Double peine

Il n’était pas malade du covid mais nous avons vécu toute son agonie, ses funérailles, le deuil avec la brutalité de ce premier confinement et la perte de tous nos repères affectifs. Mon mari est décédé mercredi 25 mars 2020 d’une infection pulmonaire aggravée, après dix jours de coma artificiel, d’intubation et de soins intensifs.

Il y a eu les précautions justifiées mais si lentes, si méfiantes du personnel d’ambulance que le SAMU lui a envoyé le dimanche 15 mars suite à sa détresse respiratoire.

Puis, le lapidaire « nous l’avons intubé sinon il ne passait pas la nuit » du responsable des Urgences le lendemain matin. Nous n’avons jamais pu savoir quelle avait été sa dernière vision lucide,  s’il a été informé qu’il serait plongé en coma artificiel, s’il a eu peur. Tout est parti dans la frénésie des ces premiers jours d’alerte covid. L’hôpital (bien que très peu touché lors de cette première vague) semblait totalement désorganisé.

Il m’a fallu cinq jours pour récupérer le droit de personne de confiance auprès des services de réanimation (on me disait, au téléphone : « On ne peut pas vous donner de nouvelles, appelez Untel »). 

Son transfert en service de réanimation a eu lieu dès le lendemain, nous pouvions téléphoner matin et soir mais pas nous y rendre. Nous avons vécu dix jours à distance, vraiment « à distance », parfois les réponses étaient si lapidaires et il nous fallait réclamer le médecin « Mais vous l’avez déjà eu il y a deux jours ». Nous étions totalement impuissantes.

On nous a téléphoné le mercredi 25 au matin pour nous annoncer que l’équipe allaient arrêter les soins, trop de délabrement des organes internes, reprise d’une infection. Début mars 2020, toute visite à l’hôpital était interdite. J’ai dit : « On peut venir le voir? ». Mais si je n’avais pas demandé ?

Le médecin responsable du service a répondu : « Je consulte la loi » ; il a pris trois secondes, pas plus et nous a autorisé à venir, nos deux grandes filles 24 et 21 ans et moi lui faire nos adieux et, enfin, avoir cette rencontre avec l’équipe médicale qui s’est, ce jour là, comportée avec tant d’humanité. Merci à elle. Je crois que tous, médecin et infirmières, en avaient également besoin. Seule cette rencontre de quelques minutes nous a permis de nous reconstruire car ensuite, il n’y a plus eu aucun des repères rituels pour faire notre deuil.

Nous sommes reparties, il est mort deux heures après. Me hante encore, un an après l’idée qu’il est parti si seul, que nous l’avons abandonné.

Mais à l’époque, je n’ai pas osé accaparer le personnel pour savoir si quelqu’un lui avait tenu la main.

Les obsèques ont été succinctes. Une rencontre gantée, masquée pour le choix du cercueil, les paperasses. Une courte visite (deux personnes seulement) en chambre mortuaire avec en arrière-fond une engueulade panique entre deux membres du personnel (« On n’a pas de masques, il y a déjà des cas de covid ! On va tous l’attraper! »)

Les scellés mis sur le parking, l’agent de police ne se rendant plus en chambre mortuaire.

Pour finir, (c’était toujours deux personnes autorisées), ma grande fille et moi avons attendu le corbillard devant la porte du cimetière. L’employé  (il faisait ce qu’il pouvait pour pallier aux interdictions ) a ouvert son coffre et ressorti 1/4 du cercueil pour que nous nous recueillions une minute, puis il a fermé le coffre et la voiture est partie au crématorium, nous laissant sur le parking. Nous avons récupéré l’urne trois mois plus tard. 

Côté famille et amis, cette mise à distance - tellement subie de notre part - a entraîné beaucoup d’incompréhensions. La plupart nous ont tenu rigueur de n’avoir pu participer aux obsèques ou avoir accès à une cérémonie. Personne pourtant n’a proposé de briser ces interdits qui étaient très stricts au tout début du confinement. Beaucoup nous ont tourné le dos, définitivement. J’ai vécu cela comme une violence terrible.

Il y a eu aussi ce que j’appelle le syndrome confinement : les gens repliés sur eux-mêmes et leurs peurs (et pour certains, leur jardinage et leurs lectures, il faut bien le dire…) et qui n’ont pas pris de nouvelles pendant deux mois, arguant de la « difficulté de nous joindre » (sic).  J’ai tenté d’interroger ce comportement, à l’heure où tous ces gens parlaient de « monde d’après », de retour aux valeurs solidaires, de besoin de lien social. Nous avons passé, mes trois filles et moi (la dernière avait 15 ans l’an passé) le confinement ensemble et nous nous interrogeons toujours sur ce comportement. 

Au déconfinement, peu d’amis sont venus nous voir. J’ai organisé quelques rencontres mais il y avait une gêne, un non-dit. Aborder le sujet de leur abandon a été comme briser un tabou. Lorsque j’ai tenté d’exprimer ce que nous avions ressenti, le vide a été encore plus criant. 

Aujourd’hui, j’ai totalement changé d’entourage, de mode de vie, de rapport au monde et aux autres. Lisant toujours assidument articles, témoignages et enquêtes sur le sujet, je constate de plus en plus un gouffre dans la société entre ceux que la mort en temps de covid a touché et les autres, et il me semble me trouver certains jours, survivante dans une société détruite, non par le deuil mais par son déni.

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