La crise démocratique de la Covid 19

En complément du précédent billet essentiellement médical, M. Thierry Medynski * analyse la crise du capitalisme et de l'État et présente sa vision démocratique d'une nouvelle architecture politique.

vers le précédent billet

Les rapports de l'Assemblée Nationale (AN), du Sénat (S), de la Mission indépendante nationale (MIN) et des collectifs citoyens (CC) sur la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement ont relevé de nombreuses incohérences et erreurs.

Cette crise a des racines médicales et politiques, comme on peut le comprendre à la lecture des recommandations préconisées par ces quatre rapports :

  • Anticiper (AN), remédier à l'absence de préparation avec une actualisation régulière du plan Pandémie, renforcer la coordination européenne dans la préparation et la réponse aux urgences sanitaires (S), garantir la souveraineté et l’indépendance française en matière sanitaire (AN), que ce soit en matière de matériel, médicament, ou diagnostic biologique

  • Clarifier la répartition des responsabilités entre les agences sanitaires et leur tutelle (S)

  • Définir les contours d'une gouvernance territoriale et d'une veille épidémiologique au plus près des réalités de terrain (S)

  • Remédier au déficit d’image et de légitimité de Santé publique France, remédier aux limites des systèmes d’information en santé qui ne permettait pas de disposer d’une base solide pour répondre aux besoins d’informations et d’indicateurs nécessaires au pilotage de la crise, rationaliser et fiabiliser la production de données statistiques dans le champ de la santé publique en la soumettant à la procédure de labellisation par l’Autorité de la statistique publique (MIN)

  • Renforcer le réseau sentinelles (MIN)

  • Revenir à la définition internationale d'un cas confirmé (CC)

  • Quantifier la charge virale pour optimiser la stratégie tester, tracer, isoler (CC)

  • Renforcer la cohérence de l'expertise scientifique et l'ouvrir sur la société, mieux coordonner la recherche clinique (S), développer des études observationnelles en ville sur la prescription de molécules anciennes en recommandation temporaire d'utilisation en médecine de ville (CC)

  • Renforcer les liens entre la médecine de ville et la médecine hospitalière (AN)

  • Remédier à la crise hospitalière en augmentant les moyens humains et financiers et en rééquilibrant le partage des pouvoirs à l’hôpital entre les directeurs d’établissements et les représentants du corps médical (AN)

  • Prévenir les conflits d'intérêt, respecter les règles de l'expertise sanitaire avec une représentation égalitaire des différentes écoles de pensée au sein du conseil scientifique et la présence de représentants d'usagers de la santé qui ont une véritable expertise sur la Covid 19 (CC)

  • Renforcer la prise en charge des résidents d’EHPAD en organisant le rattachement de ces établissements à un établissement de santé, qu’il soit public ou privé (AN), renforcer la médicalisation des EHPAD (MIN), augmenter leur couverture en médecins coordonnateurs (S)

  • Renforcer l'effort de réduction des facteurs de risque (MIN), développer la promotion de la santé

  • Clarifier le statut juridique de l'Agence européenne du médicament (CC)

  • Responsabiliser l'industrie pharmaceutique quant à la qualité et la sécurité des traitements (CC)

Les racines de la crise

Les pandémies sont prévues depuis longtemps par les scientifiques. Un rapport de l'IPBES du 29 octobre 2020 souligne la nécessité d'investir dès maintenant et de mettre en place des changements profonds pour prévenir les pandémies plutôt que d'avoir à les gérer. On a aussi parlé de syndémie pour qualifier la rencontre entre une maladie virale et des fragilités individuelles.

On a constaté de nombreux dysfonctionnements dans la gestion de la crise par le gouvernement. Les règles de l'expertise sanitaire ont été bafouées du fait d'un non respect du principe contradictoire et de l'expression des avis divergents. Aucune des recommandations issues des quatre rapports cités plus haut n'a été mise en place. Tout ceci témoigne d'une crise démocratique profonde.

Il faut donc bien comprendre les multiples racines de la crise pour aborder des changements indispensables, des changements qui dépassent les simples recommandations des quatre rapports et touchent aux fondements de la démocratie.

a/ Certaines racines relèvent de facteurs individuels et sociologiques :

  • une mauvaise gestion de sa santé,

  • la vulnérabilité face au stress, la peur de la mort, la perte des valeurs spirituelles

  • un déficit d'information, par manque de volonté ou par manque de sources d'informations

  • une perte de sens et de valeurs dans nos sociétés

b/ Certaines relèvent de problématiques globales de santé :

  • le désordre écologique, la dégradation de l'environnement, la destruction des écosystèmes,  la déforestation, le contact entre l'espèce humaine et des espèces animales sauvages, l'élevage industriel intensif, avec l'émergence de nouveaux pathogènes et le développement des zoonoses

  • les recherches scientifiques hasardeuses sur les gains de fonction pour créer de façon artificielle en laboratoire des nouveaux pathogènes

  • la financiarisation des Big Pharma et ses pratiques frauduleuses

  • la perte de l'éthique et la corruption en matière de santé (voir ici ou ici)

c/ Certaines relèvent de problématiques nationales :

  • la perte de la vision politique à long terme au profit du court terme

  • une perte de confiance envers les élus et les institutions avec une abstention record régulière

  • la gestion du gouvernement et des médias (en l'absence de contre pouvoir médiatique) par la peur

d/ D'autres enfin relèvent de l'Europe :

  • l'absence de réflexion sur le sens et la finalité de l'Europe

  • les modalités de la construction européenne depuis l'Acte Unique avec des politiques néolibérales qui influent sur les politiques nationales et provoquent le démantèlement des politiques sociales

  • la perte de la souveraineté monétaire qui a mis les États sous la coupe des marchés financiers

  • la globalisation économique avec une désindustrialisation et une délocalisation de la production.

Les pays européens ont été particulièrement touchés par la pandémie de la Covid 19. Pourrait-on aussi parler d'une syndémie de type politique, à savoir une maladie virale qui vient toucher plus spécifiquement une société fragile ayant perdu ses repères démocratiques ? Sommes-nous dans un semblant de démocratie ? Cette question est loin d'être incongrue quand on se rappelle que suite au refus du Traité établissant une constitution pour l'Europe en 2005, le traité de Lisbonne a été imposé quelques années après par un contournement de la décision populaire. Et si nous ne sommes plus en démocratie, il devient plus facile de concevoir qu'un gouvernement puisse maltraiter sa population en gérant une crise par la peur.

En réalité, la maltraitance a commencé de façon insidieuse depuis bien longtemps. Nous subissons depuis 1986 un endoctrinement politique et économique poursuivi par les  gouvernements successifs. Pour comprendre, on peut faire un retour en arrière sur la construction européenne. En 1984, le Parlement européen fraîchement élu au suffrage universel depuis 1979, a adopté le traité Spinelli. Ce traité basé sur la coopération, prévoyait en particulier une intervention de l'Union dans les politiques de santé, et une coordination de l’assistance réciproque en cas d'épidémies. Ce traité a été refusé par les chefs d'États et de gouvernements. A la place, on a élaboré l'Acte Unique en 1986. C'est le début de l'engagement de l'Europe dans le néolibéralisme, ou plutôt, suivant Jacques Bouveresse, dans un hyper libéralisme qui est fondé sur plusieurs éléments : le pouvoir d'une oligarchie politique et financière, la dénonciation de l'État providence, la promotion de l'économie de marché (les marchés doivent se réguler eux-mêmes par le jeu de la concurrence), la primauté de l'économie sur le politique, une légitimité censée reposer sur le déterminisme d'une pseudo science économique contre laquelle il serait vain de se révolter.

Nous vivons dans la servitude d'un système oligarchique politique, médiatique et financier. Les peuples n'ont plus leur mot à dire face aux dogmes économiques.

La France a ainsi initié une politique de délocalisation, de désindustrialisation, de démantèlement des services publics, perdant alors sa souveraineté sur des secteurs stratégiques, en particulier dans le domaine sanitaire. Une grande partie des médicaments sont fabriqués en Chine ou en Inde. Les services publics ont été laminés, l'hôpital a été progressivement et systématiquement démantelé. L'hôpital est à bout de souffle depuis des années, et la densité médicale sera déficitaire jusqu'à au moins 2030. Déjà mal en point du fait des restrictions budgétaires, l'hôpital est rapidement mis sous tension et au bord de la rupture à la moindre crise sanitaire, comme c'est le cas chaque année. Il faut bien sûr redonner des moyens à l'hôpital. Les mesures à mettre en place sont connues, mais on ne le fait pas. On ne le fait pas car les gouvernements seraient alors en contradiction avec les dogmes économiques poursuivis depuis plus de 30 ans et qui ont conduit au démantèlement des services publics d'une manière générale, et de l’hôpital en particulier. On ne le fait pas car il faudrait alors avoir l'honnêteté de reconnaître que les mesures politiques entreprises et reconduites de gouvernements en gouvernements depuis plus de 30 ans vont à l'encontre des intérêts de la société et sont destructrices. Et il faudrait avoir l'honnêteté de reconnaître que l'Europe devrait se construire selon d'autres modalités que celles initiées par les traités successifs depuis l'Acte Unique de 1986. 

En conséquence, les États ont perdu leur souveraineté monétaire, l'endettement public s'est creusé, les États sont tombés sous la coupe des marchés financiers.  Ils peuvent de plus être poursuivis par les multinationales au travers des tribunaux d'arbitrage internationaux créés par les accords de libre échange. L'information est par ailleurs contrôlée par des médias sous contrôle d'intérêts privés. Les conflits d'intérêts sont omniprésents. Le néolibéralisme est devenu tout puissant, sans être contraint par une politique sociale, environnementale et de santé. Et même en cas de crise financière comme en 2008, ce sont encore les citoyens qui sont sacrifiés pour sauver les banques.

Par nature, ce modèle  économique et financier ne peut pas se réformer parce que son logiciel est « toujours plus ». Toujours plus de gains, toujours plus de profits, toujours plus d'inégalités aussi. Même s'il y a une crise, il faut que le système perdure. Ce système là ne veut pas disparaître. Mais en restant dans cette logique, de nouvelles crises apparaîtront, et elles seront de plus en plus violentes. Il y a donc un modèle néolibéral qui se meurt mais qui résiste au changement. 



Cela veut donc dire qu'un bilan des politiques menées depuis le milieu des années 80 est nécessaire. Un bilan de l'action de l'Union Européenne est nécessaire : les conséquences de son modèle économique, son inaction dans le domaine de la santé et de la prévention des risques sanitaires puisque la santé ne relève pas de la compétence de l'Union Européenne. Nous vivons une crise révélatrice d'un profond dysfonctionnement et de la responsabilité des différents gouvernements successifs. Ceci doit nous amener à revoir en profondeur le fonctionnement de notre système politique, économique et financier.

Le système actuel est périmé. S'y enfermer en 2022 lors des prochaines élections présidentielles ne ferait qu’accroître la crise systémique. Mais cette crise peut être l'occasion d'un changement générateur d'un renouveau. Une véritable prévention des futures maladies émergentes nécessite un retour de la puissance publique, la promotion d'une santé globale, le développement d’une économie verte raisonnée, la suppression de l'actuelle gouvernance européenne pour définir de nouveaux fondements démocratiques, et un projet européen qui fasse sens. 

Mais surtout, une véritable prévention des dysfonctionnements tels que ceux que l'on a connus dans la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement passera par l'élaboration d'un nouveau système démocratique. On peut le constater, le défi pour retrouver une société libre et démocratique est immense. Il est nécessaire pour cela de ressouder la confiance entre le peuple et l’ensemble de la classe politique. Il s’agit de favoriser une démarche coopérative afin d’atteindre des objectifs de reconstruction qui devraient être communs à l’ensemble des partis. Pour ce faire, il faut au moins deux conditions :

La première condition consiste à dépasser les anciens clivages (clivage gauche droite, clivage du social libéralisme contre les extrêmes) pour créer une nouvelle catégorisation qui englobe tous les opposés.

Il s’agit de créer un nouveau paradigme fondé sur le dialogue entre les opposés, la complémentarité des opposés, et la conjonction des opposés, en l’occurrence entre l’économique et le social, entre la puissance étatique et le développement de l’innovation et de la recherche, entre science et conscience.

La seconde condition nécessite une chasse à la corruption et aux conflits d’intérêts. Ceci concerne la médecine, les médias, la politique, la finance, et l’économie. Cela passe également par la nécessité de promouvoir l’éthique et le droit, et en particulier le droit international en opposition à la volonté de puissance et de prédation qui gouverne les relations internationales.



Le concept de la double-démocratie : un remède à la crise démocratique ?

Notre monde semble tiraillé entre deux grandes idéologies : revenir à un ordre ancien marqué par un dogmatisme religieux, ou s'engager dans un monde numérisé, déshumanisé et transhumaniste. D'un côté un fondamentalisme religieux, et de l'autre néolibéralisme, scientisme et déshumanisation (tout processus vivant est réduit à l'état de consommation).

Mais il y a un autre possible avec un nouveau changement de paradigme dans le cadre d'une nouvelle mutation. Nous avons à donner du sens et un nouveau projet civilisationnel à notre société et à l'Europe :

  • promotion de la santé, respect des écosystèmes,

  • démocratisation des institutions (en opposition à la notion de gouvernance qui se réfère à une gestion oligarchique),

  • compréhension du sens et de la finalité de la construction européenne (la finalité de la construction européenne ne peut pas être la constitution d'une zone de libre échange),

  • mondialisation au sens, non pas d'une globalisation économique, mais d'une interdépendance et d'une coopération entre une douzaine d'ensembles régionaux à l'échelle planétaire pour faire face aux défis mondiaux.

Le concept de la double-démocratie a été avancé par Philippe Court-Payen dans une conférence en novembre 1980 puis développé dans un livre1 au travers d'une approche psycho-socio-politique. Cet article ne fera que présenter, à l'échelle de la France, les grandes lignes institutionnelles d'une structure qui devrait représenter un dialogue entre différentes polarités.

a/ La Chambre de la société civile (ou chambre du futur) serait composée du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) et du Sénat. Cette Chambre aurait un pouvoir délibératif. 

Concernant le Sénat, il représenterait les communes (avec une relative égalité entre les territoires ruraux et urbains), les départements et les régions. Les sénateurs siégeraient soit par commissions spécialisées, soit par régions. Ils pourraient être élus de façon indirecte, ou encore tirés au sort, parmi les membres des conseils municipaux et des commissions spécialisées des conseils départementaux et régionaux.

Le CESE devrait représenter l'ensemble des activités humaines au travers de cinq groupes : 

  • les affaires sociales, la culture, l'enseignement, l'environnement 

  • le tissu économique, social (employeurs, travailleurs, et activités diverses), et associatif 

  • les fonctions d'une société libre, à savoir une banque centrale ayant le monopole de la création monétaire (alors que depuis Maastricht, les États ont perdu leur pouvoir de création monétaire),  un véritable pouvoir judiciaire indépendant, et la capacité de produire une véritable information libre de tout conflit d'intérêt (alors que la plupart des médias sont contrôlés par des intérêts financiers)

  • la recherche et l'innovation, l'aménagement du territoire et la prospective à long terme

  • un comité d'éthique avec des représentants des religions, des philosophes, des scientifiques, dont une représentation de la pluralité des courants économiques (à l'image de la représentation des différentes écoles de pensée lorsqu'on mène une expertise sanitaire dans les règles). 

Ses membres seraient élus ou tirés au sort parmi les membres des corps qu'ils représentent.

Cette Chambre de la société civile élirait trois responsables politiques qui auraient sous leur contrôle : 

  • la Banque de France, la Cour des comptes, le budget, le contrôle de l'efficacité administrative 

  • une commission de l'information libre de toute influence privée, et un institut pour la recherche

  • le conseil supérieur de la Justice, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, le Conseil d'État, et le commissariat au Plan (pour décider en particulier quels secteurs d'activités doivent bénéficier d'une croissance ou d'une décroissance en fonction de leurs impacts écologiques).

- L'État devrait ainsi retrouver le monopole de la création monétaire, la politique monétaire étant sous contrôle démocratique. Contrairement à la situation actuelle où l'État a perdu le droit de battre monnaie et où les banques privées disposent du monopole de création monétaire par le biais du crédit (avec comme conséquence la montée de l'endettement public), les institutions financières privées seraient encadrées et l'État pourrait utiliser la création monétaire pour financer la reconstruction écologique et des projets à long terme2.

- La société civile disposerait de véritables moyens d'information

- Un véritable pouvoir judiciaire serait indépendant du pouvoir politique

- Outre ces trois fonctions, cette Chambre aurait aussi comme fonction de penser le long terme, de vérifier que les projets de lois œuvrent à l'intérêt de la société, respectent le principe de subsidiarité, et d'évaluer tout projet de loi à sa compatibilité climatique et environnementale. Elle pourrait aussi évaluer l'efficacité de l'administration (en particulier des cabinets ministériels).

b/ Un régime parlementaire fondée sur une dyarchie horizontale

La fonction de Président de la République serait supprimée. Cette élection est en effet particulièrement sujette à l'influence des conflits d'intérêts.

L'actuelle Assemblée Nationale serait divisée en deux Chambres, chacune composée d'environ 250 députés.

- Une première Chambre traiterait de l'enseignement et la formation professionnelle, la jeunesse, les retraités et anciens combattants, la santé et la qualité de la vie, l'écologie, l'environnement, la ruralité, l'emploi et les affaires sociales, le logement et la famille, la culture, sports et loisirs, les services publics... Cette Chambre élirait un chef de gouvernement avec l'aval de la Chambre de la Société civile.

- Une seconde Chambre traiterait des affaires économiques, de l'industrie, l'agriculture et la pêche, le commerce, les transports, les télécommunications, l'énergie, l'aménagement du territoire et l'équipement, l'intérieur, les affaires étrangères, la défense... Cette Chambre élirait également un chef de gouvernement avec l'aval de la Chambre de la Société civile.

Ces deux Chambres siégeraient ensemble. On pourrait envisager un scrutin à la proportionnelle avec un vote préférentiel (choix d'une liste et d'un ou plusieurs candidats sur cette liste) et un seuil de 5%.

c/ Sur la base d'un nouveau mode de séparation des pouvoirs, les deux chefs de gouvernement élus par l'Assemblée Nationale et les trois responsables politiques élus par la Chambre de la société civile seraient amenés à coopérer pour mener ensemble une politique visant à un développement humain, social et économique respectueux de l'environnement.



Réinventer le fonctionnement des partis politiques

Habituellement, le but des partis politiques est la conquête du pouvoir, contre les autres partis. Mais dans cette logique, un parti représente une division du corps social alors que la Chambre de la société civile représente les intérêts de l'ensemble de la collectivité. En ce sens, les partis sont nuisibles car ils sont basés sur un principe de concurrence et ont une tendance oligarchique3.

D'un autre côté, chaque parti représente une facette d'une réalité à multiples facettes. L'histoire de l'Europe est marquée par la coexistence des contraires, des antagonismes et des complémentarités. Il importe donc de mener une confrontation des idées et des programmes, dans une volonté de dialogue, et dans un cadre approprié. La Chambre de la société civile pourrait être le lieu où seraient régulièrement organisés des débats avec l'ensemble des partis politiques et les présidents des groupes politiques de l'Assemblée Nationale.

De façon générale, et en partenariat avec la société civile, le dialogue entre partis politiques (tout comme entre écoles de pensée en médecine ou entre les différentes théories en économie) doit être une base de la démocratie. Aucun parti majoritaire ne peut s'arroger le droit de détenir la vérité. Un tel dialogue nécessite un esprit d'ouverture et d'écoute, pour coopérer, innover, et trouver un consensus.



Des mesures qui nécessitent une coopération à l'échelle internationale

Parallèlement, il faut redéfinir le sens et la finalité de la construction européenne, coordonner les politiques économiques et monétaires dans un monde multipolaire constitué d'une douzaine d'ensembles régionaux, trouver un équilibre entre trop de libre échange et trop de protectionnisme, réguler les marchés financiers, taxer les mouvements spéculatifs à court terme, supprimer les paradis fiscaux, cloisonner les différentes activités bancaires, revenir à l'idée d'une monnaie internationale telle que le bancor pour gérer un polycentrisme monétaire...

Par ailleurs, la crise sanitaire aurait dû favoriser l'émergence d'une sécurité sanitaire internationale, de même que le droit international devrait s'imposer à tous les États, ce qui n'est malheureusement pas le cas. Il y a une absence de volonté politique pour établir tant une sécurité sanitaire qu'une sécurité collective, ou pour instaurer une Assemblée parlementaire des peuples.



Des mesures qui nécessitent une remise en question individuelle

Cette crise sanitaire a révélé de profonds dysfonctionnements, non seulement sur le plan sanitaire mais aussi sur le plan démocratique, politique, et économique. Mais il existe aussi des facteurs individuels.

Chacun est amené à se responsabiliser par rapport à sa santé, son environnement, la collectivité en s'impliquant dans la vie sociale. Par manque de volonté d'information et par désinformation, à l'occasion des référendums sur l'Europe, les peuples se sont laissés déposséder de leur souveraineté au profit des intérêts d'une oligarchie financière. Nous avons tous à mener un effort d'information pour développer une opinion personnelle vigilante et critique.

Quant à ce qui touche à l’écologie de l’esprit, suite aux travaux de Maslow, on connaît bien les différents types de besoins de l’être humain : besoin de sécurité, de liberté, d’affection et de partage, d’exprimer sa créativité. Il y a enfin les besoins existentiels qu'on peut décrire sous différents aspects : 

  • la quête de sens, le développement d’une éthique de vie, le rapport à la finitude de la vie

  • la capacité à trouver un équilibre entre la quête de stimulus vers l’extérieur, et le fait de nourrir son intériorité, à développer conscience de soi, à développer des qualités de l’esprit

  • la reliance à la beauté à travers la Nature ou les Arts

  • la transformation des relations de pouvoir en relation d'ouverture à l'autre.

Le modèle occidental, basé sur l'individualisme, le mythe du progrès voire le fantasme de toute puissance, et l'addiction à la consommation, occulte totalement cette dimension existentielle. Le but de l'existence peut alors se résumer à toujours plus de plaisir, à un désir d'accumulation (toujours plus de biens et de richesse), à un désir de pouvoir (quête de renommée pour les individus, ou volonté impérialiste pour des États), quitte à s'affranchir des lois de la nature et de toute instance de régulation. Tout ceci contribue à une perte de sens et de valeurs. Le modèle occidental tente même d'éliminer la dimension existentielle par une quête scientifique de l'immortalité au travers des supposés progrès à venir de la génétique et de l'intelligence artificielle. Cette écologie de l’esprit est une antidote au logiciel du néo libéralisme, à savoir le « toujours plus ». Cela passe par un enseignement adapté dès le plus jeune âge, une politique de promotion de la santé (physique et psychique) et l'apprentissage des compétences psycho-sociales.



En conclusion

Nous sommes à la croisée des chemins. La crise sanitaire a révélé une crise démocratique. Notre système est à bout de souffle, mais comme toute crise, il y a une opportunité de changement pour construire une société libre et démocratique. Et pour permettre l'émergence de nouvelles idées, réfléchir à d'autres pistes pour élaborer un nouveau projet de société, étant donnée la complexité des sujets, on ne peut qu'appeler de nos vœux une approche transdisciplinaire entre professionnels de santé, juristes, économistes, scientifiques, associations, membres de la société civile, philosophes, représentants des religions...

* Thierry Medynski, médecin, DEA d'études européennes « Mutations des sociétés et cultures en Europe ».

NOTES :

1Thierry Medynski et Philippe Court-Payen, Psychanalyse et ordre mondial, Montorgueil, 1993

2Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne, Une monnaie écologique, Odile Jacob, 2020

3Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois (sous la direction de), Partis politiques et démocratie, François-Xavier de Guibert, 2005

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.