Presse : renforcer ceux qui étouffent le pluralisme?

C'est un texte fort intéressant qui taille en pièces les états généraux de la presse, gérés en direct par l'Elysée, ou plutôt par le cabinet du président de la République.

C'est un texte fort intéressant qui taille en pièces les états généraux de la presse, gérés en direct par l'Elysée, ou plutôt par le cabinet du président de la République. L'intérêt tient aussi à son auteur, Bertrand Pecquerie, directeur du World Editors Forum, qui dépend de l'Association mondiale des journaux et édite l'un des meilleurs blogs spécialisés sur les médias (Editors weblog, c'est ici).

 

De ce poste d'observateur des médias du monde, Pecquerie ne peut que laisser transparaître sa stupéfaction face au paysage médiatique français. Dans cet article publié par Le Monde (son directeur Eric Fottorino a, par ailleurs, dit tout le bien qu'il pensait de l'initiative présidentielle -voir la vidéo ici) et titré « Attention au baiser qui tue», Pecquerie pointe les quatre «erreurs originelles» de la grand-messe élyséenne, rejoignant ainsi un certain nombre d'arguments développés par Mediapart (lire notre «lettre ouverte» ici).

 

« 1. Si l'on en reste aux fondamentaux - le quatrième pouvoir existe pour contrôler les trois premiers -, l'idée même d'un Etat qui remodèle l'industrie de la presse est aberrante. La recomposition autoritaire et brutale du secteur audiovisuel en janvier 2008 n'est d'ailleurs pas de bon augure pour ceux qui croient, à peine neuf mois après, à une intervention innocente et vertueuse dans le secteur de la presse...», écrit-il.

 

Une autre erreur tient à l'obstination présidentielle à vouloir créer des « champions nationaux » multimédias. On sait déjà la détermination de l'Elysée à faire sauter les seuils anti-concentration pour autoriser, par exemple, Martin Bouygues, Arnaud Lagardère ou Vincent Bolloré à posséder télévision généraliste nationale, journaux, radios et plateformes de sites web. C'est un enjeu immédiat : Le Monde, par exemple, est en train de préparer une nouvelle recapitalisation et le groupe Lagardère, s'il montait au-delà des 17% qu'il détient actuellement, pourrait buter sur ces seuils.

 

«On prend les mêmes, on ajoute Orange et le groupe Bolloré... et on recommence, écrit Pecquerie. Or ce sont les mêmes groupes qui, depuis des décennies, détiennent les clés de la presse française. Par quel miracle feraient-ils mieux qu'hier et pourquoi ceux qui n'investissaient pas dans la presse écrite seraient-ils pris d'un soudain remords ?»

 

A juste titre, l'auteur pointe cette particularité très française de groupes contrôlant les médias mais dont le cœur d'activité est ailleurs, BTP, armes, luxe, etc. «Desserrer les contraintes législatives (...) ne changera rien tant que détenir un média signifiera chez nous gagner en influence et non gagner de l'argent. Pour les groupes Bouygues, Lagardère, Dassault, les médias ne sont que la cinquième roue du carrosse, alors qu'Axel Springer, Bertelsmann, Trinity Mirror, Prisa, RCS, Bonnier, Stampen, Ringier ou Edipresse sont des groupes 100 % média (ou quasiment). Eux ont un intérêt vital à développer leur portefeuille de titres.»

 

A cela, on pourrait ajouter les difficultés grandissantes d'une presse régionale où le pluralisme est mis à mal. C'est Arnaud Lagardère ayant regroupé plusieurs quotidiens du midi (La Provence, Var matin, Nice Matin, Corse Matin), massacré ses contenus, taillé dans ses rédactions avant de revendre le lot au groupe Hersant média. C'est le regroupement de la quasi totalité des titres du Grand est, de Strasbourg à Valence, sous l'égide de l'Est Républicain, mais en une société où l'actionnaire de référence est une banque (le Crédit mutuel de l'est). En la matière, les « concentrations » souhaitées par le président de la République se sont toujours distinguées par un moins disant journalistique et une érosion accélérée des lectorats.

 

«S'il ne devait y avoir qu'un objectif pour les Etats généraux de la presse, ce serait d'ouvrir la France aux groupes européens qui savent à la fois créer des quotidiens à grand tirage, développer le pluralisme et être profitables» !, écrit Bertrand Pecquerie.

 

Les deux autres erreurs renvoient aux responsabilités toutes particulière de la profession et des éditeurs. Ce qu'ils n'ont pas su ou pas voulu voir, d'abord : que la crise de la presse était une crise de l'offre et non de la demande. Pauvreté de l'offre éditoriale, inadaptation des contenus, ignorance des besoins des lecteurs : il valait mieux réinvestir le champ de bataille journalistique que conforter des monopoles locaux ou appeler à l'aide l'Etat.

 

Car c'est une quatrième erreur que cette propension des barons de la presse à en appeler aux aides de l'Etat. « Tous les Etats européens aident leur presse par des moyens divers, mais la situation de dépendance qui s'installe d'année en année en France est malsaine. ( ...) Au lieu de se focaliser sur les journaux existants, l'Etat ne devrait-il pas favoriser l'émergence du pluralisme sur Internet et les nouvelles plates-formes numériques ?», écrit Pecquerie.

 

La grande mise en scène des états généraux de la presse, dont sont d'ailleurs absents et les sociétés de journalistes et les lecteurs, ne devrait servir qu'à cela : sauver les actuels acteurs qui ont sinistré le paysage de l'information. On parlera sans aucun doute pluralisme, note Bertrand Pecquerie. Pour conclure : « Sous couvert de renforcer le pluralisme, il est aussi malheureusement possible de renforcer ceux qui l'étouffent».

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