Nous sommes de Bretagne et du monde

 Ecrivain, géographe et vice-président (PS) du conseil régional chargé de la culture, Jean-Michel Le Boulanger défend une « décentralisation ambitieuse » donnant aux régions de France « – et à la Bretagne qui le souhaite si ardemment – les compétences et les moyens dont bénéficient toutes les grandes régions d'Europe ». « La République », affirme-t-il, « se doit d'accepter la diversité, le spécifique, l'expérimentation. C'est une condition de ses réussites à venir ». 

 Ecrivain, géographe et vice-président (PS) du conseil régional chargé de la culture, Jean-Michel Le Boulanger défend une « décentralisation ambitieuse » donnant aux régions de France « – et à la Bretagne qui le souhaite si ardemment – les compétences et les moyens dont bénéficient toutes les grandes régions d'Europe ». « La République », affirme-t-il, « se doit d'accepter la diversité, le spécifique, l'expérimentation. C'est une condition de ses réussites à venir ». 


 

Les débats du Parlement sur la réforme territoriale ont montré l'incompréhension qui oppose les tenants d'une France jacobine et les militants d'une France décentralisée. S'affirmer Breton ou Alsacien, réclamer une Bretagne élargie à la Loire-Atlantique ou des pouvoirs accrus pour les régions expose à se faire traiter de « communautarisme ». Toute affirmation régionale semble fruit du « repli identitaire ».

Il semble donc nécessaire de réaffirmer encore et encore quelques fondamentaux des combats menés par ceux qui espèrent l'émergence progressive d'une République des territoires, d'une République de la confiance.

Que les choses soient claires : nous sommes de Bretagne et du monde. Nous sommes Français, citoyens de cette République qui est nôtre, nous sommes Européens, nous sommes en fraternité avec tous les peuples de la terre.

Le temps semble venu de lever clairement des hypothèques, au nom d'une petite musique que nous trouvons belle, la musique de la diversité, du respect, de l'égale dignité de toutes les formes de culture. Notre Bretagne est ouverture aux autres et ouverture au contemporain. Notre Bretagne est de grand large, et son chant court au-delà des horizons.

Nous entendons ce que disent certains qui nous méconnaissent tant et qui nous jugent cependant. La Bretagne, notre Bretagne, serait close sur elle-même, sur son passé, frileuse devant les avenirs, se rabougrissant sur son identité. Les Bretons seraient « communautaristes », nous dit-on encore quand nous réclamons des droits qui semblent d'évidence en Allemagne, en Grande-Bretagne, en péninsule ibérique... Pire, l'écho de la collaboration d'une poignée de militants bretons avec la barbarie recouvrirait d'un voile brun toute déclaration d'amour à ce petit pays du bout du monde.

Ils font fausse route. Notre porte est ouverte, et nous les invitons sur les chemins de nos bohêmes. Notre Bretagne est un pays de vents. Un pays de ponts qui lient les rives de nos fleuves. Un pays de quais et de pontons qui invitent aux voyages et accueillent l'étranger. La Bretagne a toujours été terre rebelle, résistante face à l'oppression et les Bretons en grand nombre ont rejoint le camp de l'honneur quand le vol noir des corbeaux imposait son ombre sur les champs de nos pères. Ces coquelicots de la liberté, nous les portons haut à la mémoire.

Bretons nous sommes, de racines, de cœur et de désir aussi.

Français nous sommes, d'héritage, de volonté et de passion aussi.

Nous ne supportons pas, nous ne supportons plus que la France centralisatrice, la France jacobine, nous assigne à résidence du passé, nous entoure de ses préjugés et se contente de cartes postales aux tons sépias pour illustrer notre pays.

Nous ne supportons pas, nous ne supportons plus que notre République caricature la diversité, s'en méfie encore et n'ose s'engager avec vigueur et enthousiasme sur les chemins de la confiance.

Nous ne supportons plus que la France, notre France, ne s'engage enfin vers une décentralisation ambitieuse de son organisation administrative et politique donnant à ses régions – et à la Bretagne qui le souhaite si ardemment – les compétences et les moyens dont bénéficient toutes les grandes régions d'Europe.

Soyons justes. Notre critique ne s'adresse pas à la France. Elle s'adresse à quelques-unes de ses élites, dirigeants d'une technostructure si centralisée, repue de chiffres, de taux et de dogmes, qui, à grands coups de certitude et de morgue, persistent à penser la diversité comme un outrage à leur propre grandeur et toute régionalisation comme une atteinte à leur pouvoir. C'est là, et nulle part ailleurs, que se nichent le « repli » et le « communautarisme », tapis dans les convictions des cabinets et des très hautes fonctions publiques, dans l'« entre-soi » satisfait du mépris et du dédain.

Oui, le temps est venu de dire notre terre, pour chanter les vertus et les richesses du divers. Pour dire, surtout, que l'universel de la condition humaine demande des racines, toutes différentes, toutes entremêlées, et des rêves fraternels d'avenirs à construire. Être Breton est une promesse. Être Breton est un autre nom de l'universel.

Voilà une conviction essentielle et un grand combat à mener au XXIe siècle : l'invention d'un humanisme de la diversité qui répondra aux fermetures des nationalismes. Un humanisme de la diversité adapté aux identités composites de notre temps, basé sur les droits culturels des personnes. Les pluriels sont si féconds quand nos racines sont rhizomes et nos langues toutes porteuses d'une histoire et d'une manière singulière d'être au monde, toutes porteuses aussi d'un universel de notre humaine condition. Ces langues, ces cultures, ces pluriels, aidons-les à vivre et à se transmettre.

Le sentiment d'appartenance à un territoire, en l'occurrence la Bretagne, est un levier essentiel de son développement. Laissons-le s'épanouir. Il est le terreau qui féconde les engagements citoyens, associatifs, collectifs. Il est plaisir et fierté parfois. Il faut être bien riche – ou vraiment très inconséquent – pour s'en priver. A une région abstraite, technocratique, dessinée sur une carte de papier, privilégions un espace vécu, rêvé, approprié, un espace de mobilisation. La Bretagne est bien plus qu'une région administrative. C'est un pays, un univers. Un désir.

Oui, c'est cela, la Bretagne d'aujourd'hui et sans méconnaître les risques des « identités meurtrières», le temps semble venu d'affirmer qu'il n'y a pas de fatalité au nationalisme, à la fermeture, à la nostalgie.

Être Breton, c'est être à la fois Breton, citoyen français, européen et humain, évidemment. Etre de Bretagne et du monde. Identités composites, identités plurielles. Qui parle de communautarisme ?

Être Breton, c'est à la fois être enraciné et être ouvert, aux autres, comme au contemporain. Qui parle de repli ?

Nous sommes de Bretagne et du monde, comme une évidence.

Nous ne sommes pas une menace pour la France, Français nous sommes. Mais nous pensons que la trilogie unité de la République - unicité de son discours - uniformité de ses réponses administratives et règlementaires est aujourd'hui totalement dépassé et inefficace.

La République se doit d'accepter la diversité, le spécifique, l'expérimentation. C'est une condition de ses réussites à venir.

Ce projet humaniste des identités composites tranquillement affirmées est une réponse à tous les Eric Zemmour de la terre, qui clivent, qui expulsent et qui excluent.

Ce projet humaniste est évidemment posé sur un socle culturel fécond.

Il ne peut y avoir de projet global de développement durable de nos territoires sans une présence artistique et culturelle intense.

Le poète Yvon Le Men résume parfaitement notre propos :

« A quoi servent les artistes dans ce monde qui préfère les chiffres aux lettres et dont la folie des chiffres menace de nous faire chavirer dans le chaos ?

Que celui qui n'a besoin ni de chansons, ni d'images, ni de poèmes, ni de romans, ni de films, ni de pièces de théâtre, ni de musique pour que se dise sa vie quand il ne sait plus la dire, pour que s'écoule son chagrin quand il ne sait plus pleurer, que celui-là tranche la gorge aux oiseaux.

Que celui qui n'a pas besoin d'artiste retienne ses larmes à jamais et brise par avance ses éclats de rire. »

Ce projet humaniste de la diversité est le nôtre. Nous souhaitons qu'il soit demain le projet de la France.

Nous pourrons alors dire, avec Armand Robin :

« Je ne suis pas Breton, Français, Letton, Chinois, Anglais,

Je suis à la fois tout cela

Je suis homme universel et général du monde entier... »

« Toutes les autres vies sont dans ma vie. »

 

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