Un séminaire sur la déradicalisation «annulé»? (Panthéon-Sorbonne, octobre 2019)

Des «intellectuels» qui ont voulu parler de radicalisation à l'université auraient été «pris à partie» ou «menacés». Après vérification, il apparaît que le recrutement comme vacataire d'un journaliste connu pour ses propos haineux et islamophobes a été suspendu. Premier opus d'une édition participative dédiée à démonter les rumeurs et les informations fallacieuses circulant sur l'université.

[Ceci est le premier opus d'une édition participative dédiée à démonter les rumeurs et les informations fallacieuses circulant sur l'université et la recherche, à l'heure où la ministre de l’Enseignement supérieur annonce vouloir lancer une enquête sur un supposé islamogauchisme qui, à l'en croire, "gangrènerait" l’université... Cette édition vise à fournir et à rassembler des ressources précises pour contrer ces rumeurs.]

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En 2019, un cours sur la radicalisation aurait été supprimé à l’université Panthéon-Sorbonne pour des motifs idéologiques et sous la pression conjointe d’universitaires et d’associations islamistes. La rumeur résonne encore le 18 février dernier, sur France info, dans l’émission Les informés du matin. Une journaliste du Figaro y affirme : « Il y a des intellectuels et des chercheurs qui ont voulu parler de la radicalisation à l’université et qui ont été soit pris à partie soit menacés. Donc il se passe bien quelque chose à l’université ». Et son collègue du Parisien aujourd’hui en France de renchérir sur « l’interdiction de pénétrer à l’université » : les universités seraient-elles devenues des « îlots de répression dans un océan de liberté » ?

Les acouphènes de la rumeur

Aussi floue qu’accusatoire, la rumeur bourdonne depuis plus d’un an, de salle de rédaction en studio de radio, au point d’avoir acquis un statut de « fait ». Entre autres exemples, le 6 novembre 2019, un article sur le site de France cultureévoquait, à l’appui d’une nouvelle forme de censure à l’université, la « suppression » d’un « séminaire » à La Sorbonne. Quelques mois plus tard, en juillet 2020, Le Figaro étudiants relançait le bruit, dans un article consacré à une supposée « difficile liberté d’expression dans les universités françaises ».

Manquant d’imagination, je parvenais mal à me représenter cette scène : un intellectuel pris à partie dans son cours et menacé par ses pair·es à l’université ? Opportunément, sur le plateau de LCI, le 23 février, le témoignage d’un journaliste de Charlie Hebdo la restitue dans une série apparemment longue : « le nombre de fois où l’on a été interdit ou empêché ou menacé dans les universités, ou exfiltré par la police à la moitié de la conférence par des gens avec des keffiehs, des gens avec des filles voilées et des militants d’une gauche extrême ensemble ».

Qui est ce « on » ? Les journalistes de Charlie Hebdo seraient-ils constamment invités dans les universités islamo-gauchistes ? Ou bien faut-il comprendre :  Qui sont ces « gens » ? S’agit-il d’universitaires ? d’étudiant.es ? Et si la police intervient si souvent sur les campus, où en sont les traces ?

Il est là, savant et concentré, avec son cours soigneusement préparé, ses petites feuilles blanches entre les mains et la gorge un peu nouée par le trac (je m’identifie). Et tout à coup, la horde débarque dans l’amphithéâtre : des gens-en-keffieh-avec-filles-voilées-et-militants-d’extrême-gauche. Comme, malencontreusement, la police n’est pas sur le campus, l’intellectuel est désespérément seul face à la vague des insultes et des violences ; il s’accroche à son cartable, mais rien n’y fait : empêché, menacé, maltraité, pris à partie par la meute « islamogauchiste ».

Reconstituer les faits

À l’automne 2019 à La Sorbonne, aucun chercheur n’a été pris à partie ou menacé ; aucun séminaire n’a été supprimé. Puisqu’ « il se passe bien quelque chose à l’université », que s’y est-il donc vraiment passé ? Un article de Lucie Delaporte très documenté et publié dans Médiapart le 21 octobre 2019 l'a alors retracé. Mais la rumeur a très vite englouti l'information pourtant disponible.

Le service de formation continue de l’Université Paris 1 avait programmé un module sur deux jours, facturé 890€ par client et intitulé « Prévention de la radicalisation : compréhension d’un phénomène et détection de signaux faibles ».

Dans les universités, les services de formation continue fonctionnent sans lien avec les cursus destinés aux étudiant·es, et proposent des formations courtes (en l’occurrence seize heures), dites « non diplômantes » qui permettent aux universités « autonomes » financièrement – en réalité sous-financées– de gagner quelques ressources propres. La formation continue n’interfère pas non plus avec la recherche, qui se déploie dans des laboratoires et implique chercheur·es, enseignant·es chercheur·es, docteur·es et doctorant·es.

Le module « prévention de la radicalisation » avait été proposé par les responsables de la formation continue sans consultation des enseignant·es-chercheur·es. Il ne relevait donc ni d’un cycle de séminaires, ni de la recherche, ni du débat scientifique contradictoire, ni de la formation intellectuelle d’étudiant·es, mais visait à délivrer des savoirs pratiques à des adultes : des enseignant·es, des fonctionnaires de police, des imams. Pour autant, les universités restent responsables des contenus et des savoirs délivrés en leur nom.

En octobre, soit un mois avant sa tenue, l’intersyndicale de l’université découvre le module et ses thématiques dans le catalogue des formations continues. Elle  s’en alarme alors et appelle non à le supprimer mais à le suspendre « jusqu’à de plus amples informations sur ses intervenants et ses contenus ». Elle relevait plusieurs points problématiques.

D’abord, l’Université Panthéon-Sorbonne, très engagée dans l’enseignement de la laïcité, délivre un diplôme universitaire reconnu intitulé "Connaissance de la laïcité". Il semblait donc curieux de ne pas faire appel aux ressources disponibles de l’Université et de rémunérer un intervenant extérieur.

Ensuite, Mohamed Sifaoui, l’animateur du module, suscitait des réserves. De fait, cette figure controversée ne correspond pas exactement au « savant neutre » que l’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur semble appeler de ses vœux, ni même à l’expert·e ou à l’acteur·rice de terrain dont l’expérience spécifique et éventuellement engagée peut utilement compléter celle des universitaires.

En tant que journaliste, Mohamed Sifaoui n’a cessé depuis des années de proférer des propos haineux, discriminatoires et xénophobes dans les médias (sans parler des réseaux sociaux). Déjà en 2008, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) adressait à RMC une mise en demeure à la suite des propos qu’il avait tenu dans l’émission Les grandes gueules, affirmant que « la majorité des Asiatiques (…) n’ont absolument rien à foutre de la communauté nationale (…) Ils sont là pour gagner de l’argent ». En 2015, il s’était étonné dans le Journal télévisé que François Hollande, alors Président de la République, honore la mère d’une victime de Mohamed Merah au prétexte qu’elle « porte le voile ». Très constant, il déclarait encore le 10 février 2020, sur le plateau de C8 dans l’émission Balance ton post : « le voile est une serpillière et je m’essuie les chaussures avec ».

L’intersyndicale jugeait problématique qu’un polémiste aussi provocateur et contesté enseigne à l’université un module intitulé « déradicalisation » et axé sur la détection de « signaux faibles » ; et cela particulièrement « dans le climat national délétère marqué par une forte stigmatisation de la communauté musulmane ».

Face à l’enfumage, fermer les yeux

Il n’y a donc eu ni interruption de cours, ni intolérance, ni menace, ni extrémisme, ni exclusion ; plutôt la remise en cause du recrutement d’un vacataire dont l’éthique a été de multiples fois mise en cause. Si l’université est et doit rester ouverte à la société, personne à part les enseignant·es-chercheur·es ne peut se prévaloir d’un droit ou d’un devoir d’y professer. Les réserves envers la personne de Mohamed Sifaoui ont été redoublées par celles portant sur l’intitulé même du cours : venue du management puis appliquée au renseignement, la notion de « signaux faibles » est contestée dans le champ scientifique, car peu heuristique[1]. L’université aime le débat mais ne peut pas accueillir n’importe qui pour dire n’importe quoi, même dans un lucratif module de formation continue.

C’était là une attitude cohérente et responsable. Elle empêchait d’autant moins le débat scientifique que les questions de radicalisation ne sont pas écartées de l’université. Bien au contraire, l’Agence nationale pour la recherche (ANR) finance abondamment depuis plusieurs années des programmes centrés sur ces questions, notamment dans l’un de ses axes intitulé « Sécurité des citoyens, lutte contre le crime et le terrorisme ». L’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne s’est impliquée par de nombreux projets dans l’appel « Attentats-recherche » lancé par le CNRS pour soutenir des projets en sciences humaines et sociales documentant les radicalisations. Radicalisation et déradicalisation sont largement débattues dans des carnets de recherche, des projets scientifiques, des colloques.

Peut-on ainsi supposer avec France culture que « le report du séminaire de Mohamed Sifaoui (…) interroge sur le rôle de l’université comme lieu de débat ? ». En tout cas, rien ne permet d’affirmer avec Libération, qui ne donne pas de sources, que « Mohamed Sifaoui, journaliste, écrivain et réalisateur connu pour ses positions anti-islamistes » a été censuré « à la suite de protestations externes émanant d’associations musulmanes ». Ajourné de l’université pour propos haineux et insuffisance scientifique, Mohamed Sifaoui a invoqué sur les plateaux télévisés l’intolérance d’une université « islamogauchiste ». Il l’a fait avec d’autant plus d’arrogance qu’il se savait soutenu par des journalistes. La fumée sans feu semble aveugler ainsi tous ceux et toutes celles qui lui ouvrent leurs pages ou leurs ondes ; et celles et ceux, plus nombreux·ses encore, qui, sans vérifier, répandent la noire rumeur dirigée contre l’université - parce qu’elle reste, dans cette démocratie dégradée, l’une des alvéoles de la pensée critique. Gageons que ce n’est pas fini : le 31 mars, Mohamed Sifaoui publie une « enquête inédite » sur l’islamogauchisme. À défaut de participer à la formation continue à la Sorbonne, ce polémiste pourrait bien ainsi continuer d’alimenter la machine à rumeurs médiatique.

Je remercie Éric Fassin et Sandra Laugier pour leurs relectures et leurs suggestions.

 

[1] Voir, par exemple, les travaux de Camille Alloing et Nicolas Moinet et notamment « Les signaux faibles, entre mythe et mystification », Hermès, n°76, 2016, p.86-92.

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