L'écume du Tour (16). Le crépuscule des aigles

Guillaume de Preuilly doit l'avoir mauvaise. Des nuits entières du XIe siècle passées à codifier les tournoyements entre chevaliers dans le plus infime de leurs détails pour voir, quelques centaines d'années plus tard, une brouettée de salopiots en cuissards violer la règle sans aucun scrupule ni le moindre remords.

Guillaume de Preuilly doit l'avoir mauvaise. Des nuits entières du XIe siècle passées à codifier les tournoyements entre chevaliers dans le plus infime de leurs détails pour voir, quelques centaines d'années plus tard, une brouettée de salopiots en cuissards violer la règle sans aucun scrupule ni le moindre remords. Lundi 19 juillet, à quelques dizaines de centimètres du sommet du Port de Balès, un trio de séditieux, mené par Alberto Contador, a profité d'un invraisemblable saut de chaîne de frère Schleck pour accélérer telles des bêtes et larguer ledit Luxembourgeois à la faveur de la descente qui devait s'ensuivre afin de mieux le détrousser de sa tunique jaune pleine de cambouis. De fait, à l'arrivée de la 15e étape du 97e Tour de France (Pamiers-Luchon, 187 km), Alberto-le-déloyal montait sur le trône, en levant les bras pour manifester une joie qu'il était seul à partager.

On se souvient de Fausto Coppi offrant une victoire d'étape à Gino Bartali, son rival éternel, le jour de son anniversaire (Tour de France 1949, 18 juillet). On se souvient de Maurice Diot renonçant à rouler après une crevaison d'Edouard Muller, qu'il préférait battre au sprint, lors du Paris-Brest-Paris 1951. On se souvient d'Eddy Merckx refusant d'enfiler le maillot jaune parce que Luis Ocana avait chuté dans le brouillard atroce du col de Mente (Tour de France 1971). On se souvient de Jan Ullrich coupant son effort pour attendre Lance Armstrong victime des cordons d'une musette de hasard dans la montée de Luz Ardiden (Tour de France 2003). Mais tout ça c'est fini, oublié, passé de mode. Ces images-là sont à ranger pour toujours dans les réserves du Musée de la chevalerie de Carcassonne. Avouons qu'on a plutôt du mal à s'y faire.

Et dire que le 97e Tour de France s'est peut-être gagné en descente! De quoi ouvrir des perspectives de reconversion à Jean-Luc Crétier et Antoine Dénériaz. On m'assure que la dernière fois, c'était en 1991, quand Miguel-un-seul-sourcil-Indurain s'était débarrassé de Greg-I-will-survive-LeMond en dévalant les pentes col du Tourmalet à la vitesse d'un bobsleigh. Mais le combat avait été régulier. Ce qu'on a vu lundi est d'une autre essence. Après ce coup-là, on pourra flinguer au moment de la pause pipi, se faire la malle à l'heure des musettes, où tenter le coup de loin quand les autres iront aux bidons sans se faire traiter de tous les noms y compris ceux d'oiseaux. N'importe quoi pourvu que ça gagne. Le public des Pyrénées ne s'y est pas trompé: il a sifflé l'Alberto aussi fort qu'il avait conspué Eric Woerth la veille. C'est dire.

Quant au benjamin des Schleck, c'est vraiment un brave gars. «Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent, ils doivent quand même réaliser qu'Alberto faisait partie des coureurs qui m'ont attendu dans l'étape de Spa. C'était une grande marque de fair-play. Aujourd'hui, c'était un autre scénario», a-t-il tenu à déclarer. Dans ce cas-là... Subsiste une question: comment un favori de la Grande boucle peut-il dérailler à six jours de l'arrivée à Paris? C'est que, visiblement, personne n'a songé à monter un collier ou une patte anti-saut de chaîne sur le tube vertical du destrier carbone du champion. Pourtant pas compliqué. Un coup de cruci et hop, passez muscade! En plus, contrairement à d'autres ingrédients de la panoplie cycliste, celui-ci est en vente libre. On peut se le procurer ici, ici, ici, ici, et ici. Bref, à peu près partout sauf chez les Saxo Bank. C'est bêta.

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