L'écume du Tour (11). Comme un courant d'ère

Récapitulons. En une semaine de mornes plaines, le 97e Tour de France a décimé ses coursiers les plus vénérables aussi sûrement que le duc de Wellington les grognards de la Garde impériale à Waterloo. Et, en deux jours, canicule aidant, les Alpes ont achevé la besogne.

Récapitulons. En une semaine de mornes plaines, le 97e Tour de France a décimé ses coursiers les plus vénérables aussi sûrement que le duc de Wellington les grognards de la Garde impériale à Waterloo. Et, en deux jours, canicule aidant, les Alpes ont achevé la besogne. Lance Armstrong a explosé en vol. Cadel Evans est en charpie; Andreas Klöden en miettes; Carlos Sastre en apnée; George Hincapie aux objets trouvés. De loin, on dirait le peloton sorti des collections atroces du musée Dupuytren (Paris VIe). De près, c'est encore pire. Mediapart s'est déjà inquiété à voix haute de l'état sanitaire de la troupe, réclamant qu'on ménage un peu les rombiers. Cause toujours. Le coureur souffre, la caravane sulfate. On voudrait accélérer le renouvellement des générations et la circulation des élites qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

La preuve: mercredi 14 juillet, c'est le Portugais Sergio Paulinho qui a emporté la 10e étape Chambéry-Gap (179 km). Qui ça? Sergio Paulinho, un gars de Radio Shak. Pas vraiment un perdreau de l'année (1970), je vous l'accorde. Mais on avait jamais vu le personnel de Môssieur Armstrong s'émanciper de la sorte. L'heure de la révolte ancilliaire aurait-elle sonné? Ces temps-ci, les majordomes ont l'humeur revancharde. Manquerait plus qu'ils excipent des enregistrements clandestins, façon Bettencourt. J'exagère? La Food and drug administration (FDA) a ouvert une enquête sur la manière dont l'US Postal, qui a offert six Tours de France à son cher Lance, gérait ses intérêts financiers et la santé de ses coureurs. Et pour dénicher la vérité, les fonctionnaires de l'Oncle Sam ont cuisiné les domestiques de l'époque. A table!

Ce n'est pas encore la tempête promise, juste un bon gros courant d'ère. Comme qui dirait une période qui s'entrouvre. Du coup, les jeunes retrouvent un peu d'appétit. Mercredi, dans le sillage du Lusitanien libéré, on trouvait Dries Devenyns, un Belge millésimé 1983, et Pierre Rolland, un presque Solognot de 1986. C'est pas un signe, ça? Sans compter, bien entendu, que le frère Schleck (1985) est toujours en jaune, Alberto Contador (1982) en embuscade, Robert Gesink (1986) et Roman Kreuziger (1986) en caponière et Nicolas Roche (1984, m'en direz de nouvelles), le fils du jovial irlandais Stephen, en salle d'attente. Et le premier Français dans tout ça? Damien Monier, un auvergnat à tempérament de la maison Cofidis, né natif de Clermont-Ferrand à la fin du mois d'août 1982. Tout ne va pas si mal.

On me fera évidemment remarquer que Denis Menchov, Levi Leipheimer, Ivan Basso et quelques autres vestiges basques sont encore à l'affut au général. Mouais. Ils l'ont été toute leur vie. Disons qu'ils sont répartis dans ledit classement comme les bornes du souvenir au fil des kilomètres de la Voie sacrée. Ils nous racontent un cyclisme qui n'a plus lieu d'être, qui a confondu le renoncement et la patience, déguisé la trouille en timidité et transformé le manque d'audace en assurance-vie. La chronique ne les dréfrayera pas. De toute façon, il n'y avait rien à en dire. On a les Maurice Barrès qu'on mérite. Eux, c'était Jean-René Godard. Et puis, pousser à l'ombre d'Armstrong fait passer le goût du soleil. Ces gars-là sont trop pâles, définitivement transparents, perdus pour la Grande Boucle. Roulez jeunesse.

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