Le publicitaire de Sarkozy met en scène les Etats généraux de la presse

La Toile est un terrain de jeu infini pour les curieux et les entêtés. Et, comme souvent dans l'investigation, le secret est parfois à portée de mains, pas caché du tout, simplement on ne sait pas le voir.

La Toile est un terrain de jeu infini pour les curieux et les entêtés. Et, comme souvent dans l'investigation, le secret est parfois à portée de mains, pas caché du tout, simplement on ne sait pas le voir. Tout enquêteur le sait, au moins depuis La lettre volée, cette nouvelle d'Edgar Allan Poe qui, en 1844, marqua l'invention d'un nouveau genre: le roman policier. La lettre volée que cherchait le détective Auguste Dupin était en évidence sur la cheminée, tout comme l'asservissement de la presse française en 2008 s'affiche tranquillement au détour d'un écran du site des Etats généraux de la presse, dont on a suffisamment démontré, ici, qu'ils n'en sont pas.

 

Sous-site du site de la Présidence de la République, elysee.fr, le site des Etats généraux avait déjà suscité notre curiosité étonnée pour ce qu'il disait de l'oubli des principes élémentaires de notre métier et des valeurs fondatrices de notre profession par les journalistes cautions de cette mise en scène sarkozyste. Mais le pire était encore à venir. Curieux de voir si nos protestations avaient fait bouger ce décor, je m'y suis rendu de nouveau, pour évidemment m'apercevoir qu'il n'en était rien et que l'imposture persistait. C'est alors qu'une curiosité nouvelle m'a entraîné dans une enquête numérique dont le résultat, comme me l'a fait dire notre confrère Renaud Revel de L'Express, m'a, de nouveau, fait tomber de l'armoire.

 

J'ai cherché la rubrique des informations légales, dans le coin en bas à droite de l'écran, sous l'intitulé "Informatique et liberté". Et c'est alors que j'ai trouvé ceci:

 

 

Le directeur de publication des Etats généraux de la presse est donc François de La Brosse, un publicitaire professionnel, entré au service de Nicolas Sarkozy durant sa campagne présidentielle. Et la responsable éditoriale du site de ces Etats généraux est une jeune femme qui s'était elle aussi engagée au siège de campagne de l'UMP, comme le rappelle sa vidéo de témoignage, à voir ici. Cette jeune ralliée travaillait pour la NSTV inventée par François de La Brosse, devenue aujourd'hui la PRTV, selon le même modèle.Un modèle, que son inventeur affirme avoir créé gracieusement pour son ami Nicolas Sarkozy, mais qu'il a depuis su très bien rentabiliser.

 

Pardon pour l'effet d'uniformtité répétitive, mais c'est sans doute ce qui s'appelle maximiser un investissement. Donc début par le site de campagne de Nicolas Sarkozy:

 

 

Avec sa chaîne de télévision sur le Web, au graphisme aisément reconnaissable:

 

 

Puis continuation par le site de la pésidence de la République, refondu dans un simple copier-coller, une fois le candidat élu:

 

 

La déclinaison se poursuit donc, pour les réformes présidentielles:

 

 

Pour la modernisation des institutions:

 


 

Pour la présidence française de l'Union européenne:

 

 

Pour l'offensive parisienne du pouvoir, dont le transfuge (du rocardisme au sarkozysme) Christian Blanc a la charge (seule la couleur change, le marron détrônant le bleu):

 

 

Et, bien sûr, pour les Etats généraux de la presse:

 

 

Sans compter un site destiné à un public ciblé, dont le poids démographique, donc électoral, va croissant – ceux qui sont déjà vieux, vieillissent ou vieilliront bientôt:

 

 

On découvre alors que cette communication aux allures de propagande orwellienne, où la figure présidentielle est omniprésente dès qu'il s'agit d'un site relevant de la puissance publique, est aussi une affaire de famille:

 

 

François Sarkozy, 47 ans, est le petit frère de Nicolas. Pédiatre de formation, il travaille depuis 2001 dans le secteur pharmaceutique. En 2005, il est entré au conseil de surveillance de BioAlliance Pharma en tant que vice-président. On remarquera aussi le partenariat avec Paris Match dont la chef du service "Santé", qui a notamment conçu le colloque de longevitv.com abrité par l'Unesco, se nomme – pur hasard? – Sabine de La Brosse.

 

Enfin, François de La Brosse s'est lancé, avec les mêmes recettes techniques et graphiques (mais avec, cette fois, la couleur rouge qui évoque des incendies, passés ou à venir), sur le marché des banlieues:

 

 

Non sans arrière-pensées marchandes, comme l'illustre ce document, téléchargeable sur ce site:

 

 

Sur plusieurs de ces sites, on retrouve les mêmes indications légales qui, au regard du droit de la presse, font de François de La Brosse le premier responsable éditorial d'une cascade de sites et non des moindres, en somme un petit groupe de presse numérique à l'abri de la puissance publique. C'est le cas, on l'a vu, pour les Etats généraux (présidentiels) de la presse, mais aussi pour les réformes (présidentielles) de la France:

 

 

Ou pour la modernisation (présidentielle) des institutions:

 

 

Et qui dit responsable veut dire, pour parler clair, celui que l'on peut poursuivre devant les tribunaux en cas de contestation des contenus mis en ligne – diffamation, publicité mensongère, propagation de fausses nouvelles, etc. On trouvera ici et un rappel de la définition juridique du directeur de publication, fonction que j'occupe pour le journal de Mediapart et qui vaut indépendamment du support, papier ou numérique.

 

Vous me direz que c'est secondaire puisque François de La Brosse travaille, en l'espèce, pour la puissance publique. C'est à voir car, si j'en crois non seulement ses propres déclarations, mais aussi l'organigramme de l'Elysée et le site de son groupe de communication, François de La Brosse est resté un publicitaire qui fait de la communication et des affaires. Par exemple, le site de CITITV, qui affiche de louables intentions envers les cités, les quartiers et les banlieues, avec le soutien matériel d'entreprises dont les dirigeants sont proches de Nicolas Sarkozy, renvoie explicitement, comme on l'a vu, au site de son groupe de communication, Z Groupe, dont il est toujours le premier dirigeant:

 

 

Et sur le site de Z Groupe, à voir la diversité de sa clientèle, il semble que les affaires de François de La Brosse restent florissantes. Ainsi donc nous vivons sous un régime dont la mise en scène numérique est entre les mains d'un publicitaire, qui n'a aucunement renoncé à ses propres activités commerciales et qui n'hésite pas à s'afficher sans vergogne comme le responsable des contenus éditoriaux des Etats généraux de la presse. Jean-Michel Buche, son associé à la direction de Z Groupe, le présente d'ailleurs sans fioritures comme "conseiller de Nicolas Sarkozy", sans paraître s'alarmer de cet allègre mélange des genres entre fonction publique et intérêt privé:

 

 

J'ai fait cette anecdotique trouvaille au détour d'un site où l'on découvre, sous l'homme de communication, un apprenti artiste amateur d'art africain:

 

 

Mais je m'égare… L'essentiel, c'est donc que les patrons de notre presse acceptent d'êtres mariés par la présidence à un commnicant, de l'espèce la plus primitive, uniquement préoccupé par la promotion écrasante d'un seul homme et par les retombées de cet admirable zèle courtisan.Tel est donc le tableau de ce naufrage: la presse dominée par la propagande, l'information vautrée dans la communication, la démocratie asservie par l'intérêt.

 

Ici, sauf à désespérer de l'humaine condition, j'aimerais être bientôt démenti. J'aimerais notamment que les journalistes qui continuent de participer aux Etats généraux fassent au moins leur métier: qu'ils demandent les conditions de réalisation de leur site dont François de La Brosse est l'inventeur; qu'ils s'enquièrent des questions contractuelles; qu'ils exigent de connaître les aspects financiers; qu'ils refusent de paraître sur un site dont le premier communicant sarkozyste est le directeur de publication; en d'autres termes, qu'ils fassent jouer les principes de nos chartes et de nos conventions professionnelles, depuis 1918 et 1935; bref, qu'ils se réveillent soudain en opposant leur clause de conscience à cette mascarade!

 

Mais c'est peut-être peine perdue. Je sais bien, et on n'a cessé de me le dire – c'est d'ailleurs le seul point commun entre Alain Krivine et Alain Minc si j'en crois un livre récent qui m'est consacré –, que je suis un naïf, malgré les apparences. D'ailleurs, à la fin de cette promenade sur la Toile, je me suis aperçu que je n'étais pas le premier à m'étonner de ce mélange éhonté des genres où, sous l'égide de François de La Brosse, la presse s'égare et se discrédite.

 

Cette semaine, en effet, on pouvait trouver ici les mêmes interrogations, et également , dans une vidéo plutôt drôle de la rédaction du Post. J'aimerais avoir leur humour et prendre cette petite indignité à la légère. Je n'y arrive pas, d'où un trop plein de passion. Car s'il est affligeant, ce spectacle n'est pas dérisoire: il révèle l'ampleur du fossé qui se creuse entre ceux qui dirigent ce pays, sa presse comprise, et la grande masse de ceux qui subissent les conséquences de leurs inconséquences. La France a ceci de particulier qu'à la grande crise économique qui s'installe, elle est en train d'ajouter une immense crise démocratique. De ce constat, hélas, ne découle en rien une issue automatique: ce peut-être pour le pire, une crispation autoritaire (d'ailleurs évoquée dans le Club de Mediapart par Paul Alliès), ou pour le meilleur, une révolution démocratique…

 

Allez, restons-en, pour l'humeur, au pronostic du poète Hölderlin (1770-1843), souvent cité par le sociologue Edgar Morin dont Nicolas Sarkozy, dans son impuissante fuite en avant, avait tenté, en janvier mais en vain, de récupérer la "politique de civilisation" : "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve".

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