Enrico Letta : "La fin du rêve européen ?" ou le réveil des citoyens ?

Enrico Letta : « La fin du rêve européen ? » ou le réveil des citoyens ?

Trois ans après ses débuts, le Forum Mondial de la Démocratie de Strasbourg semble gagner en jeunesse et justesse : de nombreux participants de tout âge, d’origine et de langue variées, sont venus hier par exemple, dans le cadre de l’OFF librement accessible, à l’Aubette écouter Enrico Letta et s’entretenir avec lui.

Le public était en ce 20 novembre conforme au plateau qui permettait à Courrier International de fêter à Strasbourg ses 25 ans : polyglotte et multiculturel. Or les événements de la semaine dernière et ceux qui se déroulent dessinent sans relâche un « nouveau monde ». Personnalité italienne autant qu’européenne, ENRICO LETTA brosse sa réponse à la question « La fin du rêve européen ? » en trois tableaux.

Le premier est marqué par deux clivages : économique entre l’Europe du Nord et celle du Sud, politique entre Européens de l’Est et ceux de l’Ouest tel que vient de le révéler brutalement la crise migratoire. Après le deuxième baptême de l’Europe que fut la chute du Mur de Berlin, l’intersection de ces fossés et le centre politique de l’Europe sont plus faibles que jamais, à Strasbourg capitale de la démocratie européenne comme à Bruxelles. Il est donc urgent de penser au futur, de chercher à trouver d’indispensables ponts et passerelles.

Même l’enseignement à Sciences Po’ a changé d’objectif et de ton ces jours-ci : Paris s’est vidé de ses touristes, de son bruit, et nous risquons de voir se généraliser une situation où nous aurons perdu la joie. Aujourd’hui, comment répondre aux étudiants qui sont venus du monde entier, avec enthousiasme, étudier ici la politique et les affaires internationales, mais que la violence des récents événements laisse désemparés, sans perspective ? 

Quelle peut être la réponse de l’Europe aux attaques terroristes ? Si l’économie semble toujours favorisée après coup, Enrico Letta plaide pour une conscience profonde, solidaire, bien au-delà de la forme purement vocale que prend volontiers en France le sursaut de résistance. Car ce 13 novembre est un coup équivalent au 11 septembre. Or nous savons par exemple que pour nous, à Strasbourg, la valeur représentée par les réfugiés est une valeur absolue.

Quatre gestions sont maintenant confiées aux Européens d’une manière de plus en plus pressante : celle des migrations, celle de la crise en Syrie, celle des règles à modifier pour répondre au terrorisme, celle enfin de l’avenir dans la sphère méditerranéenne. Il faut en Europe commencer  par relier efficacement les services de renseignements nationaux : car chaque Etat se sent seul, surtout face à des attaques de plus en plus sophistiquées [et globales ou tentaculaires]. Ce qu’il nous faut, ce n’est donc surtout pas moins, mais plus, d’Europe que jamais.

Où en est dès lors le rêve européen ? Ce sont des rêves réalisés qui nous ont amenés à respirer plus largement. Enrico Letta qui a vécu à Strasbourg a grandi face à la réalité de la frontière, et comprend donc quelle réalité naît de sa disparition. Le premier rêve de l’Europe affirma que la guerre était finie et le deuxième a construit l’Europe des chances, où tout est à la portée de chacun, en monnaie unique, en cycles d’études internationaux : maintenant, le troisième rêve européen doit être rationnel, par le travail sur le récit et sur le contenu européens.

Puisque l’Europe n’est plus le centre économique du monde, ses valeurs ne peuvent plus du tout se confiner au niveau quantitatif, mais qu’être confiées à la qualité de tous et de leur concertation responsable. N’agissons plus seuls en tant qu’Etats, mais ensemble. Et, si l’intégration semble inaccessible à 28, pratiquons-la vraiment par la coordination à 19, donc dans le cadre de l’Eurogroupe. En un mot (anglais) comme en cent autres, c’est dans la plus grande difficulté qu’il faut les plus hautes ambitions.

Le DIALOGUE a permis, d’abord en présence d’Enrico Letta, la mise au net de quelques idées énoncées précédemment. Mettons d’abord de l’âme dans ce que nous faisons, au lieu de nous vanter personnellement comme ressortissants de tel pays, de vouloir écraser les autres et de nous amuser amèrement. Le projet Erasmus Pro permet de généraliser des apprentissages transnationaux : un premier pas consiste donc à bâtir et à donner la conscience ainsi que l’usage de cette construction.

Deux cercles concentriques se compléteraient donc en Europe : l’union politique des 19 et la sphère européenne en général. Sans doute la situation britannique va-t-elle paradoxalement contribuer à cette intégration politique majeure de l’Eurogroupe. Mais, dans cette perspective, il ne faut pas attendre 2017 pour discuter ensemble.

Manuel Lafon Rapnouil, de l’European Council on Foreign Relations, s’est ensuite attaché à montrer, à partir de l’évolution de la Hongrie sur ces 25 dernières années, que le contrôle de l’Europe est impossible, mais qu’au-delà du nouveau clivage populisme-élitisme le projet européen est maintenant porté par tous et n’est pas encore rejeté. Il s’agit bien d’agir collectivement, et de nous rappeler par exemple que, pour les Syriens réfugiés au Liban, le rêve européen n’est pas fini ! Le même intervenant pour répondre au public a rappelé le caractère nécessairement difficile et peu transparent des négociations internationales, y compris à l’ONU.

Éric Chol a souligné qu’en effet la France se sent seule au Sahel et que les solidarités européennes se détricotent dans maint domaine. Il a d’ailleurs eu le mot de la fin : sur la Russie, sur ses changements d’orientation et son jeu très fin.

Daniel Renon a présenté l’actualité allemande comme dominée par le problème des réfugiés : les Allemands et leur chancelière se sentent bien seuls également…

Tandis qu’au Conseil de l’Europe le Forum Mondial de la Démocratie 2015 s'était clos sur une ouverture officielle et novatrice, la soirée s’est poursuivie à l’Aubette sous le signe de la liberté, avec ses dessins et ses défenseurs. M. H.

 

 

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