L'écume du Tour (15). Le sale air de la peur

Ah, il est joli le cyclisme de l'ère des oreillettes! Plus une échappée qui ne se déclenche sans l'ordre du manager. Plus une attaque qui ne se fomente sans l'aval du grand conseil des directeurs sportifs. Plus un coup de force qui ne se conçoit sans l'autorisation du sponsor principal. Affligeant.

Ah, il est joli le cyclisme de l'ère des oreillettes! Plus une échappée qui ne se déclenche sans l'ordre du manager. Plus une attaque qui ne se fomente sans l'aval du grand conseil des directeurs sportifs. Plus un coup de force qui ne se conçoit sans l'autorisation du sponsor principal. Affligeant. Dimanche 18 juillet, les pentes de la montée vers Ax-3 Domaines, où était jugée l'arrivée de la 14e étape du 97e Tour de France (184 km), ont offert le déplorable spectacle d'un maillot jaune (Andy Schleck) et de son concurrent (Alberto Contador) tétanisés par les consignes de course, incapables de décider et, donc, d'agir, ne répondant plus qu'à quelques stimuli électriques comme autrefois ces grenouilles de laboratoires mortes qui remuaient leurs pauvres pattes arrière par le seul truchement d'une pile Saft-Leclanché de 4,5 volts.

Ils ont grimpé de conserve, s'observant sans remuer, attentifs à ce qu'on hurlait dans leurs écouteurs: «Bouge pas! Laisse-le partir le premier!» Du coup, personne n'a démarré, pas même la course. Le plus beau, c'est qu'une fois rendus, les deux inséparables ont tenté de déguiser leur aboulie en stratégie et leur apathie en tactique. «J'ai un plan, et je voulais m'y tenir. Si Alberto avait été vraiment mal, j'aurais attaqué mais ce n'était pas le cas. Il était plutôt bon mais je l'étais aussi. C'était un peu un jeu psychologique entre lui et moi», a déclaré frère Schleck. «On était plus ou moins au même niveau. On s'est mis d'accord. On a vu qu'il fallait qu'on collabore pour ne pas laisser trop d'écart à Denis Menchov et Samuel Sanchez, qui en ont profité pour partir. Tout cela pourrait être quand même un avantage pour moi», a complété Alberto Contador.

La vérité, c'est que ces deux-là sont morts de trouille – paralysés par l'enjeu et terrorisés par la grosse voix du père Fouras –, incapables de comprendre ce qui arrive et d'imaginer ce qui va arriver. Alors, ils attendent et transforment notre Tour de France en omnium. Là, on en est au sur-place. C'est super. Le règne de Lance Armstrong a laissé des traces et pas seulement dans les échantillons congelés de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD). A force de suivre Sa Majesté par monts et vaux sept années durant, la meute a perdu son flair. Elle ne sait plus où la course se joue, où elle se noue, où elle se dénouera. Elle s'en remet au parcours. C'est donc la dernière étape de montagne Pau-col du Tourmalet (174 km), jeudi 22 juillet, qui décidera du vainqueur. A moins que les jocrisses nous fassent le coup du contre-la-montre couperet, la veille de l'arrivée à Paris.

On en viendrait presque à pardonner le désintérêt manifeste de Lance Armstrong pour cette Grande boucle. Dimanche encore, il traînassait à l'arrière du peloton, racontant des histoires de Jim Bowie ou des blagues de Ouin-Ouin, faisant des bulles avec son chewing-gum, écrivant des cartes postales à son copain George W. Bush, cherchant à capter le mode d'emploi de la machine à affranchir du centre commercial de Lavelanet par lequel il avait fait un détour tout exprès et où il a fini par faire l'acquisition d'une bouteille d'Izarra jaune. Résultat, il a terminé l'étape en 70e position à 15 min 14 sec du vainqueur, le surprenant Français Christophe Riblon. Au général, il accuse désormais un retard de 39 min 44 sec. mais il s'en fout comme de sa première chemise de bûcheron. Lui n'a plus peur de rien. Et surtout pas du ridicule.

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