Dans les lacets de la Grande Boucle (10). Pour Jean-Paul Ollivier

Bien reposé? Oui ? Alors, on y va. En route! Youpi! Et bien non, pas youpi. Mardi 14 juillet, les coureurs de la 10e étape du 96e Tour de France, qui reliait Limoges (Haute-Vienne) à Issoudun (Indre), ont manifesté leur mauvaise humeur tout l’après-midi en faisant semblant de pratiquer leur métier pendant 194 kilomètres pour une ridicule histoire d’oreillettes interdites. La course? Du pénible: échappée interminable et d’ailleurs pas terminée, victoire de Mark Cavendish au sprint. A l’autre bout de l’écran plat, ça ramait sec dans la cabine des commentateurs. Dans l’ombre, où on l’a stocké depuis quelques années, un homme rayonnait. C’était son heure. Son bout droit à lui. Sa fête nationale. Le jour J. Le point P. L’occasion O. JPO. Comme Jean-Paul Ollivier. Car c’est de lui qu’il va s’agir.

 

Officiellement, oncle Jean-Paul est né le 22 mai 1944, ce qui lui fait dans les 65 ans. En vérité, il est aussi vieux que le Tour de France. Au début de sa carrière télévisuelle (en 625 lignes), on l’avait installé sur le tan-sad de la moto qui suivait le peloton d’où un surnom: Jean-Paul "des nouvelles de l’arrière" Ollivier. Et puis, on lui a demandé de raconter l’histoire du cyclisme, envoyé spécial au fin fond des archives noir et blanc. Il devint "Polo la Science". Et puis, on l’a invité à raconter l’histoire de France vue d’hélicoptère mais sans diminutif puisque Guide bleu est une marque déposée. Peu importe. On lui ordonnerait de parler gastronomie entre deux cols qu’il s’exécuterait derechef. Il est comme ça notre JiPé. Il aime le Tour, il connaît la France et vice-versa. On lui prête une passion pour le général De Gaulle. Je suis certain qu’à table, il reprend du fromage.

 

Pas une église romane, pas un reposoir, pas un castel, pas une motte carolingienne, pas un alignement de Carnac qui lui échappe. Il connaît le nom de toutes les sous-préfectures (et de tous les vainqueurs d’étape de l’histoire) et feint d’ignorer que le monument, c’est lui. Ni sentence, ni leçon, ni cliché. Yann Arthus Bertrand en mieux. Avec Jean-Paul Ollivier, qui a également trois prénoms et vient de Bretagne (Concarneau), le Tour de France nous ramène aux temps conquérant des congés payés. 1936: vacances en tandem. Tous derrière et lui devant, fiches en mains. La visite continue. Direction le camping, à droite après le château, au pied du pont romain. Saviez-vous qu’une très nette majorité de Français regarde le Tour d’abord pour les paysages? "Douce France, cher pays de mon enfance."

 

Un jour, sur le plateau de Stade 2 où il était assis à la table de Robert Chapatte, Roger Couderc l’a enguirlandé: "Souriez bon dieu, vous me faîtes peur!" Depuis, il sourit. La dernière fois, c’était le 9 juillet, à l’arrivée de Barcelone (Espagne). Federico Bahamontes, prince tolédan des grimpeurs, vainqueur aquilin du Tour 1959, petit homme tout maigre avec des lunettes de soleil, était là, invité. Nous repartions en enfance. Il y eut des souvenirs, de l’affection et des rires. Il y eut des vérités, des regrets, des jolies filles et un soupçon de mélancolie. Il y eut de l’émotion mais pas de larmes parce qu’il y avait le sourire de Jean-Paul Ollivier, qui contenait tout ça et plus encore et disait tant, comme pour nous raconter, sans un mot, ce que le vélo est vraiment: une nostalgie pleine de bonheur.

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