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Portfolio 6 avr. 2017

Arras, à quoi sert l'histoire?

À quoi sert l’histoire? À rien, si l’on regarde l’état du monde. Du passé les uns font ville rase, les autres manipulent les traces. Sans parler de ceux et celles qui plantent leurs paroles drues au ras des caniveaux. Histoire de s’élever vers le pouvoir et de se délecter des trésors terrestres, au nom d’une destinée, quelque part entre un point et un point sur l’écorce des séquoias de Muir Woods.

esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
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  1. E. Heboyan, 2017

    À quoi sert l’histoire ? À rien, si l’on regarde l’état du monde. Du passé les uns font ville rase, les autres manipulent les traces. Sans parler de ceux et celles qui plantent leurs paroles drues au ras des caniveaux. Histoire de s’élever vers le pouvoir et de se délecter des trésors terrestres, au nom d’une destinée, quelque part entre un point et un point sur l’écorce des séquoias de Muir Woods.

    En route pour l’éternité et un drapeau. En route pour Singapour, Coffs Harbour, les rives de l’Adour, mais sans Dorothy Lamour. Des drapeaux et des couleurs. Des peuples et de leurs goûts. Le goût du sang, du gaz sarin, du gâchis humain. Le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest.

    Les Quatre On de France plus Une Haine sont candidats à la fonction suprême. On a oublié d’inviter l’Homme révolté d’Albert Camus et la Femme gelée d’Annie Ernaux. Les jeunes, eux, ont une nette préférence pour les jeux vidéo de l’extrême. Endurance, performance, sexe et violence. Dans les salons made in Koh-Lanta. Le foot fait-il encore recette ? La politique, n’en parlons pas.

    Années 1980. Un jour dans l’Iowa. Dans l’Amérique des champs de maïs (Corn Belt) et de la Bible (Bible Belt), la Plymouth bleue file sur une route au nord de Kalona. Une route que l’on croyait déserte en ce dimanche d’été. Une route lisse, longue, qui s’étire à l’infini entre deux fermes peintes par Grant Wood. Les Amish n’étant pas loin, on s’attend à voir surgir un buggy. À la place, on tombe sur une vieille Jeep de l’armée américaine, en bordure du champ. Garée là par des nostalgiques de la Seconde Guerre Mondiale ? « C’est une Willys MB ! » Le regard s’oriente vers un attroupement au milieu duquel se dresse un drapeau nazi. Un individu tient la hampe à bout de bras, fait flotter la croix gammée au-dessus des têtes. Dans un instant, la bière coulera du keg, un tonneau géant qui s’invite à toutes les fêtes dans l’Iowa autrement puritain. Une réunion de suprématistes blancs, un pique-nique avec femmes et enfants. Pique-nique qui ne saurait profiter à Homer Simpson – celui que Nathanael West a déplacé, à tort ou à raison, de son Iowa natal pour le précipiter dans l’enfer de Los Angeles. Le pique-nique comme chant de l’innocence. Ce chant-là fait froid dans le dos. La température extérieure est de 33°. L’humidité intenable. Faut-il verrouiller les portières ? L’homme qui nous a loué sa maison est dans la foule. Il est aussi notre voisin à Iowa City, la petite ville universitaire que l’on surnomme l’Athènes du Midwest. « Let’s get out of here ! » (Tirons-nous d’ici !)

    Les drapeaux ne poussent pas dans les champs de maïs.

    Arras, avril 2017. Commémoration de la Première Guerre Mondiale. Cent ans après la barbarie. Commémoration de la bataille d’Arras qui débuta le 9 avril 1917. Des hommes et des femmes ont donné leur vie. On achève bien les gens, puis on leur rend hommage. Sur la place de la Gare, Arras arbore ses drapeaux pluriels. Drapeaux du Canada, de l’Irlande, du Royaume-Uni, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande. Les drapeaux ont une autre allure. On leur adresse un « MERCI » et un « THANK YOU » à l’endroit et à l’envers.

    À quoi sert l’histoire ? À honorer la mémoire des inconnus, des anonymes, des proches. La mort pour rien est inacceptable. On vient de loin, de très loin, en souvenir d’un oncle, d’un frère, d’un grand-père. On vient en voyage organisé, en couple, avec des copains. Un groupe de Canadiens est venu avec un sac plein d’épinglettes. Au restaurant de l’hôtel, ils sont d’humeur joviale : « We’ll give you some pins ! » (Voici des pins pour vous !) Je pose les pins sur le visage de Stavros Topouzoghlou, le Grec de Constantinople dans son exil imaginé par Elia Kazan, le regard obstinément tourné vers l’horizon. Combien sont morts pour avoir détourné les yeux de l’horizon ?

  2. E. Heboyan, 2017
  3. E. Heboyan, 2017
  4. E. Heboyan, 2017
  5. E. Heboyan, 2017
  6. E.Heboyan, 2017
  7. E.Heboyan, 2016

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