix : arrêt maladie ou retour risqué. Parce que je n’ai eu aucune réponse de la part de mon administration. Car le 7 septembre, j’ai écrit au recteur d’académie (Créteil), au Directeur académique, aux instances sociomédicales… Et pour toute réponse je n’ai eu qu’un conseil de la part du service médical : porter le masque sur mon lieu de travail ! Pour le coup, cette instance est parfaitement au courant que mes pathologies me font courir un risque qui ne peut être résolu par le port du masque, obligatoire pour tous et toutes. Inutile de préciser que, bien sûr, je n’ai eu aucune réponse ni du recteur M. Auverlot, ni du Directeur académique M. Chaleix. Quelle ironie, après des mois de cours à distance sans moyens et après avoir organisé collectivement l’adaptation pour la rentrée, c’est le ministre qui m’empêche de continuer à exercer un métier déjà bien abîmé par cette pandémie. Je me débats comme une mouche dans un bocal, sans issue, dans le silence et la solitude, avec le mépris le plus absolu de la part de mon autorité de tutelle. 

Et ce qui m’est insupportable désormais, c’est d’être aussi affectée par cette situation ubuesque, peut-être finalement plus affectée que révoltée ?

 

Une professeure d’un collège REP+ du 93  

 

Exemples de maladies qui ont disparu du décret 2020-1098 du 29 août : 

le diabète, les pathologies respiratoires chroniques (mucoviscidose, asthme sévère, fibrose pulmonaire…), les antécédents cardiovasculaires (insuffisance cardiaque, AVC…), l’obésité…

 

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