Des migrants et des éoliennes (2/4) Comment la parole raciste s’est libérée

Des commentaires de Marine Le Pen après les attentats commis en 2012 par Mohamed Merah, jusqu’à la lettre adressée par Emmanuel Macron aux Européens lors de la campagne qui vient de s’achever, l’histoire récente du débat sur l’immigration montre comment l’idée de « fermer les frontières » s’est répandue.

Entre le 11 et le 19 mars 2012, le terroriste fondamentaliste Mohamed Merah assassine sept personnes dont trois enfants et fait six blessés entre Montauban et Toulouse. Il est finalement abattu le 22 mars. Quelques jours après, le 25 mars, en meeting près de Nantes, Marine Le Pen, à l’époque candidate à la Présidence de la République, demande :

« Combien de Mohamed Merah dans les bateaux, les avions, qui chaque jour arrivent en France remplis d'immigrés ?»

« Combien de Mohamed Merah parmi les enfants de ces immigrés non assimilés  

Ce passage de son discours – pour la petite histoire, écrit par Florian Philippot – fait sensation. Et il fait sensation par sa forme et non pas par son contenu. Le contenu du message de Marine Le Pen est en effet identique à celui du message qui sera prononcé quelques jours après par Nicolas Sarkozy, qui, exactement comme son adversaire à l’élection présidentielle, établit un lien entre terrorisme et immigration :

« On ne peut pas continuer à faire campagne comme s’il ne s’était rien passé. Il faut plus de gravité, plus de profondeur, plus de vérité. Nous n'avons pas le droit d'esquiver le débat. Les événements récents nous obligent à aller au bout des débats, à ne laisser aucune question de côté. »

« Comment intégrer, comment assimiler, si une vague migratoire incontrôlée vient indéfiniment réduire à néant les efforts de la République ? » 

A la différence de Sarkozy, pourtant, Marine Le Pen choisit d’abandonner la langue de bois traditionnelle, et formule ce message apparemment – et nous soulignons apparemment – “sans détours”.

Elle emploie des mots concrets plutôt qu’abstraits (avions, bateaux, enfants, etc.), appartenant pour la plupart à un vocabulaire de très haute fréquence, agencés dans des phrases courtes et syntaxiquement simples (le score scolarius, l’un des scores de lisibilité, de ce passage est égal à 65, niveau primaire).

Et ce faisant, elle simule un style colloquial qui lui permet de créer une très dangereuse illusion d’« immédiateté pragmatique ». Dans notre culture, le style colloquial est utilisé dans des situations qu’on définit comme « immédiates », c’est-à-dire caractérisées par une intimité entre les locuteurs, par des émotions partagées et surtout par une volonté affichée de « coopération » au sens technique du terme : une volonté de fournir des contributions claires, pertinentes, utiles et vraies.

Or, il faut être conscient du fait que ce n’est pas parce que nous utilisons un franc-parler que notre parler est forcement franc. Et si le message de Marine Le Pen a toutes les caractéristiques formelles externes des messages produits dans l’immédiateté pragmatique, il manque crucialement de leur intention coopérative.

Loin d’être clair, pertinent, utile et vrai, ce court passage condense en effet trois éléments profondément manipulatoires.

Marine Le Pen utilise une antonomasec’est-à-dire qu’elle se sert du nom propre de Mohamed Merah en en essentialisant la propriété d’être un terroriste. Cette figure de style lui permet d’une part de faire allusion au terrorisme sans en dire le nom, et d’autre part de représenter Mohamed Merah non pas en tant que personne mais en tant qu'élément de la catégorie potentiellement plus large des terroristes, renforçant le processus de déshumanisation qui, nous l’avons vu, caractérisera tout le discours de la droite sur l'immigration. L’utilisation de la question rhétorique, permet, enfin, d’impliquer sans pourtant l’affirmer (et donc sans en prendre la responsabilité) qu’un lien existe entre immigration de première ou deuxième génération et terrorisme.

On pourrait être tenté de dire que « tout change pour que rien ne change » dans le langage nouveau de la communication politique et qu’en dépit de son style apparemment direct, ce discours de Marine Le Pen n’est pas moins manipulatoire – et moins prudent – que n’importe quel discours formulé en langue de bois.

Et pourtant les choses sont plus compliquées que cela.

Le style choisi par Marine Le Pen, et plus généralement par la droite dite « populiste », a, en effet, un pouvoir performatif en soi. Il retentit comme une invitation implicite à affronter de manière simple, voire simpliste, des questions complexes et délicates telle que la question migratoire.

Cette invitation implicite fait pendant aux nombreuses incitations explicites venant des responsables politiques à « aller au bout des débats, à ne laisser aucune question de côté » (Nicolas Sarkozy), à «  le dire » (Jean Louis Masson). Et elle fait pendant également à une certaine culpabilisation de la retenue : « Nous n'avons pas le droit d'esquiver le débat » dit Sarkozy ; « le politiquement correct ne doit pas nous freiner dans la lutte contre le fondamentalisme islamique » lui fera écho Marine Le Pen.

Bref, à partir des attentats de Toulouse, se multiplient les incitations à dire qu’un lien existe entre migration et « terrorisme », « salafisme », « fondamentalisme islamique », « fondamentalisme islamiste ». Les termes varient au fil du temps ainsi que – nous le verrons – la nature de ce lien.

Ce débat, qui a l’apparence d’un débat national, est en réalité tout sauf isolé en Europe. Il fait rage par exemple à l’été 2014 en Italie, où le gouvernement Renzi discute du remplacement de Mare Nostrum, l’opération humanitaire de sauvetage financée par l’Etat italien et voulue par le précédent gouvernement d’Enrico Letta, par Frontex, une opération sécuritaire financée par l’UE.

Dans le cadre de ce débat qui est purement politique, quatre sénateurs de la Ligue, dont Sergio Divina vice-président de la Commission Défense du Sénat, affirment dans une note institutionnelle que des  sources à la frontière entre la Syrie et l’Irak informent que

« l’EI, comme il le fait déjà à Chypre par le biais des “cols blancs” des nombreuses banques suspectes de l’île, recrute et organise, avec des passeurs bien payés, des transferts de faux immigrants, potentiels soutiens et terroristes vers les côtes européennes avec l’intention de frapper les pays occidentaux de l'intérieur ».

 En ajoutant :

 « Nous ne pouvons plus attendre que d’autres immigrants arrivent sur nos côtes. Il est en jeu la sécurité du pays, qui est maintenant plus importante que les nombreuses, les trop nombreuses actions humanitaires soutenues jusqu’à présent. Et cela est la seule réponse que l’on puisse donner à Bruxelles. »

Ce texte, auquel quelques mois plus tard la droite française ne manquera pas de se référer, est crucial à plusieurs égards : il convoque plusieurs des éléments que nous verrons revenir dans le débat sur l’immigration dans les années suivantes : Bruxelles, les banques, les « cols blancs », le dénigrement des opérations humanitaires ; il se fonde sur deux fallaces argumentatives patentes : la généralisation hâtive entre ce qui se passe à Chypre et ce qui se passerait en général dans la Méditerranée et la pente glissante qui amène à argumenter que l’accueil des migrants constitue en soi un péril potentiel pour la sécurité du pays ; mais surtout – et c’est une première dans le débat européen en ce sens – il a l’autorité d’un texte officiel et institutionnel.

Ce texte est crucial, par ailleurs, pour la nonchalance avec laquelle, malgré tout, il est reçu, dans le débat politique italien, qui, orienté à ce moment-là de manière très claire et concorde vers le démantèlement de Mare Nostrum, laisse passer sans trop de résistance de tels propos.

Quelques mois plus tard, en France, l’attentat contre Charlie Hebdo rouvre de façon extrêmement traumatisante le débat. La réaction de Marine Le Pen est claire et elle va encore une fois, mais dans un contexte désormais changé, dans le sens de la nécessité de la libération de la parole :  

« Cet attentat doit libérer la parole face au fondamentalisme islamique »

Et la parole se libère, y compris la parole officielle. Pour ne rappeler que trois exemples très célèbres, et très officiels, le maire de Nice, Christian Estrosi, parle en août 2015 pour la première fois explicitement en France, en se fondant sur le débat italien de l’été précédent, d’ « infiltrations de terroristes » parmi les migrants : 

« Parmi les migrants, nous avons des terroristes de Daech qui s'infiltrent »

Nadine Morano,  tête de liste désignée pour la Meurthe-et-Moselle pour les listes LR des élections régionales, affirme, le 26 septembre 2015, lors de son intervention sur le plateau de l’émission On n'est pas couché, que la France est « un pays de race blanche » :

« Nous sommes un pays judéo-chretien, le Général De Gaulle le disait, de race blanche »

Et elle est exclue pour cela des listes LR aux régionales.

Le sénateur Jean-Louis Masson, de son côté, prononce pour la première fois en octobre 2015 un discours ouvertement raciste devant le Sénat français ; il affirme que l'immigration islamique est structurellement différente de l’immigration européenne et asiatique du passé qui « ne posaient pas problèmes ». Il compare l’exiguïté des aides aux pauvres français avec les bénéfices destinés aux immigrés, il revendique non seulement le droit, mais aussi le devoir de libérer le mot (« il faut le dire ») face à la « pensée unique » des « bienpensants ». Il conclut son discours en précisant que :  

« L’immigration d’aujourd’hui c’est les terroristes de demain »

L’intervention de Jean-Louis Masson est fortement disputée, mais non sanctionnée au Sénat, elle passe inaperçue dans les médias, elle fait pourtant du bruit sur les réseaux sociaux, où de nombreux internautes (notamment sur YouTube où l’intervention est publiée) applaudissent le franc parler, le courage de dire la vérité du sénateur.

A la veille des attentats du 13 novembre 2015, l’équation entre migrant et terroriste, quoique différée dans le temps (le migrant d’aujourd’hui est le terroriste de demain), est donc posée de manière très assumée, officielle et partagée.

C’est dans ce contexte, que la nuit du 13 novembre, lorsque les attentats de Paris sont encore en cours, en lançant un plan préparé après les attentats de janvier, le président de la République François Hollande déclare l'état d'urgence et ferme les frontières françaises.

La décision de fermer les frontières est prise dans le cadre de la clause de sauvegarde du code frontières Schengen de 2006, qui autorise le rétablissement provisoire des contrôles en cas de « menace grave pour l’ordre public et la sécurité intérieure ». Le président Hollande ferme donc les frontières françaises provisoirement et pour des raisons purement sécuritaires.

Et pourtant son geste est potentiellement lourd de significations politiques si l’on considère que la sortie définitive (et non seulement provisoire) de l’espace Schengen comme moyen de protection de la France de la migration (et non seulement du terrorisme) est prônée depuis des années par le Front National.

Marine Le Pen lève toute l’ambiguïté sur l’interprétation à donner au geste du président de La République, lors de sa réaction officielle aux attentats, en déclarant que : 

« Il est indispensable que la France retrouve la maîtrise de ses frontières »

 Et en y ajoutant

 « définitivement »

La question des frontières est ainsi définitivement incluse dans le débat sur la migration, et comme la lettre envoyée récemment par Emmanuel Macron aux Européens le montre (« je crois, face aux migrations, à une Europe qui protège à la fois ses valeurs et ses frontières », écrit-il), elle finira au bout de quelques années par s’inscrire dans le sens commun, du moins à droite.  

Nous voulons souligner un autre élément d’intérêt qui apparaît dans la déclaration officielle de Marine Le Pen du 14 novembre 2014. Elle appelle (minute 2’38 de la vidéo) à

« bannir les organisations islamistes, fermer les mosquées radicales et expulser les étrangers qui prêchent la haine sur notre sol, ainsi que les clandestins qui n’ont rien à y faire »

Cette petite phrase présente la première attestation d’une de ces listes catégorisantes qui foisonneront dans le débat sur la migration dans les années suivantes. Nous l’avons vu dans la première partie de ce billet, nous en parlerons davantage dans la troisième partie, il s’agit des listes syntaxiques qui servent à mettre sur le même plan et donc à présenter comme membre d’une seule et même catégorie, des entités différentes : ici les organisations islamistes, les mosquées radicales, les étrangers.

Si elle n’arrive pas encore à établir une équation, comme le font déjà plusieurs de ses compagnons de route, Marine Le Pen, commence néanmoins au lendemain des attentats du 13 novembre à mettre migrants et terroristes dans la même catégorie.

Et cette phrase a un effet. Elle devient en effet un slogan martelé dans les semaines suivantes par toute la droite française.

Le pas successif, qui clôt cette première séquence du débat récent sur l’immigration, se fait en tout début de 2016, après que 600 plaintes sont déposées par des femmes dénonçant des violences sexuelles et des vols survenus à Cologne et à Hambourg la nuit de la Saint Sylvestre 2016 pour lesquelles la police met en cause des Nord-Africains en situation irrégulière et des demandeurs d'asile.

Suite à ces évènements, Marine Le Pen prend la parole dans une tribune dans l’Opinion pour constater avec satisfaction que la survenue libération de la parole (« Notre discours n’a fait que gagner en légitimité et en audience », « les langues commencent seulement à se délier », « les fausses pudeurs médiatiques tombent enfin ») a permis de mettre finalement en évidence les conséquences néfastes de l’immigration. A côté du risque terroriste, elle mentionne un risque pour « la situation économique de la France », pour « la cohésion sociale », pour « la sécurité », pour « la laïcité », pour « l’identité nationale », et bien sûr pour « les droits des femmes », « la liberté », « la civilisation française ». Elle dénonce par ailleurs « l’irresponsabilité d’Angela Merkel », « la faiblesse de François Hollande », l’incapacité de l’UE de résoudre le problème. Et elle demande un référendum qui permette aux Français de décider s’ils souhaitent « oui ou non qu’on cesse d’accueillir les migrants sur leur territoire », s’ils souhaitent « oui ou non sortir de l’espace Schengen »

Bref, d’un point de vue politique, cette tribune sert à déclarer gagnée la bataille pour la libération de la parole et à poser sur la table l’un à côté de l’autre tous les sujets que cette parole libérée aura à affronter dans les mois suivants, en instrumentalisant ainsi, de bout en bout, comme nous le verrons, le discours sur l’immigration.

D’un point de vue discursif, cette tribune est caractérisée, il faut le souligner, par un élément plutôt inquiétant. Marine Le Pen écrit:

« Atteinte à l’intégrité physique, contrôle social, réduction des libertés et asservissement : on sait que la pente est glissante. Sur ce sujet comme sur les autres, les conséquences de la crise migratoire étaient pourtant prévisibles. »

Or, le fait qu’une personne formée à l’éloquence dise qu’on sait que la pente est glissante ne peut pas être neutre. Des siècles de logique, de théorie de l’argumentation, de rhétorique politique nous ont appris en fait que non, les pentes ne sont pas glissantes et qu’il faut veiller constamment à ne pas tirer des conclusions hâtives et éloignées de ses constats. Nier cela revient à revendiquer le droit à libérer non généralement la parole, mais plus spécifiquement la parole fallacieuse.

Et en ce sens, encore une fois, le sens profond de cette contribution au débat est performatif : il revient à autoriser par sa propre existence la manipulation dans l’argumentation et comme nous le verrons dans les prochains billets, cette autorisation sera prise au pied de la lettre dans les années suivantes. 

A suivre.

Lire le billet précédent: Des migrants et des éoliennes - Le racisme est mort, vive la déshumanisation (1/4)

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