Définir les sujets des européennes, un enjeu majeur pour les candidat·e·s

Les candidat·e·s aux élections européennes sont-ils aussi les commentateurs de l’élection ? Cette stratégie métadiscursive fait l’effet d’un écran de fumée qui masque les propositions pour focaliser sur des positionnements et définir des « réalités ». Ceci est bien sûr stratégique, puisqu’il s’agit finalement pour chacun·e de poser les questions auxquels il/elle aura la réponse la plus adaptée.

Dans un récent billet publié sur ce blog, j’ai présenté, à partir d’une analyse linguistique statistique d’un corpus de tweets et d’interviews matinales, les grands thèmes présentés par les 14 candidats, et leurs caractéristiques lexicales respectives.

Un point qui avait été mis en avant était l’importance des segments de textes qui relèvent de la définition du débat, des enjeux du scrutin, de l’avis (supposé ?) des Français, etc.

classes-lexicales-2

Cette classe, en bleu, représente plus d’un tiers du corpus traité, et nous invite donc à nous interroger plus précisément sur cette rhétorique de présentation des enjeux du débat. Car ce résultat signifie qu’une grande partie des discours ne vise pas tant à être force de proposition dans l’élection qu’à la commenter, en prenant une position « en surplomb » pour livrer une sorte de diagnostic. Pour voir cela plus en détails, j’ai procédé à la même analyse (classification hiérarchique descendante) en augmentant le nombre de classes (en augmentant donc le paramétrage par défaut du logiciel Iramuteq) pour avoir une vision plus précise des sujets traités :

classes-lexicales-3

Les segments sont redistribués et l’analyse est plus précise, et on relève 3 classes (1, 2 et 3) liées entre elles (branches en haut de ce dendrogramme) qui permettent de préciser les enjeux des commentaires sur l’élection. Notons déjà que ce résultat sur la définition des enjeux pourrait s’expliquer par la connaissance parfois assez faible de l’élection européenne par les citoyens, comme peuvent l’attester des recherches assez générales lancées sur Internet :

europennes-recherche

Mais l’analyse des exemples du corpus, à l’intérieur des 3 classes précédemment identifiées, montre que les commentaires des politiques sont loin d’être neutres et qu’on observe en fait une (re)définition argumentative du sujet de l’élection.

Pour la classe 1, on trouve des discours sur le vote aux élections, les enjeux pour les Français, avec un parallèle fréquent avec la situation des Britanniques (référendum pour le Brexit) :

classe1-1

Le plus emblématique des candidats liés à cette classe est François Asselineau, mais s’y intègrent aussi Jordan Bardella et Nicolas Dupont-Aignan.

Dans la classe 2, on trouve des discours en lien avec la pratique politique française : clivage droite/gauche, enjeux pour l’élection, idéologies (nationalistes, populistes, nouvelle/ancienne pratique de la politique). Par exemple :

classe2-1

Pour la classe 3, on trouve des exemples qui critiquent le système politique, notamment européen, et qui ont pour but de prôner un « parler vrai » ou une sincérité, loin des discours démagogiques :

classe3-1

On voit donc qu’un des enjeux de cette élection européenne est d’imposer une certaine lecture ou vision du débat, en posant un regard supposé « éclairé » sur les enjeux, et en définissant les « réalités ». Ceci est bien sûr stratégique, puisqu’il s’agit finalement pour chacun·e de poser les questions auxquels il/elle aura la réponse la plus adaptée.

Regarder ces discours à la loupe : sous-corpus des discours de positionnement

Pour s’en rendre compte, j’ai constitué un sous-corpus à partir des discours propres à cette classe de commentaires, et j’en ai fait une analyse spécifique. En utilisant le logiciel d’analyse sémantique Tropes, on peut caractériser le style du corpus. Ainsi, le style est caractérisé comme « plutôt argumentatif », avec une « prise en charge par le narrateur » et une « prise en charge à l'aide du "Je" ».

Si on cherche à voir quelles sont les catégories sémantiques qui interagissent avec la catégorie « Europe », on obtient cette visualisation :

europe

On a bien sûr la catégorie de l’élection qui est très présente, mais on retrouve aussi, à gauche ou à droite, des catégories « doctrine politique », « homme politique », « régime politique » et « parti politique ». Ceci rejoint en partie la classe 2 dans l’analyse précédente, et montre qu’il y a beaucoup de discours qui consistent à positionner politiquement les candidat·e·s ou programmes, sur la base d’étiquettes traditionnelles. Voici quelques courts extraits : 

  • les socialistes n’ont suivi pas ses recommandations
  • c’est le combat de ma vie finalement de vieille idée de rapprochement effectivement les socialistes et écologistes une social démocratie
  • je crois que le gaullisme est une belle source d inspiration
  • je trouve dans le souverainisme
  • que le l’écologie s’affranchisse du nationalisme et du productivisme de gauche
  • j’entends les socialistes nous dire on va faire l europe sociale avec des traités européens libéraux
  • parce que c’est important il y a une doctrine effectivement
  • je suis désolé c’est une couche sociale démocrate
  • je le disais c’est plutôt les progressistes et ce qu il appelle les populistes ou les nationalistes
  • eux ont trouvé dans la formule macronien de ce que j’appellerais le libéralisme intégrée
  • déjà effectivement comme vous avez de plus en plus une cristallisation entre les progressistes en europe et notamment en france ce petit jeu peut aboutir à une victoire des populistes

Ce logiciel permet aussi d’observer les spécificités linguistiques, notamment à partir du relevé de catégories grammaticales, telles que les modalisations (qui sont repérées dans Tropes par un « adverbe ou locution que l’on joint à un verbe, à un adjectif ou à un autre adverbe, pour en modifier le sens »). Notre sous-corpus est caractérisé par des modalités d’Affirmation (11,5 % des modalisations, soit 987 occurrences), et de Négation (20,6 % des modalisations, soit 1 778 occurrences), ce qui indique que ces métadiscours visent à la fois à « dramatiser » (la négation étant souvent utilisée pour présenter une absence critiquée, introduire un point de vue opposé, ou mettre en défaut un opposant) et à « affirmer », comme dans les extraits :

  • les socialistes n’ont pas suivi ses recommandations
  • que l’assemblée nationale est aujourd’hui absolument pas représentative de du spectre politique français
  • et dans ce cas on n’aura pas besoin de technocrates ou de bureaucrates mais on aura besoin de combattants
  • maintenant il faut être très clair le sénat a joué parfaitement son rôle aujourd’hui d’être allié

On constate donc, au terme de cette analyse, que les discours des candidats aux élections européennes, s’ils se focalisent beaucoup sur la définition des enjeux du scrutin, et la présentation du contexte, offrent surtout une (re)définition argumentative du sujet de l’élection, en exploitant la finalité du vote comme enjeu démocratique en analogie avec le Brexit.

Ils intègrent cette élection à une réflexion sur le champ politique (doctrines, partis, orientations), tout en prônant un parler vrai qui s’appuie sur des affirmations fortes, qui mettent en scène des adversaires et des idées contraires, pour s’y opposer, et « dramatiser » l’enjeu. Une question reste de savoir si ces stratégies rhétoriques sont propices à faire émerger un débat de fond sur les autres sujets (autres classes identifiées, comme la fiscalité, l’écologie, l’économie), ou si elles restreignent le débat des à postures et des affrontements qui porteraient plus sur les stratégies d’énonciation que sur les énoncés (les sujets mis en discours) eux-mêmes. Ceci sera analysé dans un prochain billet.

 

 * Cet article s'inscrit dans le cadre du projet #Cicero, mené à l'université de Cergy-Pontoise. Les chercheurs impliqués dans le projet #Cicero sont (par ordre alphabétique) Boris Borzic, Zakarya Després Abdelouafi El Otmani, Julien Longhi et Claudia Marinica.

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