Marx (et Engels) face à une éventuelle révolution en Russie

Une révolution communiste pouvait-elle avoir lieu en Russie, selon la théorie de Marx, soutenue par Engels? Le "dernier Marx", dans une correspondance avec une révolutionnaire russe, Véra Zassoutlich, s'est posée la question honnêtement. Mais il a maintenu sa conception que le communisme ne peut naître que du capitalisme développé et l'histoire lui a donné raison.

                       Marx (et Engels) face à une éventuelle révolution en Russie

Le communisme pouvait-il advenir en Russie ? Cette question est bien entendu essentielle si l’on veut comprendre ce qu’il s’est passé en Russie avec la révolution bolchevique, sa dérive stalinienne et son échec final : pouvait-elle se réclamer de la pensée de Marx (et d’Engels) telle que le « marxisme-léninisme » (formule de Staline, au demeurant) a prétendu le faire ? Auquel cas, si c’était vrai, c’est la théorie marxienne et son projet communiste qui en seraient invalidées définitivement. Or ce n’est pas ainsi qu’il faut voir les choses et pour le montrer il faut s’appuyer sur les écrits du « dernier Marx » (c’est le titre d’un livre collectif récent dirigé par Kolja Lindner[1]), appuyé par Engels, et, en particulier ou d’abord, sur sa correspondance tardive (8 mars 1881) avec une intellectuelle révolutionnaire russe, Véra Zassoulitch, qui réclamait avec ferveur une révolution communiste rapide en Russie.

Ayant évoqué comment le capitalisme a mis fin progressivement à la production agricole féodale, radicalement en Angleterre mais aussi ailleurs, du fait de ses lois internes de développement qu’il a exposées dans Le Capital, Marx précise fortement : « La ²fatalité historique² de ce mouvement est donc expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale. » Le pourquoi de cette restriction est indiqué par un renvoi au Capital (ch. XXXII) car il s’agit, en Occident, du passage d’une « propriété privée, fondée sur le travail personnel » à la « propriété privée capitaliste, fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat » (in Sur les sociétés précapitalistes, Editions sociales, p. 341). Et il ajoute : « Dans ce mouvement occidental il s’agit de la transformation d’une forme de propriété privée en une autre forme de propriété privée. Chez les paysans russes on aurait au contraire à transformer leur propriété commune en une propriété privée» – sachant que la propriété communale agricole initiale (le Mir)  était bien une forme de propriété collective.  Et il peut donc ajouter, sur un mode sinon sceptique, en tout cas non dogmatique et ouvert, que « Le Capital n’offre donc de raisons ni pour ni contre la vitalité de la commune rurale », à savoir une vitalité susceptible de déboucher sur une organisation communiste de la production industrielle qui devrait suivre. Et dans une lettre, antérieure, à la rédaction des Annales de la patrie, datant de 1877, il avait indiqué, là très clairement, que la Russie, « qui tend (déjà) à devenir une nation capitaliste   […] n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires ; et après cela, une fois amenée au giron du système capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres peules profanes » (ib., p. 351).

On voit donc à quel point Marx, en toute honnêteté intellectuelle, hésite à se prononcer en faveur de sa correspondante d’une manière tranchée. Ici même, donc en 1877, tout en rappelant sa vison théorique de la sortie du capitalisme, il refuse de la dogmatiser et de « métamorphoser (son) esquisse historique de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés, pour arriver en dernier lieu à cette formation économique qui assure, avec le plus grand essor des pouvoirs productifs du travail social, le développement le plus intégral de l’homme » (ib.). C’est là, conclue-t-il, une théorie « passe-partout » (…) dont la suprême vertu  consiste à être supra-historique » (p. 352). Il est donc ouvert à l’hypothèse, voulue par Véra Zassoulitch, d’un passage original et unique de la commune agricole russe au communisme, au point  d’envisager, dans un brouillon de sa lettre, qu’elle puisse « devenir le point de départ direct (souligné par lui) du système économique  auquel tend la société moderne et faire peau neuve sans commencer par son suicide » (p. 339) ou encore, comme il le dit à plusieurs reprises, « sans passer par les fourches caudines du capitalisme ». Il y a là une vue étonnante quand on pense à sa loi générale du développement historique qu’il avait exposée dans sa fameuse Préface de 1859 à la Contribution à la critique de l’économie politique, qu’il ne nie pas pour l’Occident, mais qui paraissait exclure une révolution à visée communiste dans un pays relativement arriéré, thèse qu’il semble donc désormais abandonner dans le cadre de ce dialogue avec l’intellectuelle russe et pour son peuple. D’autant qu’il ajoute une idée qu’il répète dans ses brouillons, et qui est stimulante pour cette nouvelle hypothèse, à savoir celle de la « contemporanéité » du capitalisme développé, dont il souligne que celui-ci pourrait, de l’extérieur, apporter ses « acquêts » (ou acquis) à cette révolution communiste de type inédit, si elle avait lieu, favorisant son essor technique et productif et l’aidant à dépasser assez vite son arriération économique.

Pourtant, on ne saurait s’en tenir là et l’on doit admettre que la solution à ce débat est en réalité compliquée, voire hésitante chez Marx comme on vient de le voir, alors que, sous l’influence d’Engels, un tout autre éclairage va être donné… réconciliant Marx avec le fond réel de sa pensée et nous permettant de retrouver une perspective communiste, à la fois authentique et crédible, aujourd’hui. C’est ainsi que dans la Préface à le seconde édition russe du Manifeste du Parti communiste, ils affirment tous deux, par rapport à cette interrogation fondamentale, que « la seule réponse qu’on puisse faire à cette question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d’une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste »[2]. Mais il y a mieux et plus, de la part d’Engels, doté d’un « sens historico-politique » plus fort que celui de Marx selon moi, quand, dans ses Réflexions sur la commune agricole russe[3], il affirme carrément, contre un commentateur russe soutenant que le communisme est plus proche en Russie qu’en Occident, bien que les paysans y soient propriétaires alors que les ouvriers d’Europe sont salariés : « C’est juste le contraire. S’il y a quelque chose qui puisse encore sauver la propriété communautaire russe et lui permettre de se changer en une forme nouvelle, bien vivace, c’est une révolution prolétarienne en Europe occidentale (souligné par moi) »[4]. Et il enfonce le clou bien plus tard, en 1894, alors que Marx est mort depuis longtemps : « La commune russe ne peut pas sortir de son état par elle-même, mais seulement en union avec le prolétariat industriel de l’Ouest. La victoire du prolétariat d’Europe occidentale sur la bourgeoisie, le remplacement – qui y est lié – de la production capitaliste par la production dirigée socialement, tel est le préalable nécessaire à une élévation de la commue russe au même niveau. »[5]

Que conclure de tout cela, qui a été passé sous silence longtemps au nom d’une orthodoxie « évolutionniste », dans le domaine de l’histoire, finalement juste il est vrai, mais qui était contredite par les révolutions effectives qui auront lieu au 20ème siècle ?[6] D’abord que si Marx s’est ouvert à cette question de la possibilité ou non d’une révolution en Russie, c’est à la fois du fait de son ouverture intellectuelle et peut-être en raison d’un fond de « populisme » ou, si l’on préfère, d’attention au peuple, d’inspiration morale, qui sommeillait en lui[7]. Ensuite, et c’est le plus important,  il faut admettre que c’est le Marx théoricien matérialiste de la succession des modes de production dans l’histoire et affirmant que le passage au socialisme, puis au communisme (on peut retenir cette idée d’« étapes » si l’on veut respecter la démocratie), qui est le vrai Marx, celui qui a raison. Car que s’est-il passé effectivement depuis ? Une révolution en Russie dans un pays arriéré économiquement et industriellement, avec un faible niveau de développement des forces productives et une classe ouvrière minoritaire, ce qui ne correspondait en rien aux réquisits du matérialisme historique, que l’on doit considérer comme exacts, et qui au surplus était isolée dans le monde, ce que craignait l’auteur du Capital tout autant qu’Engels : nulle révolution en Occident n’eut lieu qui, en lui apportant son aide économique, aurait pu l’aider à réussir et lui éviter le stalinisme qui a défiguré le message communiste, dans ce pays comme dans ses pays satellites. Quant aux autres expériences d’inspiration communiste, leur bilan est mitigé (même s’il n’est pas nul) comme Cuba ou le Vietnam… d’autant qu’elles étaient soutenues par l’URSS. Reste le cas particulier de la Chine sur lequel Tony Andréani a écrit un excellent ouvrage[8]. Disons, pour être franc, que la révolution chinoise s’est elle aussi réalisée dans des conditions contraires à celles que Marx préconisait, en l’occurrence au sein d’une population majoritairement agricole, qu’elle relevait donc d’un volontarisme absolu initié par Mao et qu’elle s’est traduite assez vite par un dictature violente et meurtrière. Heureusement  dictature a pris fin, le régime chinois a changé de cap et a réintroduit des éléments forts de capitalisme dans son expérience, tout en maintenant son objectif lointain du communisme, sans même prétendre en être au socialisme, et en connaissant, sur cette nouvelle base, un réel succès économique et social, malgré des inégalités trop fortes. Avec ce paradoxe, qui confirme la leçon de Marx : il a refait, rétroactivement en quelque sorte, le chemin que celui-ci exigeait pour parvenir au communisme : en passer par des phases de capitalisme ou de libéralisme économique, mais maîtrisées ou régulées ici par l’Etat.

Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître cette vérité d’évidence, malgré les quelques exceptions, dont les mérites sont à nuancer : il n’y a pas eu de société communiste de par le monde depuis le Manifeste communiste et, donc, le communisme n’est pas mort puisqu’il n’a vécu nulle part et il a échoué à vivre pour être né trop tôt, dans des conditions historiques qui ne pouvaient l’enfanter selon la théorie même qui l’inspirait. Par contre, et c’est là un heureux (si l’on veut) paradoxe : le développement mondial du capitalisme, surtout à près la chute de l’URSS qui en limitait à malgré tout l’expansion et la logique mortifère, nous met bien en présence d’un état de celui-ci littéralement catastrophique pour l’humanité entière, tant sur le plan social, anthropologique qu’écologique[9]. C’est en quoi l’avenir est ouvert pour un véritable communisme, non sous la forme d’une « fatalité » mais d’une « possibilité » (qui est aussi une nécessité humaine et morale)  dont les conditions objectives de réalisation sont bien là !

 

[1] Le denier Marx, Editions de l’Asymétrie, 2020.

[2] In Le dernier Marx, op. cité, p. 289.

[3] In sur les sociétés précapitalistes, op. cité, p. 352.

[4] Ib., p. 356.

[5] Ib., p. 358.

[6][6] Voir l’excellent texte de T. Shanin dans l’ouvrage déjà cité, Le dernier Marx.

[7] La présence d’une dimension morale chez Marx massivement déniée, est cruciale pour moi, sous peine de réduire son œuvre à un texte scientifique et positiviste C’est aussi la position de Shanin, déjà cité.

[8] Le "modèle chinois" et nous, L’Harmattan.

[9] Voir les travaux de Lucien Sève sur ce point, ainsi que mon  Retour à Marx (Buchet-Chastel).

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