95000, et toi

Interpellé par l'appel à témoignages publié par Mediapart, j'ai décidé de raconter ici, à ma façon, la mort de mon père, emporté par le Covid. Le vide laissé par son départ ne semble pas être en mesure d'être comblé. Ce texte, très personnel, a eu pour moi un effet cathartique. J'espère qu'il aidera d'autres personnes vivant cette situation.

95 000, et toi 

Habitant aux abords de Nantes, ma conjointe, mes deux filles et moi nous rendons à Paris durant les vacances de la Toussaint. C'est l'occasion pour présenter la nouvelle venue dans notre nucléus à mes parents, frères et sœurs.

Quelques jours après notre arrivée, les premiers symptômes grippaux se font ressentir, je passe les trois jours suivants au fond de mon lit avec ce qui apparaît comme une grippe carabinée.

Alors que je commence à me remettre sur pied, mon père commence à montrer les premiers signes de la maladie : perte d'appétit, toux violente, fatigue. Satanée grippe !

Nous repartons pour Nantes après le déjeuner dominical. Je dis alors au revoir à mon père pour la dernière fois.

Le weekend suivant, alors que je suis de nouveau en pleine forme, Isabelle, ma grande sœur m'appelle en soirée. Mauvais signe, cela me rappelle immanquablement l'appel de Christian, mon frère aîné pour m’annoncer la mort de notre tante, sœur cadette de mon père, décédée à 37 ans.

Isabelle m'explique d'une voix se voulant rassurante que papa vient d'être admis à la Pitié Salpétrière, placé sous assistance respiratoire. L'annonce me laisse coi, pas de cris, pas de larmes, juste le vide. L'échange qui s'en suit se fait en auto-pilote, je prends machinalement des informations, mais mon esprit est embrumé.

Ce mal invisible, qui nous restreint, qui nous accable, pour lequel nous sacrifions tant et, paradoxalement dont la dangerosité effective me paraissait de moins en moins évidente, s'est subitement révélé, dans toute sa violence, à nous. Le langage de la mer, de la vague tant utilisé pour décrire la pandémie du covid a brutalement pris tout son sens. L'image qui me vient en tête est celle de ces vidéos youtube filmés par des badauds lors d'une tempête. On y voit le plus souvent une personne se dressant avec l'assurance que confère l'insouciance devant les flots, enragés, avant que ne surgisse en instant une immense vague qui emporte l'inconscient sans autres formes de procès.

Je prends régulièrement des nouvelles auprès de ma famille qui tente, tant bien que mal, de me rassurer. Le mercredi 18 novembre, je reçois à 6h00 du matin pour me dire que l'état de mon père s'est fortement dégradé, avant de légèrement s'améliorer, triste bulletin météo auxquels j'ai fini par m'habituer près de 20 jours après son admission.

Je me rends comme d'habitude au collège et donne sereinement mes cours jusqu'en fin de matinée.

Je me dirige vers la sortie du collège en scrutant mon téléphone, plusieurs messages de soutien me sont adressés, étrange. Ma conjointe m'appelle dans la foulée, je dois contacter en toute urgence ma sœur, « ça concerne ton père ». Je parviens sans mal à joindre ma sœur, son discours est dévastateur, papa va très mal, les médecins ne sont pas confiants, « Il faut que tu viennes maintenant », « venir pourquoi j'ai eu Christian ce matin, il va bien, il va mieux, venir pourquoi ? » (à ce moment-là, je me voile la face, je sais très bien pourquoi ma présence est requise, il est mourant et je dois venir lui faire mes adieux). 

Je me rends aussi vite que possible à la gare de Nantes. Les souvenirs du voyage sont flous. J'arrive à 17h à Montparnasse où m'attends ma belle sœur et Joao sont venus me chercher. Nous parvenons à trouver une place dans la véritable cité qu'est la pitié.

Mes frères et Isabelle nous attendent à l'entrée de l'aile où est soigné mon père. Isaac junior mon frère, d'ordinaires calme et mesuré, avare en émotion visible est tout simplement défait, nos regards se croisent, il baisse les yeux. Isabelle se rapproche m'enlace, se retire légèrement et me confirme ce que j'ai déjà compris / « Julien, papa nous a quitté, il est parti »... Je suis arrivé 30 minutes trop tard.

Il faut maintenant aller le voir, accompagné de mon frère, nous nous rendons ensemble en réa. Après avoir enfilé l'équipement j'accède à sa chambre. Les mots me manquent pour décrire le sentiment qui me traverse une fois que je franchis le seuil de sa chambre, l'émotion est tellement forte qu'elle m'aveugle, m'assourdit et me vide.

Ma sœur et mes cousines sont présentes, mais c'est vers ma mère que je me dirige immédiatement, ma mère, rendue délirante par la peine, elle répète, inlassablement, la voix déformée par les sanglots venue du plus profond de son être «  Ton père m'a abandonnée »

Il est parti, seule son enveloppe corporelle subsiste, immobile, gonflée par les drogues, stigmatisée par la pose du matériel respiratoire. Il est parti, le vide s'installe.

Je ne l'apprendrai qu'après son décès, mais durant les 3 semaines passé à l'hôpital, Isaac, mon père, en a passé 2 en réanimation, seul. Ce détail me ronge chaque jour, je ne peux me défaire de l'idée qu'il n'a pu dire au revoir à personne, il est parti tout seul, sans un mot, les bips se sont simplement distanciés avant de s'éteindre.

Nous avons deux heures pour lui dire au revoir après ce temps, il nous sera interdit de le revoir, mesure de précautions protocolaires, sa carcasse est toujours contagieuse. Nous disposons de 48h pour organiser son enterrement, que nous négocierons à une semaine car nous songeons à rapatrier sa dépouille au Cameroun, berceau de nos ancêtres.

Nous rentrons alors chez nous, mais tout cela est-il réel ? Oui, bien sur, j'ai vu son corps, constaté l'absence de vie , senti sa morbide froideur, et pourtant, quelque chose cloche. Il était encore là il y a un instant, comment pourrait-il parti, pour toujours ?

Les mois ont passé et la violente tristesse a fait place à une morosité intermittente. Je pense à mon défunt père chaque jour qui passe. Le vide laissé par son départ ne semble pas être en mesure d'être comblé. Le retour à une vie normale sans lui est impossible car c'est sa présence qui fait la norme. Il faut vivre amputée d'une partie de nous, le corps que constitue notre famille est estropié et il ne semble pas avoir de prothèse en vue. Longue rééducation en perspective.

La mort de papa m'a considérablement affaibli mentalement. J'ai intégré le fait que la mort est présente dans nos vies, que ma vie ne tient qu'à un fil, que je peux mourir, que tout le monde peut mourir d'un moment à l'autre. Cette perception de la mort comme un fait tangible a créer en moi une peur profonde, celle de voir un autre proche emporter. Une anecdote est particulièrement parlante : ma conjointe et les filles sont allées chercher des pizzas, 30 minutes passent et elles ne sont toujours pas de retour, et si... quelque chose s'était passé ? Un accident de la route ? Sans doute ! Ça y est, je suis seul, je tremble, je pleure, elles aussi m'ont été ravies, c'est sûr !

Les trajets ont voiture sont également devenus sources d'angoisse et de panique, chaque virage, chaque dépassement, semble être le dernier, j'ai peur. Après tout, nous sommes si fragiles.

J'ai rapidement compris que je devais partager tout ces sentiments, vider mon sac, ne pas m'enfermer, rester cloîtrer seule avec mes noirs pensées ; je parle avec mes proches, qui m'offrent l'écoute et l'attention dont j'ai besoin, mais cela ne saurait suffire, j'ai besoin d'aide professionnelle, je n'ai pas encore franchi le pas, mais je vais (finir par) le faire.

D'autant plus que le visionnage, la semaine dernière, d'un reportage de Mediapart sur les réanimations à l'hôpital Avicennes m'a rappelé à quel point je reste frêle mentalement. Les images de patients manipulés par les soignants, les paroles confiées par un père à une infirmière « dites à ma fille que je l'aime » m'ont fait chavirer. J'ai tremblé de tout mon être tant ces images était familières et personnelles, vécues en somme.

Il y a encore tant de chemin à parcourir.

Isaac, 64 ans Isaac, 64 ans

Ce texte répond à l'appel à témoignages sur le deuil en temps de pandémie

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