Presse: les mots de la liberté

Lors de la soirée RSF/Mediapart au Théâtre National de la Colline,

Anouk Grinberg & François Marthouret: pour une presse libre © Mediapart
Lors de la soirée RSF/Mediapart au Théâtre National de la Colline, lundi soir 24 novembre 2008, Anouk Grinberg et François Marthouret nous ont fait le cadeau d'une lecture, aussi émouvante que superbe. Il s'agit d'un montage de textes autour de la liberté de la presse, montage tout en résonance avec notre présent et textes d'une évidente jeunesse démocratique.
Anouk Grinberg & François Marthouret: pour une presse libre © Mediapart
Les voici aussi ci-dessous, dans l'ordre et selon la présentation choisis par les deux comédiens. A lire et relire, méditer et diffuser…

 

Victor Hugo, 1848, discours à l'Assemblée constituante de la IIe République:

Permettez-moi, messieurs, en terminant ce peu de paroles, de déposer dans vos consciences une pensée qui, je le déclare, devrait, selon moi, dominer cette discussion: c'est que le principe de la liberté de la presse n'est pas moins essentiel, n'est pas moins sacré que le principe du suffrage universel. Ce sont les deux côtés du même fait. Ces deux principes s'appellent et se complètent réciproquement. La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c'est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l'une, c'est attenter à l'autre.

 

1945, Fédération nationale de la presse, issue de la Résistance : projet de déclaration des droits et des devoirs de la presse libre:

Article 1er: La presse n'est pas un instrument de profit commercial. C'est un instrument de culture, sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain.

Article 2: La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté.

Article 3: La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs.

 

1971: déclaration des droits et des devoirs des journalistes, adoptée à Munich par les syndicats et les fédérations de journalistes des six pays constituant la Communauté européenne d'alors:
Le droit à l'information, à la libre expression et à la critique est une des libertés fondamentales de tout être humain. De ce droit du public à connaître les faits et les opinions procède l'ensemble des devoirs et des droits des journalistes. La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l'égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics.

 

Albert Londres, journaliste, 1929:
Je demeure convaincu qu'un journaliste n'est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.

 

Paul Krugman, prix Nobel d'économie 2008 et éditorialiste au New York Times:
Les journalistes sont gênés face à des arguments manifestement mensongers. Leur formation et leur disposition naturelle les incitent à envisager systématiquement tous les points de vue en présence, et ils ont même du mal à imaginer qu'une figure publique de premier plan puisse mentir ouvertement sur le contenu de son programme. Un boutade lancée dans un de mes articles aurait, paraît-il, sérieusement vexé plusieurs journalistes; si M. Bush affirmait que la Terre était plate, ai-je écrit, on aurait droit le lendemain à des gros titres du style: "Des vues divergentes sur la forme de la Terre". Evidemment, les journalistes vexés sont ceux qui s'étaient sentis visés.

 

Toujours Paul Krugman, cette fois décrivant les règles du métier de journaliste:
1. Ne jugez pas les propositions politiques en fonction des objectifs qu'elles affichent.
2. Faites travailler vos méninges et découvrez les intentions véritables.
3. N'allez pas imaginer que les règles en vigueur sont celles que vous avez toujours connues.

 

Paul Ricœur, philosophe, dans sa préface au livre de Jean Schwœbel, La presse, le pouvoir et l'argent:
La lutte pour l'indépendance des rédacteurs de presse, face au Pouvoir et à l'Argent, est un combat avec et contre le reste des mass media. Ceux-ci ont deux pentes: descendante et montante. La pente descendante, c'est celle de la presse commercialisée, pour qui l'information est une marchandise. Soumise aux impératifs de la publicité et des gros tirages, livrée à la recherche du sensationnel, elle amplifie les préjugés et les haines, et entretient l'égoïsme collectif des nations nanties, le chauvinisme instinctif et le racisme latent de la population. La presse de qualité est alors responsable, non seulement d'informer sur les faits et les événements, non seulement d'expliquer les tendances profondes de la société, mais encore de "parler contre" les préjugés de la foule. Ce que le public doit réclamer, ce dont il doit avoir l'appétit, c'est d'une presse qui résiste à cette pesanteur des mass media et lutte contre la tentation de manipuler, de dégrader, et parfois d'avilir, qui est celle de la presse commercialisée.

 

Albert Camus, éditorial de Combat, le 31 août 1944:
Notre désir, d'autant plus profond qu'il était souvent muet, était de libérer les journaux de l'argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu'il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu'un pays vaut souvent ce que vaut sa presse. Et s'il est vrai que les journaux sont la voix d'une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage.

 

Robert Ezra Park, journaliste et fondateur de l'Ecole de sociologie de Chicago:
Ce sont les informations plutôt que les commentaires qui font l'opinion... Il ne peut y avoir d'opinion publique sur aucune action politique si la population ne sait pas ce qui se passe, ne serait-ce que dans les grandes lignes... Un journaliste en possession de faits est un réformateur plus efficace qu'un éditorialiste qui se contente de tonitruer en chaire, aussi éloquent soit-il.

 

Marc Bloch, historien, résistant et martyr, août 1940:

N'avions-nous pas, en tant que nation, trop pris l'habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d'idées insuffisamment lucides? Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n'était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu'avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n'est possible? Rien en vérité. Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel fut le pire crime de nos prétendus démocrates.

 

Hannah Arendt, philosophe, dans Vérité et politique, 1967:
Les chances qu'a la vérité-de-fait de survivre à l'assaut du pouvoir sont très minces: elle est toujours en danger d'être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais, virtuellement, pour toujours. Les faits et les événements sont choses infiniment plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories produits par l'esprit humain. [...] La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat. [...] L'histoire contemporaine est pleine d'exemples où les diseurs de vérité-de-fait ont passé pour plus dangereux, et mêmes plus hostiles, que les opposants réels. [...] Sans les journalistes, nous ne nous y retrouverions jamais dans un monde en changement perpétuel, et, au sens le plus littéral, nous ne saurions jamais où nous sommes.

 

A ce propos, voici une confidence rapportée par la dramaturge Yasmina Reza, en 2007. Elle cite ici Laurent Solly, conseiller de Nicolas Sarkozy durant la campagne:
Il est candidat... Dès le lendemain, Laurent Solly s'enthousiasme au téléphone... Quelques jours plus tard, le même Laurent me dira: "La réalité n'a aucune importance. Il n'y a que la perception qui compte".

 

"Nous ne saurions jamais où nous sommes..." disait Hannah Arendt. Voici ce qu'en dit le poète Henri Michaux:
Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination, si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C'est en effet par là, prétendant parler seulement au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. C'est de ce côté que tu devras t'attendre à le rencontrer.

 

Robespierre, discours à la Constituante, le 24 août 1789:
Vous ne devez pas balancer de déclarer franchement la liberté de la presse.
Il n'est jamais permis à des hommes libres de prononcer leurs droits d'une manière ambiguë. Le despotisme seul a imaginé des restrictions: c'est ainsi qu'il est parvenu à atténuer tous les droits.

 

Napoléon Ier, lettre à Joseph Fouché, son ministre de l'Intérieur:
Réprimez un peu les journaux. Faites-y mettre de bons articles. Faites comprendre aux rédacteurs des Débats et du Publiciste que le temps n'est pas éloigné où, m'apercevant qu'ils ne sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres, et je n'en conserverai qu'un seul... Le temps de la Révolution est fini, et il n'y a plus en France qu'un seul parti. Je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre nos intérêts.

 

Thomas Jefferson, l'un des pères fondateurs des Etats-Unis d'Amérique, dont il fut troisième président:

Je préférerais vivre dans un pays qui ait des journaux et pas de gouvernement plutôt que dans un pays qui ait un gouvernement mais pas de journaux.

 

François Mauriac, écrivain, "Bloc-notes" de L'Express, 29 mai 1954:
Saisie de L'Express. Je doute s'il existe pour la presse un crime d'indiscrétion. Mais il existe un crime de silence. Le jour du règlement de comptes, nous ne serons pas accusés d'avoir parlé mais de nous être tus.

 

Et voici un autre, qui avait su voir, dans la "main tendue", une volonté de main mise:

Paris, 23 juin 1870

Monsieur le Ministre,

C'est chez mon ami Jules Dupré, à l'Isle Adam, que j'ai appris l'insertion au Journal Officiel d'un décret qui me nomme Chevalier de la Légion d'Honneur. Ce décret, que mes opinions bien connues sur les récompenses artistiques et sur les titres nobiliaires, auraient dû m'épargner, a été rendu sans mon consentement, et c'est vous, Monsieur le Ministre, qui avez cru devoir en prendre l'initiative.

Mes opinions de citoyen s'opposent à ce que j'accepte une distinction qui relève essentiellement de l'ordre monarchique. Cette décoration de la Légion d'honneur que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, mes principes la repoussent.

En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, je ne l'eusse acceptée. Bien moins le ferais-je aujourd'hui que les trahisons se multiplient de toutes parts et que la conscience humaine s'attriste de tant de palinodies intéressées. L'honneur n'est ni dans un titre ni dans un ruban, il est dans les actes et dans le mobile des actes. Le respect de soi-même et de ses idées en constituent la majeure part. Je m'honore en restant fidèle aux principes de toute ma vie ; si je les désertais, je quitterais l'honneur pour en prendre le signe.

Mon sentiment d'artiste ne s'oppose pas moins à ce que j'accepte une récompense qui m'est octoyée par la main de l'Etat. L'Etat est incompétent en matière d'art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le goût public. Son intervention est toute démoralisante, funeste à l'artiste qu'elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l'art qu'elle enferme dans les convenances officielles et qu'elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour l'Etat serait de s'abstenir. Le jour où il nous aura laissés libres, il aura rempli vis-à-vis de nous ses devoirs.

Souffrez donc, Monsieur le Ministre, que je décline l'honneur que vous avez cru me faire. J'ai cinquante ans et j'ai toujours vécu en homme libre ; laissez-moi terminer mon existence libre ; quand je serai mort, il faudra qu'on dise de moi : celui-là n'a jamais appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime, si ce n'est le régime de la liberté.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, avec l'expression des sentiments que je viens de vous faire connaître, ma considération la plus distinguée.
Gustave Courbet

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