Pourquoi Internet ne change rien

Internet ne change rien à l'économie de la presse. Le Réseau n'a pas provoqué les plans sociaux qui s'égrènent en une triste litanie, de titre en titre, depuis des mois. Ni donné naissance à la merveilleuse conversation démocratique, déhierarchisée et sans plus d'intermédiaires - de médias - promise. Comme beaucoup de révolutions autoproclamées, le Web 2.0 a surtout permis un renouvellement des élites, un simple changement du personnel médiatique

Internet ne change rien à l'économie de la presse. Le Réseau n'a pas provoqué les plans sociaux qui s'égrènent en une triste litanie, de titre en titre, depuis des mois. Ni donné naissance à la merveilleuse conversation démocratique, déhierarchisée et sans plus d'intermédiaires - de médias - promise. Comme beaucoup de révolutions autoproclamées, le Web 2.0 a surtout permis un renouvellement des élites, un simple changement du personnel médiatique: la télé et la radio ne recrutent plus leurs vedettes - leurs chroniqueurs, leurs éditorialistes - dans les grands journaux de la presse écrite mais dans la blogosphère (Versac, ...). Une démocratisation? Mais les principes sont restés les mêmes: une foule de petites mains plus ou moins bénévoles (en tout cas, prolétarisés) repère, trie, digère l'information dans l'espoir d'être repéré et d'intégrer un jour l'oligarchie qui exploite ce fond dans la vitrine de la "blogobulle". Certains se lassent. Ils seront vite remplacés par de plus optimistes, de plus naïf, et quelques plus chanceux.

 

Internet ne change rien. Il ne fait qu'accompagner un processus plus général qui est à l'oeuvre: le produit ne vaut plus rien, c'est l'emballage qu'on fait payer. La presse a toujours fonctionné sur un malentendu.

Les patrons vendaient du papier (au lecteur, et du temps de cerveau de lecteur aux publicitaires): quoi d'autres? sinon pourquoi vous laisserait-on feuilleter le journal en kiosque, lire gratuitement en bibliothèque? pourquoi vous donnerait-on sur le Net ce que les cochons de payant du papier achètent?

Les journalistes vendaient de l'encre, plus ou moins mis en forme dans des articles: des idées, des informations, dans le meilleur des cas une écriture. Quoi d'autre? S'il ne s'agissait que de papier, les 8 pages hebdomadaires du Canard enchaîné (ou de Vendredi, si l'on veut faire moderne) suffisent largement à emballer la consommation de poisson de la semaine et les épluchures des pommes de terre. Pourquoi s'encombrer des 150-200 pages par semaine du Monde?

Et les lecteurs, déjà, achetaient tout autre chose: l'appartenance à une communauté, un fantasme, un lieu symbolique. Quoi d'autre? L'information, ils la connaissent - par la radio, par la télé, par Internet, par leurs voisins. Ou ils finiront bien par en entendre parler. Elle est disponible partout, gratuite en apparence. Et plus personne n'est disposé à payé pour ça.

 

Internet ne change rien, sauf le discours. Ecoutez les rédacteurs en chef, s'apercevant que leur ventes s'effondrent et que les annonceurs ne veulent plus d'eux. Ils disent: "nous ne vendions pas des journaux, mais de l'information". Sous-entendu: ces feignasses de journalistes paraphrasaient leur communiqué de presse, leur dépêche, au mieux allaient se promener, troussait un mauvais papier et s'en retournaient boire leurs gages; ils vont devoir désormais écrire sans distinction pour leur journal, enregistrer pour la radio, filmer pour la télé, informer en continu sur leur blog, sur téléphone mobile, etc., etc. C'est ignorer tous les métiers dont le travail même est de mettre en forme cette information - les secrétaires de rédaction, les iconographes, les maquettistes, les infographes, les flasheurs, les vidéastes... -, on ne peut pas être en train de recueillir de l'information, de l'éditer et de la diffuser en même temps.

 

Ecoutez les directeurs de groupes de presse: il faut faire du branding, prendre tout le contenu disponible - dépêches, blogs, vidéos YouTube - et coller l'étiquette de sa marque. Mais, comme l'a montré Bernard Lahire dans La Culture des individus, le citoyen-consommateur joue désormais des dissonances culturelles, aime le foot et la musique sérielle, la télé-réalité et les cafés philos. Que lui importe alors d'avoir une information - la même que partout ailleurs - estampillée Libération ou Le Figaro?

 

Ecoutez maintenant les économistes: ils vous diront que la valeur n'est plus dans le bien, et à peine dans la marque. Fini le capitalisme qui vendait des produits manufacturés sur des marchés de masse. La valeur se situe désormais dans la "relation client": produite du "contenu" (on ne parle plus d'information désormais) est devenu une activité banale, accessible à tous avec des prix de production et de diffusion qui tendent vers zéro, la concurrence est partout et plus personne ne peut raisonnablement vivre d'une manne que peu se partageaient répartie aujourd'hui sur la multitude. Il faut donc savoir produire des "bundle", des bouquets de choses glanées ailleurs et surtout une promesse: celle d'un service complet, quel que soit le mode d'administration de ce service. On ne paye plus à l'article, ni même au journal. On prend un forfait pour être informé. Un sorte de carte orange de l'actualité: payez une fois et recevez tout ce que vous devez savoir (et ça seulement) partout, à n'importe quel moment, sur tous les supports. Un journal dans la rue et les transports, un site Web au bureau et à la maison, avec des articles, des sons, des images produites par votre rédaction ou par d'autres - aucune ne pouvant assurer de nous fournir la totalité de l'information.

 

Pourquoi pas. Mais comment organiser ce grand média global? Comment ne pas céder à la facilité de brader la qualité de l'information? Comment en vivre?

 

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